XXII-XXII
Le dialogue continue, sans grand intérêt, Corsolt et Guillaume vantant chacun leur religion et se promettant l’un à l’autre des richesses en échange d’une conversion. |
AXIV
Enfin Guillaume remonte à cheval, et les deus adversaires s'adressent le dernier défi. Corsolt dit à Guillaume :
« Je te ferai un moult bel avantage:
Prens {on épée et resserre tes armes,
Sur l’écu frappe, point ne serai muable!,
Je veus un peu voir quelle est ta valeur,
Et comment frappe petit homme en bataille. »
Et dit Guillaume : « Suis fou si plus je tarde. » Son cheval pique, un grand arpent parcourt
De la montagne qui est si grande et large.
Autour de lui a resserré ses armes;
Le Sarrasin ne bougea de sa place.
Le pape dit : « Nous aurons la bataille.
Or vite à terre, et les fous et les sages!
Que chacun prie Dieu de tout son courage, ; Qu'il nous ramène Guillaume Fièrebrace
l. Je ne bougerai pas.
Tout sain et sauf dedans Rome la large. »
Le noble comte aperçoit les barons,
Qui pour lui prient : fol est si plus s’attarde! Le cheval pique, les deus rênes lui lâche, Brandit la lance à l'enseigne de soie,
Le païen frappe sur la vermeille targe :
Couleur, vernis et le bois il transperce,
Le blanc haubert il lui ront et démaille,
Sa vieille brogne ne lui vaut une maille *!
Parmi le corps son roide épié lui passe,
Si bien que par derrière on aurait pu
Au fer qui sort une chape suspendre.
D'une tel force Guillaumë outre passe,
Que hors du corps l’épié il lui arrache.
Mais le païen n’en perdit son courage, ee Tout bas il dit, pour que nul ne le sache :
« Par Mahomet, à qui j'ai fait hommage,
Il est bien fou, qui petit homme raille, Quand il le voit entrer en grand bataille!
Quand je le vis ce matin dans l'herbage, Peu je prisai et Lui et son courage,
Et d'autre part je tiens bien pour folie
Que dessus moi lui donnaïi avantage, :
Car jamais homme ne me fit tel dommage. »
Telle angoisse a, peu s’en faut qu'il ne pâme. Comte Guillaume de refrapper se hâte.
4. C’est ici le mot maille (petite monnaie) que nous employons encore dans les locutions : « n'avoir ni sou ni maille, avoir maille à partir (à partager) avec quelqu'un.» Cette maille n’a rien de commun avec là maille du haubert.
CITANSONS DE GESTE
AXV
Guillaume était moult valeureus et fort,
Le païen a frappé! parmi le corps ;
En tel fureur a tiré l'épié hors,
Que la courroie il lui rompit du cou:
À terre tombe son écu à fleurs d'or.
Tous ceus de Rome lui ont crié moult fort :
« Baron, refrappe, Dieu soutienne tes coups!
Sire saint Pierre, en ce jour sauvez-nous! »
Comte Guillaume a entendu ces mots,
Le destrier pique, qui s’élance au galop, Brandit la lance, le gonfanon déploie,
Le païen frappe sur le haubert du dos,
Qu'il lui démaille et déront et déclôt,
Sa vieille brogne ne lui valut deus clous:
L'épié lui mit par le milieu du corps.
Que d'autre part en parut le fer hors.
De moindre plaie fût un autre homme mort; Le Sarrasin ne s'en est dérangé,
À son arcon a pris un javelot,
Contre Guillaume il l’a lancé si fort,
Le coup résonne comme foudre qui tombe ; Le preus se baisse, et peur eut de la mort.
Percée en est l'armure sur le dos :
Dieu ne voulut que sa chair fût touchée.
« Dieu, dit le comte, qui formâtes saint Loth, Défens-moi, sire, que je n’y meure à tort! »
. Il a frappé le païen.
ce
AXVI
Corsolt se sent blessé au plus profond :
Le brun épié lui est sur le poumon,
Le sang en coule de là sur l'éperon.
Et dit tout bas, que ne l’entendit-on :
« Par Mahomet, dont j'attens le pardon,
Jamais par homme ne fus ainsi détruit,
Et je fus fou quaad je lui fis ce don!.»
Un dard moulu ? a pris à son arçon,
Contre Guillaume le lance à toute force,
Le coup résonne comme le vol d'un aigle. 45:
Le preus Guillaume un peu s’est détourné, j Pourtant lui tranche * son écu à lion,
Sa vieille brogne ne l'en put garantir,
Près du côté lui passe à telle force
Que de deus pieds s'enfonce dans le sable.
Le voit Guillaume, tient la tète baissée,
Par son saint nom il a Dieu invoqué.
Cette prière de Guillaume, un peu moins longue que la première, et toujours sous forme de Credo, se termine ainsi :
« Comme c’est vrai et croire le doit-on, 1077 Défens mon corps de mort et de prison,
1. C'est-à-dire: « quand je m'engageai à ne pas bouger. » 2. Émoulu.