C'est la même idée que celle de Racine quand il dit
Ces superbes coursiers, qu'on voyait autrefois, etc. [Il y a là un contresens de M. Jubinal. Dans la chanson de
geste, c’est l’empereur qui fait chère (c'est-à-dire mine) marrie.]
Cependant il chemine toujours. Tout à coup il arrive sur le sommet des Pyrénées, et, du revers aujourd’hui français de la chaîne, il se prend à regarder dans la plaine. Là, vers la droite, au loin et bien avant dans les terres, il aperçoit sur une montagne une ville bien close de murs et de défenses, que couronnent de grands arbres verts. Jamais on n’a vu cité plus forte. Outre ses murailles, elle est ceinte de trente tours en bonne pierre de liais; au milieu de ces tours il y en a une qui les dépasse toutes. L'homme le plus habile du monde à deviser mettrait le plus long jour d’été à la décrire. Ses créneaux sont tous scellés avec du plomb. Sur chacun d’eux il y a un arc prêt à jeter des traits, et, sur le faîte de la tour, on voit une escarboucle plus brillante que le soleil et qu'on peut à peine regarder fixement de trois lieues.
Sur la gauche étincelle la rive de la mer, cette grande onde qui permet aux navires nommés dromons d'arriver jusqu'à la ville.
À ce spectacle, Charles sentit son cœur bondir. Il appela le duc de Naymes, son sage conseiller, et lui parla à peu près ainsi :
— Beau sire, quelle est cette cité? ne me le cachez pas. Celui qui la tient peut se vanter qu'il n'y en a pas une pareille dans le monde. Par saint Denis! je veux venger ma défaite. Celui d'entre vous qui désirera retourner en France passera par ces portes, car, je vous jure, dussé-je rester ici quatorze ans, je ne reverrai pas la France sans avoir conquis cette ville.
Naymes a entendu Charlemagne, et il lui a dit :
— Sire, jamais homme ne fut plus surpris que je le suis. Si vous voulez avoir cette ville, vous la payerez cher; car je n’en connais de plus forte. Celui qui la défend a avec lui vingt mille Turcs, qui ont chacun double harnais et doubles armes, et qui se moqueront, comme d'autant de boules de neige, des traits de nos arbalètes. D'ailleurs vos soldats sont si las, que chacun d'eux ne vaut pas une femme. Vos chevaliers aimeront mieux leurs manoirs qu’un assaut; vos barons! leurs chevaux ne se nourrissent plus que de paille ; et, quant à moi, je vous donne ma foi que je voudrais pour beaucoup être dans mon royaume de Bavière.
— Beau sire duc, reprit l’empereur, n’en parlons plus. Par la foi que je dois à Dieu, je vous jure que je ne rentrerai pas en France sans avoir conquis cette cité. — Sire, dit Naymes, ayez pitié de votre barnage, qui est à demi-mort de fatigue; vous ne pourrez prendre la cité. D'ailleurs les Sarrasins qui la défendent ont creusé trois souterrains, l’un qui va jusqu’à Saragosse, l’autre jusqu'à Toulouse, le troisième jusqu’à Orange. Si vous assiégez la ville, ils recevront par là des secours.
Charles l'entend, et il jette un grand rire.
— Pardieu, sire Naymes, vous contez bien. Si vous étiez plus jeune, on pourrait faire de vous un jongleur. Quel est le nom de cette ville ?
— Empereur, c'est Narbonne.
— Tant mieux, dit-il ; car elle a un grand renom de vaillance, et je la donnerai à un de nos guerriers.
Avisant alors un comte de haut parage, Drues de
Montdidier, Charlemagne l'appela auprès de lui :
— Drues, lui dit-il, vous êtes fils d'un gentil chevalier; prenez Narbonne, et je vous laisserai tout le pays depuis Narbonne jusqu'à Montpellier.
— Sire, répondit Drues, je ne vous le cache pas, je serais désolé de rester encore un mois hors de mon pays. J'ai besoin de me faire poser des ventouses et de prendre des bains, car je suis très malade. Je n'ai plus d’ailleurs un palefroi à monter, et il y a bien un an que je n'ai couché sans mon haubert.
Donnez donc Narbonne à un autre, car je n’en ai que faire.
À ces mots, Charlemagne rougit; sa figure s'enflamma, et appelant Richer de Normandie :
— Duc, dit-il, vous êtes d'une haute race et de grande seigneurie. La valeur est entrée en vous avec le jour. Prenez Narbonne, et je vous en fais baïlli.
— Sire, répondit Richer, Je suis resté si longtemps dans cette terre d'Espagne, où le soleil brûle, que j'en ai le visage tout noir. Je voudrais être en Normandie. Donnez Narbonne à un autre, car, pour moi, jen’en veux pas.
