II. — Age de l’Avesta
La question de l’âge dos textes zends n’est pas aussi facile à résoudre. Elle demande une détermination plus précise; elle est d’ailleurs complexe, car VAvesta n’a point
(0 Le texte porte villas mais la mention de l’absence de fortifications indique assez qu’il s’agit non de simples demeures isolées mais tout au moins de bourgs.
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pour toutes ses parties une date unique. Malheureusement, il n’y est fait allusion à aucun évènement qui puisse servir de base de calcul. On y trouve cependant quelques indications qui peuvent servir de repères et guider quelque peu dans les appréciations. Nous les signalerons d’abord.
P Au premier chapitre du Vendidàd, la capitale de la Bactriane est appelé Bahhdhi. C’est là une forme altérée et adoucie qui ne peut appartenir qu’à l’époque de la formation du persan ou de l’éranien moyen, c’est-à-dire au II® ou III® siècle de l’ère ancienne. Les inscriptions de Darius ont Bàkhtri et les textes grecs Bixxpa. Or, les deux dialectes avestiques admettent très bien le groupe de consonne hhthra ou hhdhr ; Bahhdhi est donc probablement une forme corrompue datant de l’époque où ces dialectes s’altéraient eux-mêmes et tendaient à devenir l’éranien moyen.
2® Au fargard IV, l’auteur s’élève avec force contre les impies qui prêchent l’abstinence. Or, cette pratique n’a pu être introduite dans l’Éran septentrional avant que les Bouddhistes n’y eussent pénétré et ils n’y vinrent qu’au deuxième siècle A. G. (Voy. Vend. IV. 140, 141). Le Gaotama dont parle le Yesht XIII. 16 est évidemment le représentant du bouddhisme. La forme gaotama est le produit d’une transcription faite à l’ouïe et non d’une dérivation naturelle.
3® Le Yaçna XIX porte que la ville de Ragha n’a d’autre chef temporel que le Mage suprême ; ce pouvoir politique des Mages n’a pris naissance qu’après la chute des Séleucides et a fini peu après la conquête delà Perse par les Arabes. Aucun auteur grec de l’époque macédonienne n’a connu cette indépendance des Mages de Raï ; si elle eut existé de leur temps, ils en eussent certainement entendu parler et en eussent tenu note, eux qui se sont tant occupés des Mages.
4® VAvesta en plusieurs endroits loue comme sainte et méritoire l’union matrimoniale entre parents du premier degré, entre frères et soeurs, père et fille. Or, Hérodote nous apprend que cet usage incestueux a pris naissance sous Cambyse, par conséquent à la fin du VI® siècle. Les explications si détaillées, si précises, si concordantes d’Hérodote ne peuvent-être mises en doute (Voy. HL 34). Il est d’ailleurs certain qu’aucun peuple aryen n’a jamais légitimé ni encouragé en soi de telles unions ; la pratique en est donc nouvelle en Perse et il a fallu certainement un évènement extraordinaire pour la mettre en honneur dans ce pays. Le désir de flatter le tyran, de gagner sa faveur et de pouvoir, par lui, répandre leurs doctrines et leur influence a pu seul porter les Mages à violer ainsi la loi naturelle (Voy. Vend. VIII. 36 ; Visp. III. 18; Y. XIII. 28; GahIV. 8.).
5® Le Yesht V (d’Ardviçûra Anâhita) n’a pu être composé qu’après l’introduction du culte et des statues d’Anaïtis par Artaxerxès Mnémon. Les § 125 à 130 exceptionnels dans tout VAvesta forment une vraie description de ces statues. H est également probable que le Yesht deMithra, dans sa forme dernière, est postérieur au renouvellement du culte de ce génie sous le même monarque persan. Leur date extrême serait donc le IV® ou le III® siècle A. C. On pourrait en dire autant d’autres Yeshts qui ont avec eux la plus grande analogie.
6® Outre ces points de détails on peut signaler dans VAvesta un trait général qui ne permet point de faire remonter sa composition à une haute antiquité. C’est l’état de la langue qui se montre partout dans une période de décomposition plus avancée
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de beaucoup rpie celle du vieux persan des derniers Acliéménides. Ainsi, le locatif du singulier des thèmes en u a toutes les formes suivantes x>i, avô, âo, âu, vâ, va, a, ô ; l’accusatif du pluriel fait àvo, avô, ava, vô, va, its et us. Ce qui est plus significatif encore c’est l’altération de la sjmtaxe ; elle se manifeste surtout par la confusion du nominatif et de l’accusatif que l’on ne rencontre dans aucune langue ancienne, et l’usage de ne donner la forme casuelle qu’au dernier des mots composant une énumération. Ces deux faits trop fréquents pour être le résultat de fautes de copistes sont déjcà un acheminement cà la chute totale des formes casuelles.
7“ Les persécutions dont se i)laignent les auteurs des Gàthâs; les tyrans qu’ils maudissent, leur fuite vers des pays plus fidèles (Voy. Y. XLVIII, XLV, etc.), tout cela annonce l’époque des massacres des Mages sous Darius I. Il serait impossible de trouver une autre époque à laquelle ces faits pourraient être rapportés. Les Gàthàs eux-mêmes ne paraissent donc pas plus anciens.
8“ M. J. Halévy, dans les savantes notes présentées à la Société de linguistique a fait en outre remarquer le changement de calendrier survenu en Perse (Voy. la première des notes finales qui suivent cette introduction) et la présence dans VAvesta de mots désignant des mesures et valeurs et rappelant des termes grecs et latins ; par exemple le danàre (comp. denarius), le khwazo (Parg. VIII. 99) comp. xouç, etc., etc.
On a cru trouver des preuves d’une très haute antiquité dans la vaste étendue des vingt-et-un Naskas, dans l’absence de toute mention de monnaie aux passages où il est parlé des contrats et des honoraires et dans l’indication de la tente portative comme habitation des mazdéens au h’argard VIII. 5, 6.
On a vu précédemment ce qu’il faut penser de ces vingt-et-un traités. Quant à la monnaie on sait qu’elle n’a été introduite en Perse que sous Darius ; elle ne fut d’abord probablement que d’un usage très restreint; les tribus montagnardes du nord de l’Éran ne s’en servirent que tard dans huirs transactions journalières. Il n’est donc pas nécessaire de reculer la date de composition de ces fragments au-delà du temps des derniers Acliéménides.
