‹ Comment apprendre le latin à nos filsChapitre 108 sur 219 · Il se rend compte des choses plus que personne · texte numérisé non relu

Il se rend compte des choses plus que personne

Adversœ pugnae in Hispania nullius iu animo quam meo minus oblitterari possunt, quippe cui pater et patruus intra triginta dierum spatium, ut aliud super aliud cumularetur familiai nostrae funus, interfecti sunt.

— Nous n'avons pas la même manière que les Latins d'indiquer dès le début le rythme de la phrase ; nos petites propositions détachées les unes des autres ont besoin d'être annoncées souvent par une exclamation, une interjection, une interrogation qui donne le ton de la phrase... Ici, je commencerais par : Hélas!... Essayez, F. Vous verrez quel élan vous donnera ce simple soupir, comme toute la période y sera contenue, comme vous n'aurez ensuite qu'à l'en dérouler !

F. — Hélas! nos défaites en Espagne! — qui plus que moi pourrait les effacer de sa mémoire? — moi qui, dans l'espace de trente jours, — comme pour entasser l'un sur l'autre les deuils de notre famille — ai vu tuer à la fois et mon père et mon oncle! — Mais...

Mais son chagrin n'ébranle pas sa confiance.

— Insistez, sur ce mais; sed suffit seul à soutenir toute la phrase de Tite-Live, parce qu'elle est plus fortement charpentée que la nôtre; voyez tout cet appareil de conjonctions, ut, ita, — tuin, cum^ — qui soutient comme par autant de contreforts extérieurs la pensée latine.

Sod, ut familiaris psene orbitas ac solitudo frangit animum, ita publica cum fortuna, tum virtus desperare de summa rerum prohibet.

La pensée française aime à se dresser seule, sans contreforts, sans échafaudages, nuda et venusta. Seulement il ne faut pas supprimer les conjonctions sans les remplacer. . . Je supprimerais ita, je supprimerais cum et tum, mais je mettrais au début un mot qui, en donnant à la phrase de

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fortes assises, l'aiderait à se tenir en équilibre, sans balanciers : llff i

— Mais, croyez-le bien, si la perte qui me laisse presque seul et sans parents — peut briser mon courage, — j'ai confiance dans la fortune de Rome, — j'ai confiance en mon courage — et je ne désespère pas du résultat final.

— Fières et habiles paroles I II est impossible de mieux allier la fermeté à la prudence...

P. — De mieux dorer la pilule!

— Soit... On pourrait presque appliquer à ce séduisant jeune homme le mot de Figaro : « 0 fine langue dorée 1 »

P. — C'est un comédien! ■

— Qui ne l'est, qui ne doit l'être quelque peu en pareil | cas? Tout homme qui agit par la parole sur les autres est i plus ou moins « sur les planches » et joue son rôle avec ? art... Je vous accorde, et nous verrons tout à l'heure qu'il y a, de fait, un peu de charlatanisme dans l'art de Scipion. Mais reconnaissez d'abord qu'il est doué des plus solides, des plus précieuses qualités...

P. — Lesquelles ?

— Vous vous méfiez!... Comme si j'avais prévu votre hostilité puritaine, j'ai prié plusieurs d'entre vous de nous apporter des textes destinés à nous faire mieux comprendre le caractère de Scipion, à nous expliquer son discours.

Les qualités éminentes de Scipion : ^ijl

Sa hardiesse. > "pil

Le texte principal est le chapitre xviii du livre XXVI, j*

où Tite-Live raconte l'élection du jeune général, quelques ''}

mois avant le jour où il prononcera son discours. L'histo- *

rien nous y retrace l'abattement des Romains * après les :*

I. Maesta itaque civitas, prope inops consilii, comitiorum die tamen in Campum descendit; atque in magistratus versi circumspectant ora principum, aliorum alios intuentium, fremuntque ~'

« adeo perditas res desperatumquede re publica esse ut nemo audeat -1t in Hispaniam imperium accipere, » cum subito P. Cornélius, P. Cor- jali nelii qui in Hispania ceciderat filius, quattuor et viginti ferme annos j j natus, professus se petere, in superiore, unde conspici posset, loco 1 constitit. ' 1,

désastres subis en Espagne, leur embarras le jour des comices, lorsqu'ils ne trouvent pas de candidats pour assumer le lourd commandement, leur enthousiasme à la vue du geste de Cornélius. Lui seul, en effet, a Taudace de poser sa candidature, professas se petere, et il apparaît, du lieu élevé où il se place pour être vu de tous, unde conspici posset, comme le symbole même de la jeunesse et de l'espérance. Il a conquis tous les cœurs et relevé tous les courages; il a été nommé presque d'acclamation, dans un mouvement irrésistible. Puis ce peuple religieux jusqu'à la superstition se reprend, dès qu'il n'est plus soutenu par la présence du beau jeune homme inspiré. « Qu'avons-nous fait, gémissent-ils ! Un si jeune homme 1 Une famille qui nous a tant porté malheur! » Et ils regrettent leur emballement d'un jour, ils se demandent si le sentiment [favor) n'a pas fait taire la raison [ratio).

Cetei'um post rem actam, ut jam resederat impetus animorum ardorque, silentium subito ortum et tacita cogitatio « quidnam egissent; nonne favor plus valuisset quam ratio ». iEtatis maxime paenitebat; quidam fortunam etiam domus horrebaut nomenque ex funestîs duabus familiis in eas provincias ubi inter sepulcra patris patruique res gerendse essent proficiscentis.

