‹ Chansons de geste. Roland. Aimeri de Narbonne. Le couronnement de Louis. Traduction de Léon ClédatChapitre 192 sur 334 · Le roi élail · texte numérisé non relu

Le roi élail

Garde et protège le roi de Saint Denis,

Et tous ses hommes que je vois près de lui, Et qu'il confonde ses mortels ennemis !

Entendez-moi, noble et fier empereur, Octroyez-moi Narbonne et le pays,

Ce dont n'a cure ni prince ni marquis, Tant ils redoutent Arabes et païens !

Donnez-la-moi, noble et fier empereur. »

Girard l’entent, jète un éclat de rire.

Puis répondit l'empereur aus yeus fiers :

« Par tous les saints, est-ce donc Aimeri ?

Aimeriot, au nom de Saint-Denis, Voudras-tu être pour toujours mon ami ?

N'as-tu gardé souvenir de ce jour,

Quand j'assiégeais, dans Vienne, Girard :

En la forêt j'avais le sanglier pris,

Là fus surpris par Girard le marquis,

Et avec lui tu vins toi-même armé.

Tu fus vers moi si fier et animé!

Si l'on t'eût cru, n’en aurais échappé.

S'il n'eût tenu qu’à toi, j'étais occis.

— Par ma foi, sire, répondit Aimeri,

Tel est mon cœur et tel il restera :

Je n'aimerai jamais mes ennemis!

Bien vous savez que trop nous faisiez tort, Quand à mon oncle enleviez son pays.

Noble empereur, par la foi qu’on vous doit, Tant que voudrez je serai votre ami;

Et quand voudrez, au nom de Saint-Denis!

Encor serai de votre amour privé.

Terre je n'ai valant deus parisis; Quand il plaira au Roi de paradis, J'aurai bientôt plus grand avoir conquis!

— Vrai ! dit le roi, tu es moult preus et noble. Au nom de Dieu, qui en la crois fut mis, Regçois Narbonne et tout le grand pays.

Je te la donne, et veus, beau dous ami, Que le Seigneur, qui fit grâce à Longin, Vainqueur te fasse de tous tes ennemis !

— Dieu vous entende, sire, dit Aimeri, Et me donne vaillance ! »

Dit l'empereur : « Tout va bien maintenant, De ma douleur j'ai grand allègement, Puisqu'Aimeri veut tenir le domaine

Du Narbonais et le fief qu’en dépent.

Je crois moult bien et véritablement

Qu'en mauvais an entra païenne gent.

Aimeri frère, tu as grande vaillance,

Mais ton avoir, ce dit-on, n'est point grand. Il doit avoir beaucoup d'or et d'argent,

Foin et avoine, chair et vin et froment,

Et maints destriers, et maints bons armements, Qui veut tenir pays si important

Qu'a le seigneur dont Narbonne dépent.

— Par le Seigneur, sire, vous m'étonnez, Dit Aimeri; par le grand saint Clément!

Dieu n'est-il pas là-haut, au firmament,

Dieu tout puissant, et toujours et sans fin ?

Très fermement en lui j'ai confiance

Qu'il m'aidera, je crois, prochainement.

Je suis encore tout Jeune bachelier;

Par le secours de Dieu, qui point ne ment,

Si les païens possèdent des richesses,

Nous en aurons, je n’en saurais douter ! »

Quand Charlemagne cette parole entent, Il eut moult grande joie.

XX VII

Charlemagne annonce à Aimeri qu'il lui laissera mille chevaliers avec armes et destriers, et qu’il ne lui réclamera rien de ce qu'il pourra conquérir sur les païens, terres, argent ou or.

« Grands mercis, sire, dit Aimeri le fier ; Jamais, s’il plaît à Dieu le justicier, | N'orrez! de nous mauvais bruits rapporter. »

Au pied du roi se va agenouiller,

Quand l'en redresse l’empereur aus yeus fiers, Et lui a dit, devant maints chevaliers :

« Sire Aimeri, point ne veus le nier, Dorénavant vous aime et vous tiens cher. »…

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