Le troisième argument est encore moins probant; il existe encore dans ces pays des peuplades éraniennes qui mènent la vie nomade. Au commencement de notre ère, elles y étaient en grand nombre. En outre, si cet unique passage semble parler de tente ou de demeure mobile, d’autres mentionnent, d’une manière plus claire encore, des demeures fixes, des maisons vastes, des palais même (Voy. Vend. IL 69, 92; XIV. 62; XVIII. 66). Dans ces maisons, nous voyons des tapis, des coussins, des trônes, des parfums de différentes espèces (Voy. III. 86; VI. 105; Yt. XV). Le Fargard VIII. 263 énumère de nombreux métiers; ailleurs, il est parlé de vases de table en or et en argent, d’instruments de diverses espèces, de parures élégantes (VII. 184-186; XIV. 20-52 ; Yt. XVII. 7-14, etc.). Ce n’est point certainement avant le règne de Xerxès que les pays avestiques ont pu atteindre le degré de civilisation que ces faits annoncent.
On a donc tout lieu de croire que la majeure partie de VAvesta a été composée pendant les cinq derniers siècles de l’ère ancienne. Tous les textes témoignent en faveur de cette solution et il n’est aucun indice certain d’une date plus reculée.
C’est là, ce nous semble, un premier fait acquis à l’histoire. Mais nous devons aller
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plus loin encore et rechercher l’origine du système mazdéen même. Cette question en comprendra une autre, secondaire, celle de l’origine et de la date des Gàthàs.
Deux systèmes, .iusqu’ici, se sont fait jour pour expliquer l’origine du zoroastrisme. Le premier supposait une sorte de révolution religieuse séparant violemment les Éraniens des Hindous et transformant complètement les croyances de l’Éran; le second, diamétralement opposé, ne veut voir dans le système mazdéen qu’un simple développement, qu’une évolution des mythes aryaques. C’est tout bonnement le mythe de l’orage métamorphosé en religion par une progression naturelle.
Si le premier système exagère la valeur du changement survenu dans les croj''ances éraniennes, il est évident, pour quiconque connait VAvesta, que le second en méconnaît la nature et en amoindrit énormément l’importance. La vérité est entre ces deux extrêmes. UAvesla est le produit de plusieurs systèmes.
Il s’est opéré en réalité une transformation religieuse dans l’Éran. Mais cette transformation n’a point été Jusqu’à abolir complètement les croyances et le culte primitifs. Les auteurs de la réforme se sont contentés de les modifier de façon à les combiner avec les idées nouvelles. En méconnaissant l’origine multiple de X A vesta, la théorie de l’évolution le dénature complètement. Elle ne recourt que trop souvent, nous le disons à regret, aux subtilités, aux assertions erronées et aux contradictions. Les discussions précédentes en ont mis en relief plus d’un exemple et nous devrons bien encore en signaler un grand nombre par la suite. Citons cependant deux ou trois cas en passant, pour ne point paraitre exagérer la critique.
S’il est des mots dans VAvesta dont le sens soit assuré, ce sont sans contredit mairya et peshotanus. Le premier, de l’aveu de tous et suivant les principes d’interprétation les plus assurés, signifie « meurtrier » ou « digne de mort. « Anquetil, par une confusion très Justifiable à son époque, prit le mar pehlvi pour le mâr persan et donna à mairya le sens de serpent; mais l’erreur ne tarda pas à être reconnue et universellement corrigée.
Aujourd’hui, on fait revivre la méprise d’Anquetil sans que rien ne puisse plus l’excuser, et cela afin de pouvoir transformer tous les êtres qualifiés de mairya en serpents de l’orage, ce qui donne parfois des résultats plus que bizarres, comme on le verra plus loin.
Peshotanus e?,t\e T^QïiàdLXït àe peretotanus ou tanupereta , comme peshu l’est de peretu, comme mashya de 'martiya, asha de arta{'), etc. Cela est incontestable, mais en tous cas, le sens est absolument sùr et incontestable. peshotanns celui qui a commis un des plus grands crimes condamnés par la loi mazdéenne (Vend. XV. initio) \ on le devient quand on perd le désir de la sainteté et que l’àme est endurcie (Vend. V. 14). Peshotanus indique donc l’effet du péché sur le corps qui « en périt » (moralement) ou « qui en est comblé. >> Certes, avec cela on n’a rien pour l’orage ; aussi, va-t-on chercher une étymologie que condamnent les lois élémentaires de la linguistique et l’on rapproche pesha (— pereta) de prhsh, rafraîchir. Cela donne pour peshotanus le sens de « au corps rafraîchi (par la pluie après l’orage). » Il devient
(') Comp. asha-vahista — art vahist; ashavan ~ artavan, àpxapâvoî. Herod. IV. 83; VII. 49; Diod. Sic. XI. 69, etc.
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alors, il est vrai, assez difficile d’expliquer comment le pécheur endurcit a le corps pluvieux; mais on ne s’arrête pas pour cela.
Le système de l’évolution, que nous appellerons de son nom, Yoragisme, réduit la raison humaine à un rôle tellement abaissé, qu’on ne peut, en aucune manière l’accepter pour elle. Voici en effet ce qu’il suppose : Trente siècles environ avant l’ère moderne, vivait au pied du Caucase ou près de Pamyre, un petit peuple pasteur dont l’imagination avait été particulièrement frappée du spectacle grandiose et parfois terrible de l’orage et qui, sous l’empire de cette émotion, se représentait les forces agissant dans le phénomène atmosphérique comme des génies en lutte. Les poètes religieux de ce peuple avaient pris cette scène comme objet de leurs chants et se mirent à la peindre sous diverses faces.
