Livre XXVI, ch. xli
LES HUMANITES LATINES
dans sa donnée et faux dans son expression ; et il est bien certain que beaucoup de sujets prêtaient à la critique... Combien de fois nous est-il arrivé de mettre une longue harangue dans la bouche d'un personnage qui, réellement n'aurait eu ni le temps ni le moyen de la prononcer! Combien de généraux plaçaient un discours en cinq paragraphes au milieu de la mêlée! Combien de mourants dis sertaient en huit ou dix pages sur les questions les plu; délicates, faisant preuve d'une vigueur dont l'histoire cit peu d'exemples! Il n'en est pas moins vrai que dans la vl réelle l'occasion de prononcer des discours se présent assez fréquemment et que ce genre n'est a priori ni invrai semblable ni faux, ni même, par définition, ennuyeux o " déclamatoire. Il est encore plus vrai que la forme oratoir est celle qui permet le plus facilement de mettre un pe d'ordre dans les idées et de mouvement dans le style. Il es deux fois vrai que la réaction contre ce genre nécessaire été d'une grande injustice et qu'il doit, au même titre qu les autres, reprendre dans nos classes la place qui lui cor vient. Voilà pourquoi je tiens à vous faire connaît! , quelques discours de Tite-Live, en regrettant que le pn 4 gramme ne vous ait pas permis de les voir plus tôt. !
Ces discours n'échappent pas toujours aux critique i dirigées contre les imitations plus ou moins heureuse qu'en ont faites longtemps vos prédécesseurs. Le livi dans lequel Heuzet a réuni les harangues empruntées au historiens de l'antiquité' contient un certain nombre c morceaux assez faibles, qu'on est étonné de trouver enco dans les récentes éditions. Mais la plus grande partie pr sente au contraire pour vous le plus grand intérêt, aus bien par les idées que par le style et l'art de la compos tion... Celui que nous allons lire, pour commencer, es malgré les apparences, un des plus vraisemblables qu'c puisse rencontrer. Discours de Scipion à ses soldats. S'est-on assez moqué des harangues militaires ! Aujou
I. Heuzet (1C60-1728) : Conciones siée oraliones ex Sallustii, Curtii et Taciti historiis collecise (1721).
LA RHÉTORIQUE DE TITE-LIVE 2a3
d'hui encore, lorsque vous entendez citer un exemple de discours poncif et invraisemblable, c'est le discours d'Alexandre avant la bataille d'Arbelles, à moins que ce ne soit celui de Guillaume le Conquérant avant la bataille d'Hastings! H y a des cas, cependant, où il est bon, où il est naturel et nécessaire qu'un général adresse la parole à ses troupes... Scipion prenait à l'âge de vingt-quatre ans le commandement de Tarmée d'Espagne, après la défaite et la mort de son père et de son oncle... Nous avons entendu parler d'un général presque aussi jeune, dont la situation n'était pas aussi difficile, et qui crut jDourtant nécessaire de parler assez longuement, et souvent, à son armée... Vous le connaissez!
Plusieurs. — Bonaparte prenant le commandement de l'armée d'Italie.
— Sans doute, le ton n'est pas le même. Il y a dans le iiscours de Scipion une réserve, une gravité contenue, un gentiment religieux tout à fait étrangers aux proclamations le Bonaparte. Celles-ci, en particulier celles de mars et l'avril 1796, sont à la fois plus éclatantes et plus déclamacires; on sent que l'ancien élève des Minimes au collège le Brienne a étudié le Conciones, en a retenu des procédés jît des images, mais qu'il n'en a pas i^eproduit tous les senjiments. Pourtant, la thèse est la môme : « Grâces vous j oient rendues, soldats! » et le texte français prouve, puisi[u'il a été écrit par un général d'une certaine valeur, et |ompris par des soldats qui passent pour assez sérieux, jjue le texte latin n'a rien d'invraisemblable. Il y a des j|énéraux (c'est la majorité) qui dédaignent le discours et préfèrent la devise de Hoche ; Bes, non verba. Il y en a aon des moindres) qui estiment que les actes n'excluent as les paroles, et que certaines paroles suscitent plus d'un cte décisif; pour ceux-là l'éloquence, employée à propos, st un puissant moyen d'action. Ainsi pensait, bien des lècles avant le général Bonaparte, celui que l'histoire conaîtsous le nom de Scipion l'Africain.
L'exorde.
L'exorde est exactement composé comme celui de nos dissertations. Quel est notre procédé, R. *?
R. — L'idée principale doit être mise en second lieu... , Il faut commencer par Tobjection.
— Montrez-le, d'après l'exorde de Scipion :
R. — Objection : Ce n'est pas l'usage qu'un général remercie ses soldats dès le premier jour (i" phrase).
Idée : Mais j'y suis obligé par deux circonstances (2^ phrase) : — la première... (3'' phrase) — la seconde... (4* phrase).
— Ai-je tort d'employer le mot « procédé »? Ne vous paraît-il pas un peu sévère? j
Plusieurs. — Il rappelle le mot « rhétorique »!
— Et le mot « rhétorique » est souvent pris en mauvaise part... La « rhétorique » peut être fausse, menteuse; i, elle peut mettre son art au service du mensonge.
A. — Protagoras !
— Elle peut même ne pas croire à son art, ne pas en avoir le respect, et jongler avec l'habileté oratoire comme un faiseur de tours avec les couteaux et les assiettes. Ses procédés peuvent n'être que ce que vous appelez des « ficelles ». Mais est-ce bien le cas ici?
N. — Scipion est sincère.
M, — Il ne dit que la vérité.
— Et s'il la présente dans un ordre étudié, il l'exprime 5 . ti'ès simplement. Il y a une bonne rhétorique, une rhéto- i rique nécessaire, une rhétorique conforme aux exigences j> de la nature. C'est la nôtre, et celle de Scipion. Essayez d'abord de rendre, M., dans V ordre du latin, expression par expression (suivant notre double principe), l'allure sévère
et grave de cet exorde insinuant.
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Nemo ante me novus imperator militibus suis, priusquam '»» opéra eorum usus esset, gratias agere jure ac merito potuit: , > me vobis, priusquam provinciam aut castra viderem, obligavil îi ' '