‹ Chansons de geste. Roland. Aimeri de Narbonne. Le couronnement de Louis. Traduction de Léon ClédatChapitre 308 sur 334 · À cause d'un homme, par crainte d’un homme, c'est-à-dire · texte numérisé non relu

À cause d'un homme, par crainte d’un homme, c'est-à-dire

XXX VII

« Ami, beau frère, dit Guillaume le preus, Mal à propos m'as ta porte fermé.

Si tu savais de quel terre suis né,

Et de quel gent et de quel parenté,

D'après ce que je t'ai ouï conter,

Tu l’ouvrirais volontiers et de gré! »

Le portier dit : « Dieu en soit adoré! »

Le guichet ouvre, pour pouvoir regarder :

« Noble homme, sire, si bien j'osais parler, Demanderais de quel terre êtes né,

Et de quel gent et de quel parenté. »

Lui dit Guillaume : « Sauras la vérité, Jamais pour homme! ne fut mon nom celé :

Je suis Guillaume de Narbonne sur mer. »

Dit le portier : « Dieu en soit adoré!

Sire Guillaume, bien sais qui vous cherchez,

Votre lignage n'eut onques lâcheté !

Richard le traître est dans la ville entré, Avec sept cents de chevaliers armés ;

Noble homme, sire, trop peu de gens avez, Pour que puissiez leurs forces repousser. »

Répont Guillaume : « Nous en aurons assez.

En embuscade sont là dehors restés

Mil chevaliers, tout prêts et bien armés.

« dans aucune circonstance. »

Le

J'en ai deus cents de moult bien équipés, Dessous les cottes les blancs hauberts doublés, Dessus les coiffes les verts heaumes gemmés.

Derrière vont bon nombre d’écuyers,

Où au besoin recourir nous pourrons. »

Dit le portier : « Dieu en soit adoré !

Si le conseil m'en était demandé,

Les embuscades bientôt seraient quittées,

Et chevaliers sans bruit ci ramenés.

Les traitres sont là-dedans enfermés :

Où les chercher!, quand ci les a trouvés ?

En ce seul jour, tiens-le pour vérité,

Tu en peus faire toutes tes volontés.

Mais qui bien veut de tel fais se charger ?, Doit plus fier être qu’en les bois le sanglier. » L’entent Guillaume, s’est vers terre incliné ; Bertrand appèle : « Mon neveu, entendez!

Ouîtes-vous si bien portier parler ? »

Quand le portier entendit la nouvelle

Du preus Guillaume, dont brille la prouesse, Vers le palais il a tourné la tête,

Et prit un gant, le mit en sa main droite, Puis s’écria d’une vois haute et belle :

« Je te défie, Richard, toi et ta terre!

1. Pourquoi les chercher, les attendre ailleurs. 2. Prendre la charge de punir les lraîtres.

396 CHANSONS DE SESTE

En ton service plus jamais ne veus être.

À ton seigneur quand trahison veus faire, Bien il est juste que tes gens tu y perdes ! » Devant Guillaume fut tôt la porte ouverte, Sans nul retard la tire: et la desserre.

Entre Guillaume et sa troupe si belle,

Et le portier doucement l’interpèle :

« Franc chevalier, va chercher la vengeance Des traitres qui contre toi sont rebelles ! » L'entent Guillaume, se penche vers la terre, Rapidement un écuyer appèle :

« Va, et dis-moi à Gautier de Tudèle,

Et à Garin pcrie aussi la nouvelle,

Que devant moi sont les portes ouvertes.

Qui veut avoir et conquérir richesse,

Tôt vienne ici sans nul tumulte faire. »

L'écuyer part sans que rien ne l'arrête,

Les chevaliers les embuscades laissent,

Aus portes entrent qui leur furent ouvertes.

Les voient les traîtres, des murs et des fenêtres, Pensent que soient ceus qu'ils avaient mandr's ; Mais ils auront bientôt d'autres nouvelles,

Qui leur seront pénibles et cruelles.

AXAIX

Comte Guillaume appela le portier :

« Ami, beau frère, si me veus conseiller, J'ai moult de gens que je dois héberger.

— Sire, par Dieu, ne sais que conseiller,

Car n'y a salle, souterrain ni cellier,

Qui ne soit pleine d'armes et de destriers, Et sous des tentes ! couchent les chevaliers. Avez la force, maître êtes du marché ? ; Leur harnois faites saisir et enlever,

Et qui ne veut de gré l’abandonner,

Ÿ soit contraint et sa tête tranchée. »

Répont Guillaume : « Bien m'avez conseillé, Par saint Denis, mieus ne pouvais trouver.

Ne serez plus ni guetteur, ni huissier à, Mais vous serez mon maître-conseiller. »

Bertrand appèle : « Neveu, vous entendez ?

Ouiîtes-vous si bien parler portier ?

Adoubez-le et qu'il soit chevalier. »

Répont Bertrand: « Beau sire, volontiers. »

Il le regarde et aus mains et aus pieds,

Ille vit beau, de bel air et bien fait,

Et l'adouba comme les chevaliers,

De fort haubert et de heaume d'acier,

De bonne épée et de tranchant épié,

Et de cheval, de roussin d’écuver,

De palefroi, de mulet, de sommier :

Pour son service lui donna bon loyer!

Comte Guillaume lors appela Gautier,

Le Toulousain, ainsi était nommé,

Fils de sa sœur, un noble chevalier :

« À cette porte, qui tourne vers Poitiers,

1. Dans le texte : des loges — des baraquements. 2, C'est-à-dire : « vous pouvez faire ce que vous voulez. » 3. Le sens primitif du mot huissier est: qui garde l'huis.