Dès lors, la pensée humaine a été arrêtée et en quelque sorte galvanisée. Plus de spéculations, plus de création nouvelle; en vain les siècles et les générations se succèdent, en vain les familles issues de ce peuple se séparent, se répandent dans de nouveaux pays, sont témoins de nouveaux spectacles et entrent en contact avec des peuples inconnus formés à des conceptions toutes différentes, en vain leurs poètes et leurs docteurs se livrent à leurs méditations, à leurs spéculations propres, le mythe de l’orage les tient enfermés dans ses bornes étroites ; nouvelle robe de Nessus, il s’attache à leurs flancs et ne leur permet plus jamais de se dégager de ses étreintes; il leur ferme tontes les issues par lesquelles leur intelligence pourrait atteindre d’autres régions. Lors même qu’il cherche à s’élever aux sphères philosophiques ou morales, l’esprit humain se perd en vains efforts, et depuis 5000 ans il ne sait plus, selon l'expression aussi juste qu’énergique de VAcadenuj, que perpétuellement bavarder sur la pluie et le beau temps. Lors même qu’il s’applique, comme dans les Gàthàs, à sonder les problèmes de la Providence, de la nature de l’àme et de ses destinées, à ces questions ne se présente jamais qu’une seule réponse, l’orage et toujours l’orage ! La lutte du bien et du mal, tant moral que physique, dont la terre est chaque jour le théâtre, n’est que le choc des deux électricités opposées; la rétribution des biens et des maux faite aux âmes selon leurs mérites, c’est la fin d’un orage. Il n’y a cependant point à se tromper : une seule strophe des Gàthàs suffit à démontrer par les faits, l’inanité évidente de semblables explications. Prenons-en une au hasard : « Lorsqu’au delà (de ce monde) elle abattra l’esprit de mensonge par la vérité, cette rétribution qui a été traitée de tromperie par les Dévas et les hommes alors ta gloire s’étendra, ô Ahura ! Dis-moi ce que tu sais, Ahura, avant que le passage de l’esprit ne m’arrive ! Comment le juste vaincra-t-il le méchant, car c’est là l’accomplissement parfait du monde. » (Y. XLVII. 1, 2.)
Si de pareilles considérations peuvent être inspirées par la vue du beau temps succédant à la tempête, il faut alors renoncer à toute philosophie et ne voir dans Platon même qu’un analyste de l’orage.
Que l’on réfléchisse un instant à la nature des analogies invoquées en faveur du système et l’on en saisira de suite la valeur. La tropologie des Védas est riche et variée; presque toutes les classes d’êtres y ont leur place. Si donc, pour être un écho du mythe orageux, il suffit, comme on le prétend, de faire figurer la lumière, l’éclat, les ténèbres, des nuages, des démons, un jeune homme, un guerrier, une femme, une
épouse, une nymphe, des scènes de lutte, de tentation ou de séduction, un guerrier vaincu, tué, endormi ou triomphant, des armes d’or ou agiles, un assassinat, le meurtre d’un père, d’un enfant, d’un frère, un festin, une chaudière bouillante, un poisson, un oiseau, des troupeaux, un bœuf, une vache, un taureau, un bélier, un cheval, un renard, un loup, une queue d’animal, une montagne, un arbre, un fleuve, une mer, etc., etc., il ne reste plus au poète (|u’à briser son stylet, car il ne pourra écrire dix strophes sans s’exposer au reproche d’etre un plagiaire des chantres d’Indra. Que l’on ne croie point à de l’exagération. Soit que Shakspeara crée des scènes fantastiques, soit que le Brahmane chante le triom[die de sa caste sur les Kshatriyas ou que l’Atharvan éranien médite sur la fin de toute chose, l’orage, sans qu’ils s’en doutent, distille de leur plume; tous les efforts de l’imagination ou de l’intelligence sont incapables de les en dégager, et malgré la volonté contraire de leurs auteurs, le chaudron bouillant des sorcières, les victoires des Brahmanes, les méditations du Mage sortent fatalement de leurs mains, transformés en scènes atmosphériques. Tout cela est du littéral le plus exact; on en verra, du reste, de nombreux exemples dans la partie finale de cette étude.
Ce n’est point là le seul effet funeste à la science que produit l’oragisme. Il a encore celui de faire disparaître de l’histoire des personnalités et des faits qui ont droit à y prendre place. C’est ainsi qu’il raie des Védas toute mention de faits historiques, géo- ' graphiquesouethnologiques.il se refused distinguer dans les chants antiques le fond vrai ou naturel des transformations et des adjonctions mythiques, le sens propre du sens figuré : tout passe sous la même couleur. Si des documents authentiques n’eussent préservé du sort commun Alexandre, Cyrus et Pyrrhus, tous trois et bien d’autres encore seraient également relégués dans le domaine de la fable, parce qu’ils portent respectivement le nom des Kurus épiques, du fils d’Achille et du ravisseur d’Hélène, tout comme les luttes brahmaniques sont confondues avec celle de l’orage parce que dans leurs créations nouvelles, les Brahmanes ont emprunté par ci par là quelques noms aux mythes antiques.
En outre, le mytliologisme exagéré confond l’imitation et la reproduction. Enée n’est pas Ulysse parce que comme lui il descend aux enfers ; Ardâ-Viràf n’est point Isaïe parce qu’il visite le ciel. En créant de nouveaux héros, l’auteur de VEnéide et de VArdâ-nâmeh ont emprunté des traits à V Odyssée et au livre apocryphe du prophète hébreu ; mais l’origine de ces personnages n’en reste pas moins distincte. De même tel genie avestique ou brahmanique ne s’unifie point avec les génies de l’orage, parce qu’en le peignant, le poète éranien ou hindou s’est ressouvenu de quelques faits de l’ancienne mythologie.
On voit quelle confusion d’idées engendre pareil système.
Ce n’est pas tout ; la théorie de l’évolution pure méconnaît les faits les mieux attestés et la nature même des choses. De ce qu’une religion a conservé des traits d’une autre, il conclut à leur identité. Or, il n’en est pour ainsi dire aucune qui, se subtituant à un culte plus ancien, ait fait table rase du passé. Le bouddhisme, le mahométisme, le protestantisme ont certainement constitué des révolutions religieuses, et cependant les doctrines des disciples de Bouddha et de Mahomet sont pleines encore des fraditions brahmaniques ou judaïco-chrétiennes et le luthéra-
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nisme a conservé ces dernières en majeure partie. De même le mazdéisme a respecté, tout en se les assimilant, les anciennes légendes de la famille éranienne.
En outre, rien n’est plus contraire aux vrais procédés de la science que cette persistance à faire fond sur les analogies les plus légères et les plus contestables, sans tenir compte de différences essentielles, dès qu’il s’agit de mythes védiques, et à repousser les ressemblances les plus frappantes, les plus évidentes et complètes, lorsqu’elles peuvent servir à porter le rapprochement vers les croyances sémitiques. Pour établir les analogies favorables au système on va jusqu’à prendre les créations du moyen-âge pour des mythes indo-européens.
On comprendra aisément qu'en présence de vices de cette espèce, nous ne puissions souscrire aux conclusions du système évolutioniste. On les trouverait plus inacceptables encore, si l’on en examinait les bases fondamentales. Cet examen a été fait complètement dans x\o?> Origines du zoroastrisme; nous pouvons y i-envoyer nos lecteurs.
