CHAPITRE IV DU TEXTE DE L’AVESTA
Le Zend-Avesta que nous possédons aujourd’hui, est loin de reproduire l’oeuvre primitive, il n’en est plus qu’une faible partie. L’ouvrage originaire, s’il faut en croire Hermippe, contenait vingt livres de cent mille vers chacun ; « il aurait couvert d’écriture, dit un auteur arabe, les peaux de mille bœufs. » La tradition parse énumère vingt et un livres ou Nosks (en zend Naska) ('), formant chacun un ouvrage distinct. Ils traitaient de la religion, des dogmes et du culte, des lois civiles et politiques et de toutes les sciences connues alors.
En voici la liste sommaire ; chacun correspond, selon l’interprétation parse à l’un des mots de la prière Yatliâ Aliû Vairyô :
1. Stûtyast (culte de louanges). — 33 chapitres ; louanges et remerciements à Ormazd et aux Amesha-Çpentas.
2. Sutkar (qui cause du profit). — 22 chapitres; traite de la prière, delà méditation, de la vertu, de l’alTection entre parents, etc.
3. VahisJitmansar (loi excellente). — 22 chapitres ; traitant de la foi due à la religion; du devoir de s’abstenir du doute et des controverses ; des vertus de Zoroastre et de toutes les bonnes œuvres passées et futures.
4. Bag (Dieu). — 21 chapitres; traite du devoir de suivre la loi de Zoroastre et les enseignements d’Ahura-Mazda ; de la piété; des décisions de Justice et devoirs des magistrats; de la résistance à Ahriman, etc.
5. Dâmdâd (création). —32 chapitres ; traite du ciel et des choses célestes, du bien et du mal, du monde matériel, de l’eau, des arbres, du feu, des animaux, du monde futur, de la rétribution, de la résurrection, etc.
6. Alihtar (constellation). — 35 chapitres ; parle des étoiles, des planètes, de leur influence, du zodiaque et des stations lunaires.
(h Mot araméen signifiaut probablement manuscrit ou livre. — Conf. l’arabe nushhat.
INTRODUCTION
7. Pâcam (cuisson?). — 22 chapitres ; contient des prescriptions relatives à la manière de tuer et de découper les bœufs et moutons; aux animaux qu’il est permis ou défendu de manger; aux offrandes à faire aux ministres du culte ; à la célébration des Galiambars ; aux moyens d’obtenir le ciel, aux œuvres de charité.
8. Ratuslîtâiti (souveraineté). — 50 chapitres dont 37 se perdirent sous Alexandre; traite de l’obéissance dûe aux rois, chefs, etc., et de la manière dont ceux-ci doivent commander ; de la défense et de la fortification des villes; des animaux appartenant à Ormazd et à Ahriman; il donne la nomencluture des mers, montagnes et pays.
9. Barish (direction). — 60 chapitres dont 48 perdus ; traite du bon gouvernement des nations et de la bonne administration de la justice ; de la manière défaire prospérer un état ; des diverses espèces de péchés, etc.
10. Kashahisrûh. — 60 chapitres dont 45 perdus ; son objet est l’enfantement, la sagesse, la purification, la sincérité, la punition des menteurs, l’élévation aux honneurs.
11. Vishtâçpsâstô (règne de Vistàçpa). — 60 chapitres dont 50 perdus; règne de Vîstâçpa, sa conversion à la foi de Zoroastre.
12. Dâdak (loi). — 22 chapitres dont 16 perdus; traite des attributs d’Ormazd et des devoirs religieux, des contentions entre bons, de la délivrance finale, de la création ; de l’agriculture et de l’arboriculture; de l’obéissance aux Destours; des classes sociales, des prêtres, guerriers, agriculteurs et des artisans qui paient 1/10 au roi.
13. Cirast ou Citrast {qniù. rectum). — 22 chapitres; indique combien d’hommes sont nés ou naîtront, combien ont été rois, prêtres, prophètes ; combien et pourquoi il en est qui sont très petits.
