‹ Chansons de geste. Roland. Aimeri de Narbonne. Le couronnement de Louis. Traduction de Léon ClédatChapitre 106 sur 334 · MORT D'OLIVIER · texte numérisé non relu

MORT D'OLIVIER

Quand païens voient que Français y a peu, Entre eus en ont et orgueil et confort.

Dit l'un à l’autre : « L'empereur Charle a tort.

Siét le ealife sur un grand cheval saur!,

Le pique bien des éperons à or,

Frappe Olivier derrière emmi le dos,

Le blanc haubert lui ouvre sur le corps, Parmi? le sein son épié lui mit hors.

Et dit après: « Bon coup avez reçu!

Pour votre perte Charle ici vous laissa.

Tort nous a fait, n’est juste qu'il s’en loue ; Car sur vous seul j'ai bien vengé nos morts. »

A. Saur — desséché, mais aussi rous.

2, Parmi a ici le sens de à (ravers.

CLXXIIT

Olivier sent qu'il est à mort frappé,

De se venger il ne veut plus tarder.

Tient Hauteclaire, dont l’acier était brun :

À du calife le heaume aigu frappé,

Et fleurs et pierres à terre en fait voler, Tranche la tête du haut jusques aus dents, Brandit son coup, et l’a mort abattu.

Après, lui dit : « Païen, maudit sois-tu !

Je ne dis pas Charles n’y ait perdu; Mais à ta femme, ni à nulle autre dame, En ton pays ne pourras te vanter

Que tu m'aîs pris la valeur d'un denier, Ni fait dommage à moi ni à autrui. »

Après il crie à Roland qu'il lui aide.

Olivier sent qu'il est à mort blessé.

Jamais assez ne pourra se venger;

De Hauteclaire leur va grands coups donner, Dans la grand presse il y frappe en baron, Tranche les lances et les écus boucliers ?,

Et pieds et poings, épaules et côtés.

Qui lui eût vu Sarrasins démembrer,

Un mort sur l’autre à la terre jeter,

4. Bouclier (de deus syllabes) était à l'origine un adjectif qui signifiait à boucle,

D'un bon vassal eût pu avoir l’idée.

Le cri de Charles il n’y veut oublier, Monjoie il crie et hautement et clair.

Roland appèle!, son ami et son pair :

« Mon compagnon, près de moi vous placez; À grand douleur serons tôt séparés. »

Et l’un pour l'autre commencent à pleurer.

Roland regarde Olivier au visage :

Livide fut, décoloré et pâle,

Le sang tout clair le long du corps lui coule, Contre la terre les gouttes en jaillissent.

« Dieu ! dit le comte, or ne sais-je que fasse. Mal fut payé, ami, votre courage !

N'y aura homme qui auprès de vous vaille.

Eh! France douce. comme vas rester vide De bons vassaus, confondue et déchue !

L'empereur Charles en aura grand dommage. »

À ces paroles, sur son cheval se pâme.

Voici Roland sur son cheval pâmé,

Et Olivier qui est à mort blessé :

Tant a saigné, les yeus lui sont troublés, Ni loin ni près ne peut plus voir si clair Que reconnaisse aucun homme mortel.

Page 1