L'empereur laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et il pensa longtemps à ce que lui avaient dit les trois preux. Enfin, voyant passer Hue de Cotentin, qui était un haut chevalier et un comte palatin, il l'appela:
— À vous, chevalier, lui cria-t-il, Narbonne et ses richesses si vous la prenez.
— Droit empereur, répondit celui-ci, il y a longtemps que je porte mon harnais, que je me couche tard
440 CIANSONS DE GESTE
et que je me lève matin. Vous m'offririez tout le trésor de Pépin pour prendre Narbonne, que je ne la prendrais pas.
À ces paroles, Charles éclata en sanglots; mais voyant passer Girard de Roussillon :
— Venez avant, gentilhomme de bien, je vous donne Narbonne.
Girard de Roussillon leva la tête. Il regarde autour de lui, et voyantle petit nombre de ses gens, son cheval qui boîtait, son enseigne déchirée:
— Seigneur, reprit-il, je vous demande pardon. Depuis deux ans j'ai toujours vécu non en palais ni en maison, mais sous une tente. Constamment j'ai porté mes éperons ; par le chaud comme par le froid j'ai été vêtu de fer. Donnez Narbonne à tout autre; car, pour tout l'or de Salomon, je ne voudrais pas m'arrêter à la prendre; j'ai assez de terres ailleurs.
Charlemagne appela encore successivement Eudes, duc de Bourgogne, Ogier de Danemarck, le dug Ernaut de Beauléandre; tous refusèrent sa proposition. Alors, se dressant sur son cheval, il lève les yeux au ciel, et l'âme pleine de douieur, il s’écrie :
— © vous, comtes palatins, Olivier et Roland, que n'êtes vous ici! Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne.
Puis, se retournant vers les seigneurs qui l’avaient refusé :
— Barons, dit-il, vous qui m'avez servi, Français, Bourguignons, Flamands, Poitevins, Bretons, Lorrains, Champenois, Normands, retournez en vos terres ; pour
moi, j'assiégerai Narbonne. Quand vous serez dans notre douce France, si l’on vous demande où est le roi Charles, vous répondrez que vous l'avez abandonné au siège de Narbonne; mais celui d’entre vous qui aura besoin de ma justice viendra la chercher jusqu’ ici car je ne bougerai pas de ce tertre.
Les barons poussèrent une grande lamentation et se regardèrent tristement. Alors on vit s'avancer du milieu de la foule un jeune homme grand et bien fait. 11 regarda tout le monde avec simplicité, et, s’'approchant de Charlemagne avant que celui-ci l’eût interrogé, 1l dit :
— Dieu garde le roi de Saint-Denis et tous les barons en même temps. Je viens lui demander ce dont aucun seigneur ne veut, Narbonne et son pays.
Tout le monde resta surpris. L'empereur, considérant la jeunesse et l'audace de celui qui parlait ainsi, lui demanda son nom.
— Je suis, répondit le jeune homme, le neveu de Gérard de Vienne; on me nomme Aymeri. Les terres que je possède sont plus petites que deux pièces de monnaie ; mais, quand il plaira à Dieu, je conquerrai un grand avoir.
— Bien parlé, Aymerillot (petit Aymeri), s'écria Charlemagne ; on t’appellera dorénavant Aymeri de Narbonne: car, si tu prends la ville, elle est à toi.
— Sire, merci, dit le preus guerrier. Je suis encore bachelier (jeunc écuyer); je n'ai pas beaucoup d'or, ni d'argent, ni de paille, de chair ou d’avoine ; mais, s'il plait à Dieu, j'en aurai pris avant peu surles Sarrasins.
Aymeri tint parole, seigneurs qui m'écoutez ; car, après avoir longtemps assiégé la ville, il la conquit par sa vaillance et devint comte de Narbonne. Îl épousa plus tard Orable, fille d’un roi Sarrasin, dont il eut Guillaume au Court-Nez et plusieurs autres héros : vous en connaissez l'histoire. Prions Dieu qu'il leur donne paix dans son saint paradis et qu’il nous accorde autant de gloire qu'il en départit à ces guerriers! »
LE CHANT D’ALTABISGAR
Nous donnons la traduction de ce chant! d'après le livre de M. Blanc Saint-Hilaire, les Euskariens ou Basques (Paris, Picard, 1888) :
« Un cri s'est élevé du milieu des montagnes des Basques, et l'etcheco jauna, debout devant sa porte, a : ouvert l'oreille, et il a dit : « Qui est là ? Que me veuton ? » Et le chien, qui dormait aux pieds de son maitre, s'est levé, etil a rempli les environs d’Altabiscar de ses aboiements.
Au col d’Ibagneta un bruit retentit; il approche en frappant à droite, à gauche, les rochers. C’est le murmure sourd d’une armée qui vient. Les nôtres y ont répondu du sommet des montagnes, ils ont fait entendre