14. Spent (saint). — 60 chapitres ; parle de l’éducation de Zoroastre par sa mère jusqu’à l’âge de 20 ans.
15. (culte des divinités). — 17 chapitres; traite des grandeurs d’Ormazd et des Amesha-Çpentas.
16. Nihâtâm ou Nèhâdûm. — 54 chapitres; traite de la propriété, des contrats et mesures; de tout ce qu’Ormazd a ordonné ; de la délivrance de l’enfer; de l’innocence de la vie; de ce qui est dans l’esprit ou le corps de l’homme.
17. jDvâsrüji. — 65 chapitres ; des unions entre proches parents, des relations entre parents, etc.
18. Hûsparâm. — 65 chapitres ; indique ce que tout homme doit savoir, le châtiment final des pécheurs, ce qui est permis et défendu ; les astres qui influent sur les destinées, les prières conjuratoires, etc.
19. Sakâtûm. — 52 chapitres; traite de la manière d’exercer l’autorité, de la sagesse, des actes qui assurent la résurrection.
20. Vig-dêv-dâd ou Guît shèdâ dâd (Vendidâd). — 22 chapitres ; ce qui préserve l’homme de l’impureté, moyen de se purifier. C’est le Vendidâd actuel, ou du moins la partie principale de ce livre.
21. (Hadhaokhta, ajouté, récité avec). — 30 chapitres; traite des bonnes actions, de certaines prières, du sort final des bons et des méchants. Trois chapitres ont été conservés (Voyez la traduction à la fin des Yeshts).
Voilà certes une littérature assez vaste; 832 chapitres. h'Avesta proprement dit n’en compte que 119. Mais peut-on ajouter foi aux afilrmations des livres parses ? ne
INTRODUCTION
faut-il pas faire une large part à l’exagération? Il serait difficile de rejeter des doutes sérieux. D’abord, ce nombre de vingt-et-un, correspondant exactement au nombre des mots de V Ahuna-Vairya semble fort suspect ; il y a là évidemment une combinaison de système préconçu. Puis, nous avons en surabondance des preuves du peu de scrupules des anciens dans la supputation des nombres, des années, etc. Les 832 chapitres peuvent faire le pendant des 8000 années d’existence deZoroastre.
Cependant, il est incontestable que la littérature avestique fut beaucoup plus étendiue qu’elle ne l’est maintenant; la preuve en est dans les nombreuses citations que l’on rencontre dans les gloses pelilvies, le Nirangisiân, V Aogemadaeca et autres livres parses, citations qui sont entièrement étrangères à notre Avesta. En outre, les auteurs grecs et romains attribuent à Zoroastre des traités sur les astres, les pierres précieuses et autres objets, et nous n’avons plus rien de semblable.
Il se pourrait toutefois que les 21 Naskas aient réellement existé, mais que, dans ce nombre, fussent comptés, non-seulement les parties de V Avesta, mais aussi les livres pehlvis. Ce qui autorise cette supposition, c’est que la version pelilvie est attribuée à Zoroastre par certains écrivains parses aussi bien que le texte original. Rien d’étonnant que l’on ait divisé le corps total de cette double littérature en vingtet-une parties pour atteindre le chiffre des mots de VAhima-Vairya. Cela était d’autant plus facile à faire, que ces vingt-et-un Naskas n’ont aucune connexion entre eux et que chacun d’eux est composé de parties hétérogènes. Le partage pouvait s’en faire arbitrairement. Ces vingt-et-un livres sont divisés en trois catégories, chacune de sept :
1° Les Gàsânîks (de gâtha, hymne chanté), hymnes.
2® Les Dàtiks, (de dât, loi), livres législatifs.
3® Les Yasht-mânsariks (de Yesht et i\/an^/«m), ou prières du culte ; formules pour le culte et les cérémonies.
Aux premiers, appartiennent les Naskas, 1-4; 12; 14 et 21.
I Aux seconds, les Naskas, 13; 15 et 16-20.
