CHAPITRE ÎII
Depuis ta grande Charte jusqu'à l'admission des communes au Parlement.
Nous avons déjà indiqué les causes qui devaient produire la liberté en Angleterre : le règne du roi Jean vint en accélérer l'effet. Quelles circonstances peuvent être plus favorables |S à l'émancipation d'un peuple , qu'un gouvernement faible et
tyrannique? tel fut celui du roi Jean. Les barons se liguèrent et réclamèrent à haute voix la confirmation des chartes de Henri I*' et de Henri II. Le monarque éluda, puis résista ouvertement : il fut vaincu , et concéda cette fameuse grande charte, le fondement de la constitution anglaise.
Parmi les actes antérieurs et les institutions plus anciennes , nous avons signalé ceux qui ont été regardés en général comme les germes des libertés de l'Angleterre : la grande charte en offre les développemens ; elle n'établit pas, il est vrai^ le gouvernement parlementaire tel qu'il existe de nos jours , mais elle consacre tous les principes de la véritable liberté.
Les barons qui avaient pris les armes étaient spécialement -excités par les rigueurs du régime féodal : la grande charte les dimiinua; mais , ainsi qu'on l'a déjà dit, le peuple était uni aux barons pour combattre l'autorité royale ; il dut aussi avoir sa part dans les concessions du monarque. La grande charte, considérée sous ce point de vue, présente deux sortes de dispositions différentes; les unes favorables à la noblesse, en ce qu'elles diminuaient la puissance féodale du roi ; les autres favorables au reste de la nation , en ce que tous les privilèges accordés aux barons contre le roi , s'étendaient des
DU GOUVERNEMENT d' ANGLETERRE. 5oq
barons à leurs vassaux. D'autres droits plus précieux encore furent solennellement reconnus : la liberté civile et la propriété furent garanties ; les anciennes immunités et franchises des villes et des bourgs furent conservées : les commercans eurent toute liberté de voyager dans le royaume et dans les pays étrangers pour leur négoce : le consentement du grand conseil fut déclaré nécessaire pour la levée des subsides. Enfin il fut établi que la cour du roi serait permanente et ne suivrait plus sa personne ; qu'elle ne pourrait différer ni refuser la justice, et que les tournées judiciaires auraient lieu régulièrement et à des époques déterminées.
En lisant la grande charte , on y verra que les adoucissemeus au régime féodal qu^elle consacre sont à peu près ceux qu'établissait la charte de Henri F'. Sans doute aussi l'on remarquera Tarticle l\S , fondement de la liberté civile, et tous ceux qui donnent aux propriétaires des garanties contre les spoliations entières, ou les amendes excessives.
La concession du roi avait été contrainte, et , à la première occasion , il s'empressa de la révoquer ; mais les barons défendirent leurs droits avec l'ardeur qu'ils avaient mise à les conquérir^ et la grande charte fut maintenue au milieu des troubles dont l'Angleterre devint le théâtre.
Henri III monta sur le trône après la mort du roi Jean , son père. Dans les premières années de son règne, il confirma la grande charte , y ajouta quelques dispositions , et y fit quelques changemens; notamment il supprima xm des articles les plus importans , celui qui portait que le roi ne ferait aucune levée d'imposition ^ soit pour le droit de scutage, soit pour tout autre, sans te consentement du conseil commun du royaume. Certainement cette omission n'était pas involontaire , et il est facile d'en deviner le motif; mais les circonstances ne permirent ni au roi, ni à ses ministres d'exécuter les projets qu'ils avaient formés ; et toutes les fois qu'on eut besoin de lever des subsides, on demanda le consentement du grand conseil , qui quelquefois le refusa , ou dn moins ne l'accorda que sous condition.
3io
PRECIS DE L HISTOIRE
Henri publia dans le même temps la charte des forêts, qui, sans doute, n'est pas d'un grand intérêt par rapport à l'état actuel des choses , mais qui était de la plus haute importance à une époque où le roi comprenait dans les forêts une portion très-considérable du royaume , qu'il gouvernait par des lois arbritraires et particulières, et où les infractions aux lois forestières étaient pour la plupart punies de la peine capitale.
Ces premiers actes devaient donner d'heureuses espérances; elles ne furent point réalisées. Les prodigaHtés du roi et l'administration de ses favoris indisposèrent la noblesse et la nation. Le roi viola ouvertement la grande charte qu'il avait cependant, comme on l'a vu, confirmée avec la plus grande solennité; et dès-lors la haine contre lui fut excessive. Au moment où les esprits étaient le plus aîgris , il se trouva obligé de convoquer les barons pour leur demander de nouveaux subsides : la circonstance était favorable, ils en profitèrent; et, sur leur demande, vingt-quatre commissaires furent nommés, moitié par eux, et moite par la couronne, pour opérer une réforme dans l'Etat. Provisoirement ces vingt-quatre commissaires eurent la garde de toutes les forteresses , et la disposition de tous les gouvernemens. D'abord ils s'occupèrent de la mission qui leur avait été confiée, et, par de sages règlemens, ils corrigèrent les abus dont se plaignait la nation : ces règlemens sont connus sous le nom de 'provisions D'Oxford.
Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que le conseil des vingt-quatre cherchait à étendre son autorité, en empiétant sur le pouvoir royal; et bientôt on le vit substituer ouvertemicnt , à la tyrannie du monarque , la tyrannie plus odieuse de raristocratie. Dès que les desseins des barons furent connus, leurs partisans diminuèrent, et la haine contre le roi s'affaiblit : d'ailleurs plusieurs barons voyaient avec inquiétude la puissance de Simon de Montfort , comte de Leicester, qui , après avoir dirigé le mouvement contre le roi , s'était placé à la tête des vingt-quatre. Les talens et le courage de cet homme extraordinaire les avaient fait triompher ; ils
DU GOUVERNEMENT D ANGLETERRE. 5l î
craignaient qu'ils ne servissent à les opprimer. Le roi crut le moment favorable pour ressaisir l'autorité ; il convoqvia un nouveau parlement , et, dans la séance d'ouverture, il annonça ses intentions par ces paroles, i Puisque je suis né roi, je » veux i'étre : reprenons chacun notre raie; moi, celui de » maître y vous, celui de sujets. »
Le comte de Leicester répondit avec arrogance , au nom des barons : dès ce moment la guerre fut inévitable, elle éclata bientôt après. Le courage du prince Edouard, fils du roi , ne put résister à l'expérience du comte ; les royalistes furent vaincus , le roi fut fait prisonnier.
Cette victoire rendit Leicester tout puissant , et probablement il ne songea plus qu'à affermir ou à étendre son autorité ; mais les mesures qu'il prit dans cette intention devaient produire un autre résulat qu'il ne prévoyait pas Jiii-même ; c'était l'admission des communes au parlement.