En opposition avec cette affirmation que le dualisme est né spontanément du mythe orageux, il est un fait qui frappe singulièrement le lecteur de VAvesta et qui est ici d’une haute signification. C’est la disparition complète de ce mythe. Les chantres de l’Éran primitif l’ont connu sans aucun doute ; on en trouve des restes nombreux dans VAvesta ; cela est incontestable. Mais s’il a fourni au zoroastrisme son fondement et sa matière, comment se fait-il qu’il n’y ait laissé aucun souvenir de son existence ; car tout ce que l’on en retrouve est entièrement métamorphosé et l’orage en a disparu. Cela est si vrai que les interprètes des livres sacrés de l’Éran n’ont commencé à en soupçonner l’existence qu’après la lecture des Védas et lorsqu’ils eurent reconnu dans ces livres des acteurs et des scènes ayant quelque analogie avec les héros et les récits de VAvesta. Qui auraitjamais imaginé cgVAzhi Dahâha, l’oppresseur de la Perse, eût pu être un démon orageux s’il n’eût connu d’abord VAhi védique? A cette preuve déjà suffisante, ajoutons que le mythe a disparu pour faire place à la légende et que les chantres avestiques l’ont effacé de leurs tablettes tout en conservant les héros et en adaptant leurs personnes et leurs gestes aux convenances du dualisme. Nous ne pouvons passer en revue toutes les légendes que l’on prétend faire rentrer dans le cycle de l’orage, d’autant plus que la plupart n’ont avec lui aucun rapport réel ; bornons-nous à ce seul trait.
Azhi Dahâka et Thraetaona. La légende qui présente le souvenir le plus incontesté du mythe orageux est celle d’Azhi Dahâka, l’Alii védique, le démon ennemi d’Indra. Or, dans VAvesta, il a entièrement perdu ce caractère et se montre partout comme une créature d’Anro Mainyus, ennemi de la sainteté et du monde pur, l’un des facteurs du dualisme moral.
C’est que tout ce qui se rapportait à l’orage et aux mythes célestes du naturalisme a été transformé de manière à devenir partie intégrante du dualisme. Le démon orageux est devenu une druje créée par Anro Mainyus pour détruire la sainteté; son vainqueur, un héros de la terre éranienne.
S’il en est ainsi, si tout souvenir de la nature première de ces personnages a disparu, bien qu’on en ait conservé les noms et les actes, ce fait ne peut être attribué qü’à une transformation des idées religieuses.
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Mais ce n’est là qu’une jirésomption favorable. Pour arriver à une solution de la question il nous faut passer rapidement en revue les points principaux de la doctrine mazdéenne et les comparer aux anciennes croyances puis examiner si elles constituent un système nouveau et rechercher quelle peut être l’origine de ce dernier.
l®Le point culminant de la doctrine avestique est la croyance en Ahura Mazda. Or, Ahura Mazda peut bien avoir quelques rapports avec le Varuna védique, mais il en diffère essentiellement, comme l’hénotliéisme du monothéisme.
Ahura n’est pas un dieu plus ou moins puissant, plus puissant que d’autres, un formateur des êtres matériels, c’est Dieu, le seul vrai Dieu et il n’y en a point d’autre que lui; il n’y en a point à côté de lui. Tous les autres esprits sont des êtres subalternes créés par lui ; des anges et non des dieux. En outre, Ahura Mazda est créateur, créateur des esprits, créateur des mondes cor,-orels. Il est le Dieu de sainteté, auteur d’une sainteté(') vraiment morale qu’il prescrit aux hommes. Il est seul Dieu car Anro Mainyus n'est point un Dieu mauvais mais un génie d’une puissance et d’une science très restreintes, destiné à périr; il n’égale Ahura qu’au point de vue de l’origine, l’un et l’autre sont sans commencement.
Ahura Mazda n’a ni épouses ni enfants (Voy. Journal asiatique, août 1878, p. 117 et plus haut p. lxxxtiii et ss.).
Cette conception du Dieu mazdéeii est bien celle du monothéiste, bien qu’elle en diffère en quelques points accessoires. Elle est en même temps unique. Si l’on fait abstraction des croyances judaïques, aucun pays aryaqueou sémitique ne l’a connue. Partout ailleurs qu’en terre avestique on trouve des Dieux, un Dieu plus puissant que les autres mais rien de plus. Le Dieu et boyi de la Chaldée est un principe panthéistique et émanateur.
2® Le second trait principal du mazdéisme est le dualisme, la croyance à un esprit principe du mal moral et physique, incréé et antagoniste né du principe du bien. Le premier représente les ténèbres; le second la lumière. Le monde est partagé en deux camps opposés dont cts deux principes sont les chefs. On a vu tout cela précédemment et l’on a pu remarquer que tout est également et exclusivement propre à l’Éran. On trouve bien ailleurs des mauvais génies; mais ils ont un tout autre caractère. Chez eux, point de caractère moral, point d’opposition radicale, essentielle, point de principe philoso} hique, fondement de la distinction des esprits. Les ténèbres, même dans les Védas peuvent bien inspirer une certaine terreur, mais elles n’en sont pas moins les sœurs de la lumière ou du jour. Le même Dieu est tantôt bon, tantôt méchant et cette méchanceté est sans caractère moral. Les Touraniens connaissaient aussi un mauvais génie mais ils l’adoraient et le conjuraient. Les mazdéens, au contraire, l’abhorrent et le maudissent; ils travaillent à détruire son règne. Les conceptions, du reste, n’ont aucun rapport entr’elles. Le Touranien prie, parce qu’il la craint, la puissance qui peut nuire à son corps ou à ses biens.
Le dualisme mazdéen ne se retrouve nulle part dans l’antiquité; mais la conception du mauvais esprit répond assez bien à celle du démon biblique ; l’un et l’autre sont ennemis de Dieu et de l’homme, instruments des maux de l’humanité et de sa perte
(>) Voy. Journal asiatique, 1878, mars, p. 105; août, p. 117.
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originaire. L’un est shatan comme l’autre est paUyârem. L’un est cause des maux physiques comme l’autre envoie des maux à l’homme {immissiones per ongelos malos. Ps. LXXVII. 49).
