III. — Propagation du Mazdéisme
Il nous reste à dire quelques mots d’une question assez intéressante et sur laquelle les avis les plus divers ont été émis. C’est celle du mode de propagation de la doctrine zoroastrienne.
Les partisans du système mythique ne veulent naturellement y voir qu’un développement spontané presqu’inconscient des anciens mythes, des conceptions religieuses primitives des Aryas. Cette explication n’a plus besoin de réfutation. Le changement survenu dans les doctrines et le culte est trop grand, trop profond pour être une œuvre de transformisme moral. Une doctrine nouvelle a été introduite puis combinée avec l’ancienne; un système complet, formé de toutes pièces a été substitué aux conceptions individuelles essentiellement différentes. Ce changement a dû avoir un ou plusieurs promoteurs. Cela s’est toujours passé de la sorte dans les temps historiques. Chaque transformation des croyances s’est opérée sous l’impulsion d’un homme que l’histoire désigne par son nom. Il a dû en être ainsi dans les temps antérieurs ; la logique le dit comme l’histoire. La théorie oragiste est d’ailleurs contredite par les textes. Plusieurs hymnes des Gâthâs s’annoncent comme des prédications d’une nouvelle doctrine, comme des enseignements donnés ex professa.
En voici deux exemples. - Et maintenant je veux annoncer à ceux qui le désirent les choses que vous faites connaître aux sages, chants de louange pour Ahura, hymnes de louange pour le bon esprit. Leçons salutaires, ô Asha !... Ecoutez de vos oreilles les (enseignements) parfaits, voyez de votre esprit les choses pures pour que chacun discerne les croyances pour son propre salut, avant le grand œuvre, car voici ceux qui peuvent nous enseigner (ce qu’il faut) pour cela (Y. XXX. 1, 2).
« Je vais le proclamer; maintenant prêtez l’oreille; maintenant écoutez vous qui de près, vous qui de loin désirez (connaître ces choses). Maintenant soyez instruit de tout d’une manière claire. Que le maître de l’erreur ne fasse pas périr le monde une deuxième fois, par ses mauvaises doctrines; la langue du méchant est entravée 1 ■ (Y. XLIV. 1.)
INTRODUCTION
Certes, c’est bien là la proclamation d’une nouvelle doctrine et non l’expression inconsciente d’un développement spontané. On trouvera encore de nouvelles preuves dans la discussion suivante. Notons encore cette profession que l’on exigeait du mazdéen, par laquelle il j’enonçait au culte des Dévas et se proclamait disciple de Zoroastre. C’est bien là signe de la constitution d’un culte nouveau ou transformé. Non-seulement la doctrine avestique a été propagée par une -prédication expresse, par un enseignement direct, mais sa promulgation, comme son développement, ont eu à lutter contre une opposition puissante. VAvesta porte encore partout des traces de cette lutte. Le Y. XLIV. 1, cité plus haut, nous montre déjà le docteur du mazdéisme condamnant l’homme aux mauvaises doctrines dont son enseignement et sa puissance entravent la langue menteuse. Voici quelques autres faits plus probants encore. Le Y. XXXI dit : « les méchants qui, par les doctrines du mensonge (ou du mauvais esprit) font périr les mondes de la sainteté, ne veulent pas écouter les enseignements de vérité du docteur mazdéen » Ailleurs on lit : « Il est venu celui qui méprise les Dévas et les hommes méchants qui le méprisaient. Par la loi sainte tu es^ 6 Ahura Mazda, l’am'i, le frère et le père de l’apôtre, du maître de la sagesse. »
« Comment enchainerai-je le mensonge, dit le poète au Y. XLIII, 14. Que la vérité le fasse périr par tes enseignements ; que j’abatte les méchants et attire sur eux les angoisses et les tourments ?» Et plus loin :
« Comment puis-je savoir si tu es, Ahura ! le maître de ce qui m’est hostile et m’accable... Quand les hommes viendront-ils à moi ? Quand rejetteront-ils l’impureté de cette science par laquelle les Karapans se livrent à la violence.... ainsi que les oppresseurs des contrées. » XLVII. 9, 10. Le Yaçna XXXII. 13 parle des impies qui se plaisent à tourmenter l’apôtre de la loi, tiiàthrânô dûtem.
Le commencement du Yaçna XLVIII, tout obscur qu’il est, n’en laisse pas moins voir clairement qu’il y est question des plaintes du prêtre mazdéen contre un persécuteur, contre une doctrine qu’il juge fausse. La première strophe du Y. XLIX peint également l’état d’angoisse du prêtre mazdéen. « En quel état est mon âme? de qui implorerai-je le secours? » etc.
On pourrait multiplier ces citations ; mais ce qui précède suffit. Terminons par le passage le plus significatif, c’est-à-dire le onzième Gâthâ (Y. XLV). « Vers quelle contrée me dirigerai-je ? Dans quelle direction irai-je avec l’entourage de mes proches et de mes clients? Nul pasteur ne m’honore, ni les méchants qui régnent sur les contrées. Je vois que je suis faible au milieu des faibles. Je me plains à toi, abaisse ton regard vers moi, ô Ahura, quand viendront pour soutenir le monde de la sainteté, les manifestateurs des jours (?) et les esprits des apôtres avec leurs enseignements à l’action puissante ?... Quel protecteur Mazda m’a t-il donné, car le méchant veut me retenir pour me nuire ? »
Tout ceci est tiré des Gâthâs ; mais on pourrait aussi trouver dans le reste de VAvesta, plus récent, des signes d’une lutte religieuse ; elle se manisfeste surtout par les imprécations lancées contre les Dévas, contre leur culte et leurs adorateurs, les dévicoles, lesquels sont ou bien les Mages adorateurs d’Anro-Mainyus (Plat, de Iside, 47) ou plutôt les idolâtres qui entouraient les mazdéens.
