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VII. — La probabilité dans les sciences morales

C'est la même chose dans les sciences rnoxaies el en particulier dans l'histoire. L'historien est obligé de faire un choix dans les événements de l'époque qu'il étudie; il ne raconte que ceux qui lui semblent les plus importants. Il s'est donc contenté de relater les événements les plus considérables du xvie siècle par exemple, de même que les faits les plus remarquables du xvne siècle. Si les premiers suffisent pour expliquer les seconds, on dit que ceux-ci sont « conformes aux lois de l'histoire ». Mais si un grand événement du xvne siècle reconnaît pour cause un petit fait du xvie siècle, qu'aucune histoire ne rapporte, que tout le monde a négligé, alors on dit que cet événement est dû au hasard; ce mot a donc le même sens que dans les sciences physiques; il signifie que de petites causes ont produit de grands effets.

Le plus grand hasard est la naissance d'un grand homme. Ce n'est que par hasard que se sont rencontrées deux cellules génitales, de sexe différent, qui contenaient précisément, chacune de son côté, les éléments mystérieux dont la réaction mutuelle devait produire le génie. On tombera d'accord que ces éléments doivent être rares et que leur rencontre est encore plus rare. Qu'il aurait fallu peu de chose pour dévier de sa route le spermatozoïde qui les portait; il aurait suffi de le dévier .d'un dixième de millimètre et Napoléon ne naissait pas et les destinées d'un continent étaient changées. Nul exemple ne peut mieux faire comprendre les véritables caractères du hasard^

Un mot encore sur les paradoxes auxquels a donné lieu l'application du calcul des probabilités aux sciences morales.

On a démontré qu'aucune Chambre ne contiendrait jamais aucun député de l'opposition, ou du moins un tel événement serait tellement improbable qu'on pourrait, sans crainte, parier le contraire, et parier un million contre un sou. Condorcel s'est efforcé de calculer combien il fallait de jurés pour qu'une erreur judiciaire devînt pratiquement impossible. Si l'on avait utilisé les résultats de ce calcul, on se serail certainement exposé aux mêmes déceptions qu'en pariant sur la foi du calcul que l'opposition n'aurait jamais aucun représentant.

Les lois du basard ne s'appliquent- pas à ces questions. Si la justice ne se décide pas toujours par de bonnes raisons, elle Use moins qu'on ne croit de la mélhode de Bridoye; c'est peut-être fâcheux puisque, alors, le système de Condorcet nous mettrait à l'abri des erreurs judiciaires.

Qu'est-ce à dire ? Nous sommes tentés d'attribuer au hasard les faits de cette nature, parce que les causes en sont obscures ; mais ce n'est pas là le vrai basard. Les causes nous sont inconnues, il est vrai, et même elles sont complexes; mais elles ne le sont pas assez puisqu'elles conservent quelque chose; nous avons vu que c'est là ce qui distingue les causes « trop simples ». Quand des hommes sont rapprochés, ils ne se décident plus au hasard et indépendamment les uns des autres; ils réagissent les uns sur les autres. Des causes multiples entrent en action, elles troublent les hommes, les entraînent à droite et à gauche, mais il y a une chose qu'ellesne peuvent détruire, ce sont leurs habitudes de moutons de Panurge. Et c'est cela qui se conserve.

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