3“ Origine et propagation du Mazdéisme , Z oroastre. La conception avestique d’une religion complète, d’une loi doctrinale, morale et liturgique, œuvre de la volonté et de l’ordre de Dieu, révélée par lui à un prophète qu’il s’est choisi, avec lequel il s’entretient fréquemment; cette conception, comme celle de la mission de cet apôtre est absolument inconnue aux religions aryennes ou touraniennes; il n’est pas besoin d’insister là-dessus. On ne la trouve adéquate que dans le judaïsme; on peut même dire que Zoroastre est un autre Moïse. Ce que la légende raconte de Zoroastre n’est en plus d’un point qu’une copie des récits génésiaques. Il est vrai que l’apparition d’Ahura Mazda dans le feu et quelques autres traits n’appartiennent pas aux légendes primitives. La ressemblance, en ce qui concerne ces dernières n’existent que dans les traits généraux.
40 Morale. La morale mazdéenne systématisée, réglant la conscience, basée sur des principes spirituels, dirigeant les actes, les paroles et les pensées, telle qu’on la trouve au Fargard XV initio, au Fargard XVIII et ailleurs, n’a point d’équivalent en dehors du judaïsme. Elle a certainement ses écarts et ses défaillances, mais en somme elle forme un système philosophique assez bien conçu qui va jusqu’à la casuistique ; elle est donnée en outre comme l’expression de la volonté divine et à tous ces points de vue elle ne peut être considérée comme un produit des idées aryennes qui n’ont jamais rien engendré de semblable. Elle est certainement très différente de la morale biblique; elle ne peut passer pour calquée sur celle-ci; mais c’est dans la seule Judée que ses auteurs ont pu trouver les principes qui les dirigeaient s’ils ne les ont point puisés dans leurs méditations et leur conscience. Nous n’en dirons point davantage ; nous renvoyons pour le reste à ce qui a été dit quelques pages plus haut.
50 La Cosmogonie avestique forme aussi un système complet entièrement «id generis. Celle des Hindous védiques est panthéistique; les autres peuples aryens n’en ont point ou ce qu’ils en ont se réduit à quelques faits épars. Celle de VAvesta embrasse toute l’existence de l’être depuis les deux principes primordiaux jusqu’à la fin de toute chose; tout y est combiné d’après un principe unique et constant; tout y est de création éranienne. Lorsqu’on nous dit que Gayo meretan, le premier homme, et le taureau primitif sont le dieu orage et les nuages, nous nous demandons quel peut être le sens de ces paroles. Si l’étude de la première période cosmogonique et de la création des premiers êtres animés est la même chose que la métaphore du nuagevache; nous avouons ne plus comprendre ce que les mots veulent dire. Prétendre que les docteurs éraniens se sont un jour imaginé que la vache-nuage était le premier être créé, des flancs duquel sont sortis tous les autres, c’est admettre, il faut en convenir, un fait qui tient du merveilleux. Si même l’on accordait tout, encore ne pourrait-on pas admettre que quelques emprunts fournissent la raison suffisante d’un système unique en son genre et complet dans toutes ses parties. Mais passons; l’opinion qui fait de la cosmogonie mazdéenne un produit naturel du mythe orageux, se réfute par la simple lecture de cette cosmogonie; nous y renvoyons nos lecteurs. Cependant, avant de quitter ce sujet, notons quelques traits de ressemblance entre le
système mazdéen et celui de la Genèse : creation a nihilo, création des esprits précédant toute autre ; création du monde corporel en six époques dont l’ordre rappelé celui du livre mosaïque.
Il n’est pas de conception plus étroite que celle qui veut renfermer toutes les spéculations religieuses et philosophiques dans le cercle restreint du mythe de l’orage. C’est la lutte terrestre du bien et du mal, des biens et des maux, qui inspire le docteur mazdéen et non celle des électricités. Le moindre coup d’œil jeté sur les Gâthàs sufîlt pour convaincre que leur auteur est un penseur profond qui scrute la nature des choses et les mystères de la conscience et de la fin des êtres, et nullement un poète exerçant sa verve sur les diverses scènes de l’orage.
Nous avons donné tantôt un exemple et une preuve. En voici deux encore qui n’ont pas moins de valeur. Le Yaçna XLIII nous montre le poète sacerdotal scrutant les origines, la raison et la manière d’être de toute chose. Au Yaçna XXX et XLIV nous le voyons appeler à lui tous les hommes pour leur faire un exposé d’ontologie et de morale basé sur la nature intrinsèque du bien et du mal laquelle est entièrement éti'angère à la distinction des dieux et des démons de l’orage. Fait remarquable ! à part ces deux derniers hymnes, les Gâthàs ne parlent point du génie primordial du mal; nulle part ils ne nous le montrent en lutte ouverte contre Dieu, ce que leurs auteurs n’eussent point manqué de faire s’ils se fussent inspirés de la lutte de la tempête.
Nous renvoyons nos lecteurs au texte ou à la traduction; il serait inutile de les reproduire ici.
6“ Tandis que l’Europe reste dans le naturalisme, et que l’Inde idéalise et fond tout dans le panthéisme, l’Éran avestique distingue et spiritualise; il donne à toutes ses conceptions un caractère moral et en bannit les mythes que les peuples frères développent et multiplient. Toutes les personnalités créées par le mazdéisme, à l’inverse des génies aryens, ont un caractère abstrait et spirituel. Pour le prouver il suffit d’en rappeler les noms ; tels sont les Amesha Çpentas, Çraosha, Ashi, Rashuu, Arstàt, Erethé, Manthra Çpenta, Daêna, Dàmôis Upamana, Çaoka. Ce qui est plus concluant encore, c’est que les mauvais esprits mazdéensont tous ou presque tous cette nature, tant Dévas que Drujes. Ce qui transforme l’homme en Déva c’est l’inconduite, ce qui fait enfanter la Druje ce sont des fautes contre la morale (Voy. Farg. VIII. 98; XVIII. TOetsuiv.). Les principaux Dévas personnifient l’inimitié et la colère, l’orgueil, le mensonge, l’infidélité et autres notions du même genre.
D'autre part, comme il vient d’être dit, les mythes se sont effacés des livres avestiques ; ce qui en est resté est devenu légende et a été transformé de manière à devenir un élément du dualisme. On en a vu tantôt un exemple dans la légende d’Azhi Dahâka ; le feu nous fournira une preuve de la nature des nouvelles créations mazdéennes.