Le dévicole est une anima vüis sur laquelle le médecin apprenti peut s’exercer
INTRODUCTION
sans crainte de le faire mourir. C’est un crime digne de mort que d’unir par mariage un fidèle à un serviteur des Dévas ; la mort d’un daevayaçna ne souille pas plus que celle d’un scorpion ; pour lui il n’y a besoin ni de deuil ni de purification. Ceci, il est vrai, ne se rapporte pas aux premiers temps du zoroastrisme, mais témoigne d’un état constant de lutte. Le Yaçna IX a conservé dans un mythe le souvenir d’un roi qui avait chassé de ses domaines tous les prêtres mazdéens. Du reste, la Magophonie sufilrait à expliquer plus d’un souvenir de ce genre. Le Yesht VIII. 59 parle aussi des méchants qui combattent la loi d’Ahura, de Zoroastre. Enfin l’Avesta des Parses ne régnait même pas sur toutes les terres mazdéennes ; les textes fournissent de nombreuses preuves de ce fait. En maintes places, ses auteurs s’élèvent avec force contre les dissidents, les sectaires et prononcent contre eux les jugements les plus sévères.
Le Fargard I (28 et 62) flétrit le doute religieux qui se produisait jusque dans la cité des Mages. Le Fargard IV (141 et ss.) ordonne de découper en morceaux et de jeter dans un précipice le sectaire qui prêche l’abstinence ; le sectaire qui purifie les corps sans avoir été formé à cette fonction par le purificateur légal doit être enchaîné et décapité.
On a vu ci-dessus quelques traits des Gàthàs. Aux Yeshts nous voyons condamner ceux qui sacrifient à Ardvîçùra la nuit (Yt. V. 94) ; les gouruzaothras dont le caractère est encore indéterminé (XII. 4) et ceux qui allument le feu sacré avec des bois d’un usage interdit (Yt. XIV. 52). Les sectes d’ailleurs ne manquèrent jamais à l’Éran ; il suffit de rappeler les noms de Manès, de Mazdak et de Chuâph et les plaintes de l’auteur du Dînkart sur l’état lamentable de la religion mazdéenne. Le nom par lequel VAvesta flétrit ordinairement le sectaire est Ashe7naogha, le perturbateur de la sainteté. Contre lui, le livre sacré n’a pas assez d’imprécations ; il y revient à chaque instant, et témoigne ainsi de la peine que ses docteurs avaient à maintenir leur autorité. Aussi ne s’étonnera-t-on pas de la décadence de la religion avestique, qui semble s’être renouvelée plusieurs fois. La persécution et l’exil ont seuls groupé complètement les mazdéens autour de leurs chefs spirituels, et sur la terre étrangère, ils attendent, unis maintenant, la venue du prophète qui doit rétablir l’empire de la loi sainte, et convertir le monde à la foi de Zoroastre.
Voici donc en quelques mots les conclusions auxquelles nos études nous ont conduit :
VAvesta et la religion dont il est le code, appartiennent à la Médie ; l’une et l’autre sont l’œuvre des Mages qui les ont introduits en Perse. La langue de VAvesta est médique ; on peut la considérer comme l’idiome de Ragha. Le dialecte des Gâthâs pourrait être celui de Merw ou de l’Atropatène orientale. La religion avestique est le produit d’une combinaison des mythes et croyances de la race aryaque, du dualisme touranien et du monothéisme judaïque, combinaison qui aproduitunedoctrineoriginale plus ou moins bien systématisée, ou, si l’on veut, c’est un système nouveau qui s’est produit sous cette triple influence. L’origine du zoroastrisme, ou de cette doctrine ainsi formée, ne paraît guère pouvoir remonter au-delà du VIII® siècle av. J.-C. Mais bien entendu, tout ce qu’elle emprunte à Varyacisme antique est de beaucoup antérieur.
La doctrine avestique ne parait pas avoir été la création d’un seul homme, elle n’est pas assez uniforme pour cela. Mais il se peut très-bien qu’un penseur, qu’un prêtre
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mède du nom de Zoroastre ait plus contribué que tout autre à sa formation et à sa propagation. Les faits merveilleux dont son histoire est enrichie n’infirme pas la possibilité de son existence. Il se peut aussi que Zoroastre fût un ancien sage dont le nom était resté en vénération et a servi d’enseigne à la nouvelle institution.
Originaire des régions situées au Sud-Est de la mer Caspienne, faite principalement pour un peuple montagnard semi-nomade et pasteur, la religion avestique s’introduisit d'abord en Bactriane et plus tard en Perse, après une longue résistance. Il est très possible que le dernier des Darius ou son prédécesseur ait fait réunir ce que la religion des Mages avait de livres sacrés, sans toutefois embrasser leur croyance, et qu’un roi Parthe ait fait à peu près la même chose. Mais ce ne fut de leur part qu’un acte de curiosité scientifique ou de complaisance à l’égard des Mages. Ce qui prouverait que cette dernière supposition même n’est pas admissible, en ce qui concerne les Arsacides, c’est l’étai de délabrement des textes et d’ignorance des Mages que nous peint le proœmium de l’Ardâ-f-'Virâf nâmeh.
Tels sont, à notre sens, les fastes de cette religion célèbre qui a tant occupé jadis et qui occupe encore aujourd’hui le monde savant.
Certes, personne ne pourra nier qu’elle soit digne de l’attention des lettrés et des penseurs ; les problèmes que son histoire soulève sont d’une grande importance.
Celui qui sera parvenu à les résoudre tous aura certainement bien mérité de la science. Mais ce terme est peut-être encore loin.