, Aux troisièmes, les sept autres du cinquième au onzième. L’ordre des Naskas n’est pas exactement le même dans toutes les nomenclatures, mais cette divergence est 1 d’une importance minime. Une dernière présomption contre l’exactitude de la { nomenclature des Naskas se tire de ce qu’elle ne peut se concilier avec la composition ) et la division actuelle des textes zends. Le livre le plus important de l’Avesta le rituel
Idu sacrifice, n’y a point de place ; il existait cependant dans son état actuel bien longtemps avant la formation de ces listes, puisqu’il se trouve en entier dans la version t pehlvie,dont la date ne peut-être postérieure au cinquième siècle de J. -G. et remonte i; probablement au deuxième sinon au premier.
Le Khordah Avesta n’a point non plus de place parmi les Naskas. Les Yeshts ( pouvaient se trouver dans le Stût-Yast ; mais cela est très-douteux.
Les Sassanides n’avaient pu recueillir que des Naskas épars et incomplets, et depuis t la chute de leur empire, bon nombre de traités se sont encore perdus. Les Parses n’en ont pu sauver que trois, et c’est là, sauf quelques fragments, tout ce qui nous » est resté de cette riche littérature. L’Avesta que nous ont transmis les Parses se t compose de trois parties principales, dont aucune même ne forme un tout complet.
INTRODUCTION
Ce sont : le Vendidâd, livre des légendes et des lois de purification ; le Yaçna, livre de la liturgie et des sacrifices, et le Vispered, qui forme un appendice du Yaçna. C’étaient ces livres qui réglaient les cérémonies du culte; c’étaient eux, par conséquent, auxquels les derniers mazdéens avaient attaché le plus d’importance. Le Vendidâd correspond à peu près au vingtième Naska de la nomenclature parse. Le Yaçna et le Vispered ne semblent pas s’yretouver; peut-être en est-il resté des parties dans les premier, quatrième, cinquième et douzième. Il serait très étrange qu’ils n’eussent point de place dans le tableau de la littérature avestique. Le Yaçna avec ses Oâtliâs doit se trouver parmi les Oâsânih. Ces deux derniers livres se composent de morceaux détachés, en parties fragmentaires ; il s’y rencontre aussi des légendes intéressantes. Les Parses possédaient en outre, en langue zende, un grand nombre de prières et d’hymnes destinées aux dévotions domestiques et portant dilférents noms. Elles sont réunies dans le Khordah Avesla ou petit Avesta, appendice précieux de l’autre. Leur forme et leur contenu trahissent une, époque très distante des temps originaires du zoroastrisme. Le contenu de chacun de ces quatre livres sera exposé en son lieu.
Il existe ù\x gvdinA Avesta deux formes de rédaction distinctes. L’une, destinée à l’étude du texte, présente chaque livre séparément et suivant l’ordre des chapitres; le zend y est accompagné de la traduction et de commentaires. L’autre, destiné aux usages du culte, ne fait qu’un tout des trois livres, les entremêle et distribue les chapitres d’après l’ordre des lectures et des cérémonies, ajoutant à la fin de chaque chapitre des formules de prières prescrites par la liturgie. Les traductions et gloses en sont exclues. C’est cette circonstance qui a fait donner à ces ouvrages, ainsi rédigés, le nom de Vendidâd Sâdé, c’est-à-dire : pur, sans mélange. Le texte en est plus étendu, plus complet dans les énumérations, ce qui nous porte à le regarder comme plus ancien; on y trouve en outre des interpolations plus considérables. Les deux rédactions diffèrent entièrement en quelques chapitres. On verra plus loin les détails de ces différences. Outre le Vendidâd Sâdé, il existe aussi des manuscrits dans lesquels le Vendidâd est remplacé par le Vistâçp Yeslit. Chaque section de ce Yeslit est insérée à la place de la portion du Vendidâd correspondante.
Les chapitres XXI et XXII de ce livre ne sont pas remplacés ; le Yaçna LV suit immédiatement Vispered XXIV.