Le mythe d’Agni est un des plus brillants et des plus riches des Védas ; le rôle du Dieu est plein de vie, d’action et d’éclat. S’il brûle le bois qui l’a fait naitre, c’est un enfant qui tue ses parents, qui les dévore (X. 79). S’il ai>parait dans le ciel c’est qu’Indra l’a engendré en pressant deux roches. Il parait au matin amoureux des feux de l’aurore ; la nuit et l’aurore poussent vers lui des cris de joie comme la vache vers son veau dans l’étable (IL 2, 2). Il s’élance à travers les nuages, et, des rayons de ses yeux, il inspecte le ciel et la terre iid. 3). Sa flamme est un cheval rapide et brillant,
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c’est la bannière des Dieux (I. 27, 12). Sa fumée est un vaste nuage à travers leque, comme le soleil, il regarde l’univers. Il s’identifie successivement à tous les Dieux ; il est Indra, Vishnu, Varuna, Mithra, Aryaman et Tvashtar ; il est Pûshan, il est Savitar, Aditi et Bhaga (II. 1). C’est avec sa langue que ’les Dieux goûtent l’offrande. Il est supérieur aux Dieux; lorsque son cheval de trait (ses rayons) est bien équipé, il remplit le ciel et la terre (J,d. 15).
Agni a trois naissances. La première a eu lieu dans le ciel ; descendu sur la terre et communiqué aux hommes par les Bhrgus il tend toujours à remonter au lieu de son origine, il s’y précipite avec ardeur ; un char brillant, des coursiers ardents aux couleurs brillantes ou sombres (II. 8, 1 ; 10, 2) l’y ramènent promptement. Agni est souverainement sage, il connaît tous les êtres {pracôtas, jâtavedas) il donne l’intelligence et la sagesse (I. 27, 11). Il confère tous les biens aux mortels; il donne les trésors, les troupeaux et les chevaux, la pluie, les aliments et les boissons (IL 6, 2-5; IL 9). Fils de la force, d’une puissance infinie il donne la victoire aux guerriers (I. 27 ; 7-11). Il est la tète du ciel et l’ombilic de la terre. Comme les rayons sont compacts dans le soleil ainsi les trésors sont dans Agni : » Agni qui es pour tous les hommes, « ta grandeur dépasse celle du ciel, tu as donné le libre espace aux Dieux par la lutte « victorieuse. Comme Indra tu as vaincu l’ennemi des Dieux, tué le Dasyu, abattu ses « bannières, pourfendu le ravisseur des biens (I. 59, 2-5). » Tels sont les accents védiques. On n’en finirait point si l’on voulait citer tous les traits des mythes. Que Ton compare maintenant l’Atar avestique. Quelle pâleur, quelle pauvreté en face de tant de richesse et d’éclat. Quelle sévérité en face de cette exubérance d’image souvent de la plus grande licence. Cependant TÉran a connu quelque chose de ces peintures animées ; Le Yesth XIX nous en a conservé un trait dans la lutte d’Atar et d’Azhi au sujet de la splendeur souveraine (§ 47 et suiv.) et dans le § 45 du Fargard XVIII où nous voyons Azi (qu’il ne faut pas confondre avec Azhi) s’efforçant d’éteindre le feu. Comment s’est opéré ce changement? quelle main a glacé les imaginations éraniennes et substitué à ces tableaux vivants, des figures sévères et presqu’inaniraées ? C’est ce que nous verrons plus loin. Retenons seulement de cette étude les témoignages certains d’une transformation complète opérée dans les idées éraniennes en même temps que s’introduisait le dualisme.
Si nous examinions à fond tous les génies de la nature et leur culte, nous constaterions aisément des différences presque aussi profondes, plus profondes encore parfois. Mais il faut nous borner. Contentons-nous donc de jeter un coup d’œil sur les conceptions relatives au soleil.
Hvare Khshaôta, le soleil, dans VAvesta n’est en réalité que l’astre du jour lui-même, honoré pour la lumière qu’il répand et pour sa vertu purificatrice. Il n’a ni personnification ni mythe. Un Y(isht très court et très insignifiant lui est dédié. Tout ce que l’on y trouve c’est qu’il faut honorer le soleil, parce que s’il ne se levait pas, la nature resterait dans les ténèbres, et que les Dévas se trouvant dans leur élément y seraient les maîtres du monde ; c’est en outre pai’ce que la lumière du soleil purifie la nature. On retrouve en cette dernière raison celle qui a motivé la prescription du Vendidâd ordonnant d’exposer les cadavres au soleil. Les seules qualifications que cet astre reçoive sont : brillant, immortel, coursier rapide ou aux coursiers rapides (pour
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exprimer la rapidité de sa marche), œil d’Ahura Mazda (par métaphore) (^), lumière lointaine, la plus élevée de toutes (XXXVI. 16).
Quelques traits vont jusqu’à la prosopopée ; le soleil, la lune et les étoiles éclairent à regret l’impur (Vend. IX. 161), ils louent le juste qui monte au ciel (XII. 134). En revanche les prières du Vend. XI purifient l’astre du jour (§ 6) et sans les Fravashis il ne pourrait avancer, la crainte des Dévas le retiendrait tremblant et immobile (Yt. XIII. 57).
C’est tout. — Que l’on veuille bien comparer maintenant la brillante, la luxuriante mythologie du soleil védique avec ses mille noms (*), ses formes variées (*), son char étincelant, brillamment attelé, que précède celui des Açvins et dont Indra brise une roue, avec ses unions et ses engendrements multiples et l’on sera forcé de convenir que l’Éranien avestique sort entièrement du monde aryaque, qu’il occupe au point de vue religieux une position exceptionnelle et tout à fait nouvelle, puisque quelques traits échappés trahissent l’union primitive. Cette transformation des idées éraniennes se manifesterait de plus en plus si nous poursuivions cette analyse ; mais nous craindrions de fatiguer nos lecteurs. Ce qui précède suffit simplement pour démontrer que sur la terre avestique le courant mythique a été subitement arrêté et refoulé en arrière. On ne pourrait soutenir que ce changement radical est le produit du caractère éranien ; car ce caractère n’était point tel à l’origine comme le prouvent les restes de mythes encore perceptibles ; et le génie éranien a su retrouver ses qualités originaires lorsqu’une nouvelle influence le rendit à ses anciennes tendances en lui présentant les nouvelles conceptions d’Anàhita et de Mithra(Voy. Yeshts V. et X).
1° Parmi les conceptions nouvelles propres à l’Éran avestique nous avons signalé les Fravashi.s, dans leur dernière forme empruntée à la Chaldée et le Qarenù royal semblable au Cabod hébraïque. On pourrait aussi trouver un éclaircissement sur cette dernière conception dans le passage d’Ammien Marcellin, où il dit que les Mages prétendaient posséder un feu descendu du ciel, et dont ils faisaient porter une portion devant le grand roi. Il y avait là une flatterie à l’égard de ce dernier, dont le but était pri bablement de gagner sa faveur.