Vous en irez, fils de si franche dame,

Et avec vous aurez vingt chevaliers.

Que plus n’en sorte homme qui soit sous ciel, Ni clerc, ni prètre, tant sache-t-il prier,

Sans qu’il en ait tous les membres tranchés ! » Répont Gautier : « Beau sire, volontiers. »

Comte Guillaume au court nez, le marquis, À lui appèle Sohier du Plesséis :

« À cette porte, qui ouvre vers Paris, Vous en irez, franc chevalier de pris,

Et avec vous chevaliers jusqu'à vingt.

Veillez que nul n'en puisse plus sortir, Que bien n'y soit démembré et occis. »

Et il répont : « Tout à votre plaisir. »

N'y eut barrière, ni porte ni poterne,

Où n'ait le comte de ses chevaliers mis.

Vers le moutier lors il s’est dirigé ;

Il descendit devant sur le parvis,

Au moutier entre, sur son front la crois fit. Dessus le marbre, devant le crucifis,

Là s’agenouille Guillaume le marquis :

À Dieu demande, qui en la crois fut mis, Qu'il lui envoie son droit seigneur Louis.

À ce moment Gautier, un clerc, arrive, Bien reconnut Guillaume le marquis ; Dessus l'épaule il lui a son doigt mis, Tant l’appuya, le comte le sentit.

Lors il se dresse, vers lui tourna Îles yeus:

« Que veus-tu, frère ? Garde-toi de mentir. » Et il répont : « Bientôt vous l'aurai dit. Puisqu'ici êtes pour secourir Louis,

Fermez les portes du moutier Saint-Martin.

Clercs et chanoines sont dedans quatre-vingts, Abbés, évêques, qui moult sont de grand pris: Par convoitise ont trahison ourdi ;

Déshérité sera le roi Louis,

Si Dieu et vous ne le voulez aider!

Prenez leurs têtes, pour Dieu je vous en prie, Tout le péché j'en veus prendre sur moi,

Car ils sont tous et traitres et faillis. »

L’entent Guillaume, jète un éclat de rire:

« Bénissons l’heure où pareil clerc naquit !

Où trouverai-je mon droit seigneur Louis ?

— Par Dieu, seigneur, le clerc lui répondit, L’amènerai, si Dieu veut et je puis. »

Au souterrain rapidement s’en vint,

Là il trouva son droit seigneur Louis;

Le noble clerc par la main l'a saisi :

« Fils de bon roi, bien soyez rassuré,

Car, Dieu nous aide! plus vous avez d'amis Que ne pensais au lever ce matin.

Est arrivé Guillaume le marquis,

Et douze cents de chevaliers de pris ;

Vous a le comte au moutier demandé.

N'y a barrière, ni porte, ni poterne,

Où bien il n’ait de ses chevaliers mis. »

Louis l’entent, moult joyeus en devint,

Jusqu'au moutier point ne s’est arrêté.

Le noble abbé conseil lui a donné:

« Fils de bon roi, bien soyez rassuré, Voilà Guillaume, qui sa foi vous promit :

Va lui aus pieds, et lui crië merci. »

L'enfant répont : « Tout à votre plaisir! »

Le noble abbé d'abord lui a parlé :

« Fils de baron, que point ne sois troublé!

Voilà Guillaume, va lui tomber aus pieds. »

L'enfant répont : « Beau sire, volontiers. »

Devant le comte se va agenouiller, Étroitement lui a le pied baisé,

Et le soulier dont le comte est chaussé.

Ne l’a connu Guillaume le guerrier,

Peu de clarté y avait au moutier:

« Enfant, te lève, dit le comte prisé,

Dieu ne fit homme qui tant m'ait courroucé, S'il peut tant faire que venir à mon pied, Que je ne lui pardonne de bon gré. »

Et dit l’abbé qui pour lui répondait:

« Sire, par Dieu, ne vous le veus celer, C'est là Louis, fils de Charle aus yeus fiers ! Bientôt sera occis et démembré,

Si Dieu et vous ne lui voulez aider. »

L’entent Guillaume et courut l’embrasser, Par les deus flancs le lève sans tarder :

« Par Dieu, enfant, celui-là m'a tort fait,

Qui t'a poussé à venir à mon pied,

Car sur tous hommes c’est toi que dois aider. » Lors il appèle ses nobles chevaliers:

« Un jugement je veus que me fassiez.

Lorsqu'un homme est tonsuré au moutier,

Et qu'il doit vivre à lire son psautier,

Pour de l'argent doit-il trahison faire?

— Non point, beau sire, disent les chevaliers. — Et s’il le fait, quel en est le salaire ?

— Pendu doit être comme pire larron. »

Répont Guillaume : « Bien m'avez conseillé, Par saint Denis ! et mieus je n’attendais ; Mais l’ordre à Dieu‘ je ne veus abaisser.

Et néanmoins le pairont-ils moult cher. »

Comte Guillaume, au courage éprouvé,

Le jugement a pris de ses barons.

Jusqu'au chancel? il est venu en hâte,

Où a trouvé évêques et abbés

Et le clergé qui leur seigneur trahissent:

Toutes les crosses hors des poings leur arrache, Et à Louis son droit seigneur les porte:

Le noble comte le saisit et l'embrasse,

Et le baisa quatre fois sur la face.

Comte Guillaume nullement ne s'attarde,

4. Il s’agit de l’ordre auquel appartiennent les religieus de Saint-Martin.

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