S XVII
Charles-ic' Chauve.
Les institutions de Charlbmagne n'avaient pas produit une révolution assez complète , et la barbarie avait fait trop de
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progrès pour que le nouvel ordre fût durable, si le génie cessait de diriger le sceptre. Le peuple, tiré un instant de son avilissement, devait y retomber, s'il n'était plus soutenu parle monarque. « Alors (1), si le prince était ambitieux et entre- » prenant, il devait en écrasant les grands se rendre despote; » et, si ce prince était lâche et faible, les grands devaient en » le dominant rétablir sur le peuple le joug de leurs anciennes » prérogatives. »
Le fils du grand Charles, Louis, surnommé le Débonnaire, fut une espèce de moine couronné : il arma également contre lui les deux ordres redoutables que les deux souverains précédens avaient su si bien ménager et contenir. Faible et ombrageux , il craignit et cessa bientôt de convoquer ces assemblées où son père venait glorieusement déposer une portion de son autorité. Il laissa les grands devenir les oppresseurs du peuple et du clergé lui même ; il souffrit que la royauté fût dégradée dans sa personne. Tout dépérit en peu de temps entre ses mains.
Pendant les guerres qui désolèrent la France à la mort de Louis , s'introduisit un changement qui n'était qu'un acheminement à une révolution totale. Les hommes libres purent choisir pour seigneur entre le roi elles grands seigneurs : ce principe fut consacré par le traité qui se lit entre les trois frères après la fameuse bataille de Fontenay. Yoici quelle en fut la conséquence nécessaire : comme le sceptre ne pouvait plus protéger, les sujets passèrent successivement à une vassalité plus utile. Les possesseurs de fiefs virent ainsi chaque jour augmenter leur puissance , et le roi tomber la sienne.
Les choses étant ainsi , il ne restait plus à faire que ce que Charles-le-Chauve fit.
Ni les fiefs , ni les grands offices n'avaient jamais été jusque-là aliénés à perpétuité, quoique la violence ou la faiblesse eût quelquefois perpétué la possession de quelques-uns : ils le furent alors. Charles déclara d'abord que les fiefs seraient
(1) Thouretj p. 96.
donnés aux enfans du possesseur ; bientôt il fut obligé d'appliquer ce règlement aux offices de comte. Ceux-ci , de délégués du roi , devinrent en peu de temps , par-là , assimilés aux maîtres des fiefs, et leurs charges se trouvèrent converties en véritables seigneuries. Il n'y eut plus dès-lors qu'un monarque décoré du vain titre de suzerain , et des vassaux en possession de tous les droits de la puissance souveraine. L'autorité du roi ayant cessé d'être immédiate , elle ne fut plus qu'une ombre qu'un souffle pouvait faire disparaître. On se joua de ses capitulaires et de ses envoyés : la révolution fut consommée ; le gouvernement féodal s'établit.
§ XYIII.
Hugites-Capet ( lo" siècle. )
La postérité de Pépin porta encore le sceptre pendant un siècle après Gharles-le-Chauve : il y eut des Louis et des Carloman sur le trône, comme il y avait eu auparavant des Clovis et des Childéric. Toutefois , un changement de dynastie était une conséquence non moins nécessaire de l'ordre politique nouvellement établi. « L'hérédité des fiefs, dit l'auteur » de V Esprit des lois ( i ), et l'établissement général des arrière- » fiefs, éteignirentle gouvernement politique, et formèrent le » gouvernement féodal. Au lieu de cette multitude innom- » brable de vassaux que les rois avaient eus , ils n'en eurent » plus que quelques-uns, dont les autres dépendirent. Les » rois n'eurent presque plus d'autorité directe : un pouvoir » qui devait passer par tant d'autres pouvoirs, et par de si » grands pouvoirs , s'arrêta ou se perdit avant d'arriver à son » terme. De si grands vassaux n'obéirent plus , et ils se servi- » rent même de leurs arrière-vassaux pour ne plus obéir. Les » rois , privés de leurs domaines réduits aux villes de Reims » et de Laon, restèrent à leur merci. L'arbre étendit trop loin » ses branches , et la tête se sécha. Le royaume se trouva sans
(i) Liv, XXXI , cbap. 3i.
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» domaine, comme est aujourd'hui l'empire. On donna la » couronne à un des plus puissans vassaux. »
C'est un point historique encore obscur, de savoir si ce fut simplement par le succès des armes , ou avec l'assentiment d'une assemblée nationale, que le duc de France monta sur le trône, à la place du descendant de Charlemagne, oncle du dernier roi. Mais il est à croire que, reconnu d'abord comme roi par les arrière-vassaux de son fief, son titre fut ensuite consacré par le consentement tacite des autres grands possesseurs , qui, ne songeant qu'à établir leur souveraineté parfaite dans leurs fiefs respectifs , voyaient avec une sorte d'indifférence une royauté assez peu forte pour ne pouvoir pas même exiger d'eux une ombre de vasselage.
Arrêtons nos regards sur cette révolution. La couronne avait été jusqu'ici à la fois héréditaire et élective : héréditaire , en ce que le roi était choisi dans la même race ; élective, parce que le choix se faisait entre les enfans du monarque qui venait d'expirer. L'occupation du trône par le maître d'un des fiefs qui composaient la France , à l'exclusion de l'héritier légitime, amena de nouveaux principes relativement à la royauté.
Il est clair que tous les égaux de Hugues, c'est-à-dire les possesseurs de grands fiefs , avaient des droits égaux aux siens, et que par suite la couronne pouvait devenir élective entre les grands vassaux; qu'enfin la France pouvait voir s'établir une constitution semblable à celle dont les lambeaux régissent encore l'Empire.
Il est probable que l'habileté et le courage des premiers monarques , surtout les institutions éminemment nationales au moyen desquelles quelques-uns d'eux se hâtèrent de soulager le peuple, empêchèrent cet établisisement. La reconnaissance publique, en effet, perpétua aussitôt en leur faveur l'ancienne règle qui fixait la couronne dans la race royale; et, forts eux-mêmes de cet appui, ils purent faire triompher de l'anarchie féodale, d'abord leurs droits, puis successivement ceux de leurs sujets.
Mais comment s'établit le principe de l'hérédité directe ^ et dans l'ordre de la primogéniture, qui fut depuis appliqué sans exception ^ Le voici : Il était de la nature des fiefs amovibles ou à vie de ne pouvoir être sujets au partage. Devenus perpétuels , ils durent conserver cette qualité , d'abord parce qu'elle avait existé, ensuite parce que le service attaché à la possession en faisait une conséquence presque nécessaire. De la perpétuité des fiefs suivit donc le droit d'aînesse. Or , la royauté , à cette époque , ne fut autre chose que la possession d'un fîef; l'analogie introduisit le principe de la primogéniture à l'égard de la couronne , et l'expérience des peuples en fit depuis une loi sacrée et constitutive de la monarchie.