8® Le système des impiu'etés et purifications n’appartient pas non plus à l’heritage indo-earopéen. L’Inde le connut, il est vrai, dans une certaine mesure, mais ce ne fut qu’à l’époque brahmanique. Les deux pays ont probablement puisé ces pratiques à la même source toute sémitique; les Sémites les observaient longtemps déjà avant que les Brahmanes les eussent adoptées(‘) (Voy. Lemt. XV. 19 et suiv. ; XVIII. 19, etc.).
9° Les prières conjuratoires contre les Dé vas ou les maladies .semblent calquées sur celles des livres accadiens. Ce sont les mêmes énumérations longues et sèches et
(>) Y. I. 35. Le soleil aux coui’siers rapides n’est certainement pas un œil naturel; ailleurs il est parlé des deux yeux d’Ahura-Mazda (Y. LXVll. 61). Rien, du reste, ne permet de supposer le sens propre, matériel.
(*) Voir Sùrya Sahasranâma,
(3) Savîtar, Sùrya, Pushan, Aryaman, Bhaga, etc.
(*) L’Inde a reçu également de l’Accadie l’idée de Vun et bon principe panthéistique de toute chose dont émanent les dieux, et de l’énergie féminine dédoublant tous les êtres divins.
dans les énumérations de maladies, le mal de tête joue des deux côtés un rôle prépondérant (Comp. Cun. Inscrlp. of Western Asia, IV. 3 cà 4 er Vend. XX. 14 et suiv.). On trouvera des exemples des formules accadiennes dans l’ouvrage de M. Lenormant, La magie chez les Chaldéens, p. 3 et suiv.
10° Culte du feu. On a vu précédemment tout ce qui concerne Yâtar avestique (Voy. page xcvi).
Le culte du feu était aussi pratiqué par les Aryas védiques; mais il avait chez eux un caractère si différent qu’on ne peut rapporter les usages des deux peuples aryaques à une même origine. Dans l’Inde, on honorait le feu dans sa production par le frottement de deux segments de bois, dans son apparition au ciel, par le retour de la lumière ou par l’éclair. Cela se voit clairement dans de nombreux chants des Védas. En voici des exemples :
« Voici le segment supérieur ('), il est fait propre à engendrer. Apportez la dame, barattons Agni comme aux temps primitifs. Le (Dieu) qui connaît les êtres, est contenu dans les deux bois comme un germe bien placé dans les mères gestantes. Agni doit être célébré chaque jour par les humains vigilants, pourvus d’offrandes; sur ce (bois-femelle) étendu, apporte-le. Aussitôt, ayant conçu elle engendra ce (dieu) mâle... Ce fils de la prière a été engendré dans cette opération merveilleuse.
« Nous te posons, Agni, sur le siège de la prière, sur l’ombilic de la terre, pour que tu portes notre offrande.
« Produisez par le frottement, ô hommes, le sage qni ne trompe point, intelligent, immortel, au bel aspect, la bannière principale du sacrifice, engendrez d’abord, Agni très salutaire.
« C’est ici le sein qui t’est propre, d’où naissant, tu as commencé à briller, posetoi bien, ô sage, bénis nos chants. » {Rig Véda III. 29.)
Et ailleurs ;
« Il est né selon la loi de l’homme, lui le sacrificateur le plus digne ; selon la règle des ministres zélés, selon la règle à lui.
« Lui qui écoute en tout celui qui lui est ami ; richesse pour celui qui désire la gloire, il s’est assis au lieu de la prière, enveloppé au lieu de la prière.
« Dans sa course, il parcourt constamment le monde. Il mugit avec force (comme un) taureau qui émet le semen. Il regarde avec cent yeux, lui le dieu qui triomphe dans les bois.
« Qu’il nous protège contre la colère de Varuna, le grand Dieu. » {Rig Véda I. 1, 37; 128.)
Tout autre était le culte éranique. Sur la terre avestique on vénérait en lui-même l’élément lumineux et pur, œuvre du créateur ; on le conservait toujours à l’abri des souillures. Des autels toujours dressés en quelques lieux saints déterminés, devaient brûler sans cesse et maintenir sans interruption l’existence de l’entité sacrée, représentant de la nature divine et créature la plus précieuse pour l’homme. Le fidèle mazdéen devait se lever la nuit pour s’assurer que la flamme ou l’étincelle brillait
(') Les deux morceaux de bois dont le feu sort par le frottement sont considérés comme le père et la mère qui engendrent. Le texte se sert des termes les plus naturels et les plus crus.
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toujours ('). Toujours, au moins, la braise rougie devait contenir le principe igné que la bouche du prêtre pouvait faire jaillir en étincelle et flamboyer, dès que les besoins du culte le réclamaient C).
Le culte avestique contenait donc un élément nouveau dont les usages védiques ne pourraient donner la raison d’être, non plus que celles des défenses et prescriptions relatives au contact des cadavres et des objets souillés.
Le feu avait aussi dans le mazdéisme un nom spécial inusité dans les langues indoeuropéennes. C’était âiar dont on cherche encore l’étymologie véritable. Ce fait, assez extraordinaire en présence du rôle que joue le feu dans la mythologie générale, est d’une grande signification. Si les Éraniens et les Hindous n’ont formé quelque temps qu’un seul peuple, l’objet principal de leur culte devait avoir un nom commun aux deux races. La distance qui les sépare, en ce qui concerne ce point de religion, se montre plus manifestement encore si l’on compare les personnages d'Atar et d'Agni.
Le culte du feu tel que VAvesta nous le montre existait en Babylone, les inscriptions et tablettes accadiennes l’ont démontré d’une manière incontestable.
Tous ces points et les conclusions suivantes qui en découlent sont longuement traités dans nos Ongrmes zoroastrisme {Ÿaxüe III); nos lecteurs y trouveront les détails et les preuves.
Arrêtons-nous ici ; une plus longue discussion n’ajouterait rien aux arguments qui précèdent. Nous croyons donc pouvoir affirmer comme indubitables ces deux faits :
1° Que la religion avestique n’est point une simple modification, un développement des croyances et des conceptions aryaques, mais qu’elle constitue un nouveau culte, une religion nouvelle et même une véritable révolution religieuse qui a substitué à des idées anciennes, des principes nouveaux très différents et en beaucoup de points tout opposés.