Le texte de Y Avesta, parvenu jusqu’à nous, n’appartient tout entier ni au même auteur, ni à une même époque, ni même probablement à un seul pays. Au fond primitif sont venues s’adjoindre successivement des interpolations, des additions plus ou moins considérables. Les unes ont été nécessitées parles changements survenus dans l’ordre social, les autres sont dues uniquement à l’ignorance des derniers compilateurs ; quelques-unes même ne présentent aucun sens à l’endroit où elles sont placées. Beaucoup de chapitres sont composés de fragments épars recueillis par les Destours et mis par eux à l’endroit qui leur paraissait le plus convenable.
Mais le fond premier lui-même, ce qui date de l’origine de ces livres, à quel temps, à quel lieu, à quel auteur peut-il être rapporté ? On le comprend aisément, l’état actuel de nos connaissances ne permet pas de faire à cette question une réponse satisfaisante. Si l’on s’en tient à l’opinion généralement reçue on affirmera, en pria-
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cipe, que ce fond appartient aux temps les plus reculés. La société, dit-on, y est encore dépeinte à l’état d’enfance ; trois classes seulement partagent la nation : les prêtres, les guerriers, les agriculteurs; point de cités, point de commerce ; la monnaie est encore inconnue ; les vêtements, les mœurs, les modes et formes de transactions y sont d’une simplicité toute primitive. Une partie du peuple est encore nomade et habite sous des tentes, peut-être en est-il ainsi de la nation entière. Nous reviendrons sur cette matière après l’exposé des doctrines avestiques alors seulement elle pourra être traitée utilement.il en sera de même de la question suivante.
Les divers fragments de VAvesta provenant d’époques différentes, on se demande s’il est possible de déterminer avec quelque certitude les rapports chronologiques qui existent entre eux. Les études faites à ce sujet n’ont produit jusqu’à présent que des résultats partiels. Voici ce que l’on croit généralement et ce que nous ne pouvons admettrequ’en partie (’).
La partie la plus ancienne de VAvesta est cette portion du Yaçna qui comprend les chants antiques appelés Gâthûs (c’est-à-dire : chants). Le dialecte, dans lequel ces hymnes sont écrits, diffère notablement de la langue du reste de l’ouvrage et présente des caractères incontestables d’antériorité. Il se peut toutefois que cette variété d’idiomes provienne d’une différence de pays et non d’une diversité d’époques (^). Après les Gâlhàs, le rang d’ancienneté appartient au Vendidâd, pris dans son ensemble ; le Vispered est probablement de date plus récente que les deux autres livres et ceux-ci sont composés de j)arties d’àges différents. La langue de VAvesta n’est pas régulière et uniforme , on y sent le travail d’altération qui effaça peu à peu la plupart des formes grammaticales et produisit le i)ehlvi, le pàrsi et le persan moderne; ces différences, il est vrai, ne peuvent point servir de base à une appréciation absolue de date, car il est impossible de faire en ce point la part de l’ignorance et de la distraction des copistes; cependant, le docteur Spiegel croit pouvoir assigner à VAvesta proitrement dit (^) la date de la fin de la monarchie achéménide. La langue y a la forme du persan des dernières inscriptions cunéiformes et prend les mêmes caractères d’altération ( '*).
Quelques auteurs se montrent portés à croire que les Parses l’ont écrit de mémoire après leurs désastres ; ainsi s’expliquerait le désordre qui règne dans la disposition des différentes parties de ces livres, les incohérences, les omissions et les interpolations qu’on y rencontre. Mais cela ne parait guère possible.
(') Comp. Études avestiques, p. 40 et suiv.
P) Certains auteurs pensent que le dialecte des Gâthâs était celui de la Sogdiane, pays de mœurs plus rudes. Voy. Spiegel. Erân, p. 151. Les Gâthâs comprennent les ch. 28-52.
(3) A l’exclusion des Gâthâs.
(*) Les Destours de l’Inde l’appellent avestique ou avesta. Voy. Peshotun. Op. eit.
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