‹ Chansons de geste. Roland. Aimeri de Narbonne. Le couronnement de Louis. Traduction de Léon ClédatChapitre 220 sur 334 · Vivre est ici le substantif — aliment · texte numérisé non relu

Vivre est ici le substantif — aliment

Font apporter vivres à tel foison

Comme si tout ne coùûtait un bouton.

Qui eut à vendre bon brochet ou saumon,

Pouvait le faire pour son poids de deniers,

Avoir en put autant que lui fut bon.

Cent marcs d'argent un ours y vendait-on,

Et trente livres un gras cerf de saison,

Et la perdris vendait-on un mangon,

Et la geline dis sous, ou le chapon.

Jamais n’ont eu si chère venaison,

Si cher oiseau, chair fraiche ni poisson.

Mais de tout font porter telle foison

Comme s'ils eussent tout trouvé à bandon.

Bien se montraient barons !

Moult démenèrent les barons grand fierté.

Le pain font prendre par toute la cité;

Qui eut gâteaus ou pain blanc et bluté, Vendre le put si à sa volonté,

Qu'à l'aise en fut jusqu’à un an passé.

Car tant menaient largesse et richeté,

Que ne trouvaient rien de si grand cherté Qu'ils n’en voulussent aussi grand quantité Que s'ils avaient tout pour rien acheté.

Ce jour-là même, sans plus longtemps tarder, Un habitant s’en va au grand palais,

À Boniface a tout dit et conté :

« Sire, par Dieu, en folie a tourné

Ce qu'à vos hommes vous aviez commandé.

Ces messagers, qui sont en la cité, Démènent trop orgueil et grand fierté;

Îls n’ont poisson en la ville trouvé,

Oiseau ni chair, qu'ils n'aient fait emporter. Votre cité ont mise en tel cherté,

Que pèlerin, ni homme quel qu'il soit,

N'y trouve rien pour denier monnayé,

Tant ont déjà ces barons acheté ! »

Le roi l’entent, en est fort tourmenté :

« Ma foi, fait-il, la chose a mal tourné. »

Après cet ordre, un plus fort a donné,

Que il n’y ait bourgeois ni étranger, Pauvre ni riche, homme de mère né,

Qui büche vende pour denier monnayé

Aus messagers qu'en ville sont logés.

Quand ce apprenent les princes, les fieffés, Qui leur manger avaient tout acheté,

En vérité sachez que ne leur plaît.

Entre eus se sont en conseil assemblés,

De Montpensier a Gui premier parlé :

« Seigneurs, fait-il, grand affront nous a fait Roi Boniface, qui ce a commandé.

Manger chair crue n’avons accoutumé ;

Si la mangeons, ce sera lâcheté,

Dans nos pays nous sera reproché.

Par le Seigneur qui le monde a formé,

Si voulez croire mon dit et mon pensé,

Nous serons tous en un instant armés, Attaquerons ce roi démesuré !

Là haut dans son magnifique palais, Nous l’occirons devant ses chevaliers, Emmin2rons sa sœur au corps moulé, Devant ses gens, quelqu’ennui qu'ils en aient. » Lors dit Girard : « N'ayez telle pensée !

N'est pas prouesse de follement agir.

N'est-il donc sire et roi de son royaume ?

Juste est qu'on fasse ce qu'il a commandé.

Puisque des bûches ? a fait son ban crier, Faut à foison grosses nois acheter, Et de bon bois hanaps, s'ils sont trouvés à : Dès qu'ils seront dedans le feu jetés, Ne verrez rien qui jète tel clarté.

Riches nous sommes et de grand parenté ; Si dépensons mil marcs d'argent pesé, Ne nous importe pas plus qu'un œuf pelé, Mais { qu’à l'honneur d’Aimeri le vaillant Nous ayons fait ce qu'il a commandé. »

Disent les comtes : « Moult avez bien parlé. » À ce qu'il dit se sont tous accordés, Et leur ban font crier par la cité :

« Qui hanaps a, cher seront achetés ! »

L'ont entendu les bourgeois ; sans tarder, 1. Démesuré, c'est-à-dire : « qui n'observe pas la mesure, qui dépasse les bornes. »

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