2“ Que les principes de cette transformation, de ce nouveau culte ont été puisés chez les voisins occidentaux de l’Éran, à Babylone et chez les Israélites; mais que les Mages ne se sont point contentés d’imiter, qu’ils ont avec des éléments empruntés construit un édifice generis, formé un système qui leur est propre.
On pourrait peut-être se demander si l’inverse n’est pas plus conforme à la vérité, si ce ne sont pas les Sémites qui ont été les emprunteurs. Mais il ne peut y avoir de doute à ce sujet. D'abord, les Éraniens ayant changé de doctrines il y a contre eux à ce titre, une première présomption des plus fortes. Une seconde, non moins concluante, se tire des habitudes et tendances des peuples. L’imitation, lorsqu’il y a doute, doit naturellement être mise à charge de ceux qui sont coutumiers du fait. Or, pendant toute la période historique nous voyons les Éraniens emprunter à leurs voisins occidentaux. Les cas d’emprunts sont très nombreux, on pourra les voir dans les ouvrages de Spiegel : Eranishe Alterthumshimde , I. p. 446 et suiv., IL p. 167 etsuiv.; Traduction de VAvesta, IL p. cxx et suiv. — Arische Studien, p. 45 et suiv. — Die traditionnelle Literatur der Parsen, IL p. 12 et suiv.
(') Au premier et au deuxième tiers de la nuit le feu appelle le guerrier, puis le pasteur, pour les exhorter à veiller à l’entretien du foyer. Voyez le Fargard XVIII.
(^) Comparez Pausanias. Voyage en Lydie.
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Certaines conceptions, évidemment étrangères aux doctrines éraniennes primitives rentrent au contraire dans le système général de la Judee ou de la Chaldée, tels sont le monothéisme et les Fravashis. En outre, il est facile de constater que la plupart des croyances communes existaient chez les Sémites longtemps avant qu’ils eussent pu entrer en rapport avec les Éraniens.
Les Chaldéens et A.ccadiens (’) pour leur part, les professaient mille ans et plus avant cette époque. Le monothéisme, la croyance au démon sont clairement indiqués dans la Genèse, dans des Psaumes (Ps. LXXVL 55) certainement davidieusO, et^-ar conséquent ont précédé de plusieurs siècles, chez les Juifs, la connaissance des peuples aryaques.En outre, l’antiquité a toujours considéré les Mages comme dépendants du chaldaïsme. S’il en est ainsi, la question de la date d’origine du système mazdéen est par elle-même résolue. Les inscriptions cunéiformes nous apprennent, qu’avant le IX® siècle, les Assj'rieus eux-mêmes ne s’étaient point encore trouvés en contact avec les Éraniens ; nous l’avons vu plus haut. Les premiers rapports tout guerriers et hostiles ne pouvaient pas engendrer immédiatement l’imitation du culte. Les rois assyriens qui se vantent, dès qu’ils le peuvent, d’avoir détruit les Dieux des peuples vaincus, ne parlent point de ceux des Mèdes.
Quant aux Juifs, la solution est la même en rapprochant encore un peu la date. Vers la fin du VIII® siècle, sons Salmanasar, les prisonniers d’Israël furent transportés eu Médie, et là des rapports religieux s’établirent, s’il est vrai que le nom du démon Asmodée a été emprunté à YAeshma éranien. Nous pouvons donc légitimement conclure que le terme extrême de l’origine du dualisme mazdéen est le VIII® siècle de l’ère ancienne, et que YAvesta a été composé successivement entre le VIII® ou le VII® et le second.
Toutefois, il est possible qu’il y ait par ci par là quelques restes d’anciens mythes, d’anciennes légendes d’une date plus reculée et que d’autres morceaux aient été écrits plus tard encore et même aux premiers temps de l’ère moderne.
(') Ce n’est point chez les Touraniens, Accadiens ou Médiques qu’il faut chercher l’origine du dualisme mazdéen; ces peuples croyaient aussi aux mauvais esprits, mais ils ne sont jamais élevés au-dessus de la conception des esprits de la nature ; leur dualisme, si on peut se servir ici de ce mot, n’a rien de moral. Ils croyaient aux esprits agissant dans la nature matérielle, et parmi ces esprits ils en reconnaissaient de malfaisants ; ce n’est point dans de pareilles notions que l’on va chercher la source du vrai dualisme mazdéen avec son caractère moral, son Dieu unique et son système savamment combiné. Il serait également erroné de rapporter à des Mages proto-médiques la doctrine du Zervan Akarane ou temps infini devenu dieu suprême et primant les deux principes primitifs mis sur le même pied. Tout cela est récent. *
(2) On trouve déjà dans les textes babyloniens datant de 15 à 20 siècles avant J.-C. la mention du démon tentateur caché sous la forme du serpent et entraînant le premier couple humain à violer le commandement divin. Une scène gravée sur un cylindre qui se trouve au British Museum représente deux personnages assis autour d’un arbre, et étendant la main vers les fruits, et derrière eux un serpent dressé qui avance sa tête au dessus d’une des figures qui paraît être celle d’une femme (Comp. Smith. C/iaZdàwcAe Genesis nebst erl&uterungen,etc., von Fr. Delitzsch; p. 87). La tradition biblique est donc de beaucoup antérieure au premier contact des Sémites et des Éraniens. Si même cette scène se rapporte à un autre sujet, elle n’en pi’ouve pas moins l’antiquité du rôle mythique et mystique du serpent en dehors du cycle de l’orage.
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L’ensemble des livres avestiques et de leurs doctrines est donc l’œuvre des Mages mazdéens. Le système mazdéen a été combiné, formé et enseigné parle corps sacerdotal de la Médie. Les Mages en ont puisé les éléments à trois sources différentes, et de ces matériaux divers ils ont fait un corps de doctrine tant bien que mal harmonisé. Rien ne s’oppose à ce que l’on admette l’existence parmi eux d’un docteur d’une science, d’une autorité éminente qui' travailla à faire triompher le système nouveau, qui s’appelait Zarathustra et qu’ils entourèrent plus tard d’une auréole de sainteté et de gloire surnaturelles, pour mettre leur fondateur au niveau du prophète de la loi judaïque. Cela est d’autant plus facile à croire que Pline parle d’un autre Zoroastre, sage de la Proconèse {H. N. XXX. 1, 2).
Il semble donc que ce nom ait été usité en Éran ; partant il ne serait pas étonnant qu’un sage antique l’eût porté et que respecté de tous, il eût pu [devenir le sujet de ces légendes merveilleuses que l’Orient prodigue à ses héros.