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CHAPITRE DEUXIÈME

Premiers travaux entrepris au Port de Cherbourg. — Construction de la grande digue.

Cherbourg, ainsi que le dira Vauban, possède une position « audacieuse » par rapport à l'Angleterre. Situé à environ 18 ou 20 lieues en face de l’Ile de Wight et de Portsmouth, principal port où les Anglais faisaient leurs armements, à une distance bien plus rapprochée d’Aurigny, Guernesey et Jersey, qui ont toujours entretenu des corsaires, Cherbourg était le seul asile pour servir de refuge aux navires en cas de poursuites de l'ennemi. C’était bien « l'Auberge de la Manche ».

« Le port était au fond de la baie ; son chenal, dans lequel on trouvait une hauteur d’eau de 18 pieds dans les vives eaux ordinaires, était comme il l’est encore dans la direction Nord et Sud. 11 donnait aux bâtiments qui sortaient une largeur de 300 toises à parcourir ; ensuite, ils n’avaient que 500 à 600 toises pour arriver en rade ; une fois là, ils pouvaient s’élever à la pleine mer de tous vents et faire voile pour leur destination, nul port

en France n’offrait plus de commodité pour sortir, un accès plus facile à la mer. Pas une roche, pas un écueil, pas un banc de sable ni à ses abords, ni bien loin en mer ».

De plus, le mouillage était bon, la tenue des ancres également.

Par suite de tous ces avantages du port et de la rade,avant l’exécution des travaux, beaucoup de capitaines ne prenaient pas de pilote pour entrer dans le port. L

Le gouvernement ne pouvait se dissimuler tout ce que la nature avait fait pour le port de Cherbourg. Et cependant, jusqu’en 1739, le port de Cherbourg resta pour ainsi dire ce qu’il était pendant le Moyen-Age et dans les siècles antérieurs. Il avait bien été construit une jetée en pierres perdues, mais sans liaison et très peu élevée et qui avait surtout pour but d'empêcher les sables de la grève de Tourlaville de se déplacer, quelques poteaux plantés de loin en loin, deux balises, en somme aucun travail important.

En 1684, Vauban visita le port de la Divette, il le trouva «dans le plus méchant état qu’il peut être, n'ayant point de jetées qui méritent d’en porter le nom, pour empêcher le sable de le combler, ni aucun fascinage pour en conduire les courants, ni d’écluses pour le nettoyer. Un méchant quai de pierres sèches que le gouverneur a fait bâtir pour les habitants et puis c’est tout. »

Vauban reconnut cependant l’importance de la position « considérable » pour la défense et pour l’attaque. « Il vaudrait cent fois mieux, disait-il, que les Anglais eussent fait descente à Calais ou à Boulogne que dans la presqu'île de Cherbourg ». Il proposa donc d’accommoder le havre d’échouage de la Divette en un port de guerre « qui pourrait être rendu fort joli et capable de recevoir bon nombre de frégates qui seraient placées mieux qu’en aucun lieu du monde pour la course ». \

Mais il fallait tout fonder. L'établissement d’un bassin à flot et d’un avant-port avaient déjà été entrepris, mais survint la guerre de la Ligue d’Augsbourg. Sur ordre de Louvois, les ouvrages commencés furent détruits. L'on craignaït que, tombant aux mains des Anglais, ils ne devinssent une base d'opérations.

En 1739, l’on construisit un avant-port et un bassin bordés de quais, qu’une écluse surmontée d’un pont tournant faisait communiquer et un chenal endigué par des jetées. Le montant des travaux s'élevait à 560.000 francs.

Le port était essentiellement militaire. Néanmoins, pendant toute la seconde moitié du XVIIIe siècle, on y vit, à côté des corvettes et frégates,

les bâtiments de commerce. Une vingtaine de long-courriers et une cinquantaine de caboteurs avaient Cherbourg comme port d’attache.

En 1758, les Anglais prirent la ville et les travaux furent détruits.

Les travaux furent repris de 1766 à 1772.

En 1776, l’on établit une belle jetée en granit le long du chenal à l'Ouest, un avant-port et un bassin à la même place que l’ancien entourés de murs de quai en granit, une grande écluse avec un pont-tournant, des portes de flot pour permettre aux navires de flotter toujours et une vaste retenue pour les eaux de la Divette et du Trottebecq avec une écluse de chasse. Le coût des travaux fut de 5.184.000 francs.

C’est dans un but commercial qu'avait été exécutés ces travaux et uniquement dans un but commercial. La France restait toujours sans port militaire sur le détroit. Et le souvenir du combat de La Hougue en 1692, sans cesse à l’esprit de Louis XVI et du gouvernement, fit étudier les possibilités d'établir sur la côte un port militaire. Après étude des positions susceptibles dè remplir les fonctions de port militaire, La Hougue et Cherbourg furent les emplacements jugés les plus propices, mais présentant cependant l’un et l’autre avantages et inconvénients. M. de la Bretonnière, délégué sur place pour faire une enquête, dans son rapport, démontra la supériorité de Cherbourg ; son mémoire remarquable éclaira le gouvernement, mais ne le décida pas tout de suite.

Cependant,le commerce maritime de Cherbourg s'était redressé et tendait à devenir florissant. En 1778 vingt navires faisaient les voyages d'Amérique et cinquante bâtiments de cabotage assuraient les relations avec Le Havre, Dunkerque, les côtes de Bretagne, Bordeaux, Marseille et l'étranger. La guerre vint interrompre le cours des affaires.

Le gouvernement, décidé à défendre la rade de Cherbourg, l’on commença à construire les forts de l’Ile Pelée et du Homet, puis l’on projeta de fermer la rade par une digue. Mais des difficultés surgirent sur la façon de construire cette digue.

C’est à Vauban qu'est venu le premier l’idée d’encercler d’une digue la rade foraine de Cherbourg. En 1694, il formulait le projet de clore par deux digues partant de la pointe du Homet et de l’Ile Pelée et laissant une passe de 900 toises un vaste quartier de mer en avant de l’embouchure de la Divette. Mais pour raison financière, le projet fut abandonné.

En 1778, Louis XVI voulant faire de Cherbourg un grand port, la question de la digue fut reprise. Ce fut l’objet de vives discussions de la part des Ingénieurs des Ponts et Chaussées et des représentants de la

Marine; l’on opta enfin pour l'établissement d'un seul ouvrage sur l'alignement de la pointe de Querqueville à l'Ile Pelée.

Divers projets de construction furent proposés. L'on adopta celui de M. de Cessart qui consistait en l’immersion de cônes tronqués.

En 1784, l’on commença les travaux qui durèrent pendant 69 ans.

Cette digue, ouvrage magnifique, d’une grande hardiesse, marque la véritable création du port de Cherbourg, qui jusque-là en somme n’était qu’une belle rade, maïs sans abri.

En 1784, également, le fort de l’Ile Pelée fut achevé puis le fort du Homet.

Tous ces travaux exécutés à Cherbourg furent une source de prospérité. Malheureusement, les dissensions civiles vinrent mettre un trouble à cet état de choses. L’agitation des esprits s’emparait aussi bien des questions commerciales et industrielles que des questions politiques et sociales. En 1789, la Révolution éclatait.

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