Vite, Scipion les ressaisit. Il a conscience de l'autorité qu'il exerce, de l'influence à la fois physique et morale qui émane de sa personne. Il réunit l'assemblée; il se montre, il parle de nouveau; et de nouveau le charme opère, et Titc-Live nous analyse les motifs de ce charme étrange, en

\ profond psychologue. Expliquez le passage, B.

I B. — 11 parla de son âge — du commandement qu'on lui

[ confiait, — de la guerre qu'il allait conduire ^ —

— Remarquez comme la suppression des et allège l'énu-

^ mération française. Le français veut que « ça tienne tout

j seul » !

\ B. — Il le fît avec tant de grandeur, tant de noble éléva-

I. Ita de œtate sua imperioquc mandate et bello quod gerundum esset magno elatoque animo disseruit ut ardorem eum qui resederat

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tion — que Tardeur un instant tombée s'enflamma de nouveau — et les remplit d'une espérance que ne sauraient donner d'ordinaire — ni la confiance dans les promesses d'un homme — ni la conviction fondée sur la connaissance des faits. —

— C'est ici que nous pénétrons dans l'âme de ces chefs, de ces conducteurs d'hommes, que nous devinons ce qui se mêle d'artifice à leur talent et de charlatanisme à leur sincérité. On ne mène pas les peuples avec la raison seule, on ne se surpasse pas soi-même sans une part d'illusion plus ou moins mystique. Écoutez Tite-Live.

Confiance mystique dans sa fortune.

B, — Scipion fut admirable, en effet, non seulement par ses qualités réelles, — mais par un certain art de les faire , valoir — qu'il cultiva dès sa jeunesse. — Ce qu'il proposait à la multitude, il r«vait vu, la nuit, en rêve, — ou son âme le lui avait révélé par une inspiration divine. —

P. — Quel charlatan !

— Ce n'est pas sûr... Ecoutez la suite.

B. — Soit qu'il fût lui-même sous l'empire de la superstition, — soit pour que ses ordres et ses avis fussent exécutés sans hésitation, — comme s'ils émanaient d'un oracle '.

— On ne sait jamais, chez ces hommes d'action, où finit la sincérité, où commence la supercherie; ils ne s'en rendent pas toujours compte eux-mêmes. Leur orgueil est sans limites et leur confiance en eux se confond bien vite dans leur âme avec une confiance mystique en leur étoile. De Cromwell à Bonaparte, de Mahomet à tous les mahdis

excitaret rursus novaretque et impleret homines certioris spei quam quantam fides promissi humani aut ratio ex fiducia rerum subjicere solet.

I. Fuit enim Scipio non veris tantura virtutibus mirabilis, sed arte quoque quadam ab juventa in ostentationeni earum compositus, pleraque apud multitudinem aut ut per nocturnas visa species aut velul divinitus mente monita agens, sive et ipse capti quadam superstitione animi sive ut imperia consiliaque, velut sorte oracuJ missa, sine cunctatione exsequerentur.

africains, ces hommes mentent avec d'autant plus d'audace qu'ils ne s'imaginent pas absolument mentir et sont les premières dupes de l'illusion créatrice.

C. — On a peine à croire, pourtant, qu'il ait été, sérieusement tous les jours, se recueillir dans le temple de Jupiter, et se soit considéré comme le fils d'un dieu...

— Cette histoire de serpent, renouvelée d'Alexandre, est, en effet, assez ridicule; il est probable que la légende lui a prêté beaucoup de « galéjades » auxquelles il n'a pas songé, et Tite-Live était accueillant aux légendes. Multa alla ejusdein generis, ajoute-t-il négligemment... « Et on en raconte bien d'autres ! » — C'est le cas de dire qu'on ne prête qu'aux riches, et il reste incontestable que cet extraordinaire Cornélius était fécond en ressources.

Sa vive intelligence.

— Pourtant, ces qualités de caractère, servies par d'ingénieux défauts, ne lui auraient pas suffi, s'il n'y avait joint le prestige d'une admirable intelligence. Il avait surtout cette vertu, précieuse aux hommes d'action, de discerner exactement ce qu'il convient de faire ou de dire dans une circonstance donnée. . .

P. — L'art de voir le sujet I

— Précisément, la vertu que je voudrais vous voir posséder, surtout les jours d'examen! Scipion savait voir le « sujet », le traiter dans des discours et s'en inspirer dans des actes. Pour ne parler que de ses discours, nous en possédons plusieurs... Toujours il excelle à dégager du fati'as des circonstances l'idée qui les éclaire, qui permet de juger le présent et de deviner l'avenir. Bonaparte, ainsi, distinguait, soit dans les conflits diplomatiques, soit dans la topographie d'un champ de bataille, la mesure décisive à prendre au moment décisif, avec les moyens les plus propres à l'exécuter sans erreurs. Les élèves qui ont lu ou parcouru pour nous les textes savent dans quelles occasions Scipion montra le même coup d'œil. Lesquelles, A.?

A. — Lorsqu'il proposera au Sénat l'expédition

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d'Afrique (202), raalgré Fabius Cunctator et les partisans de la prudence*.

— Son discours, en effet, et celui de Fabius sont admirables de logique et de vraisemblance; on a rarement mieux plaidé le pour et le contre. 5!^

A. — La même année, en Afrique, sa réponse à Hannibal-, ses conseils à Massinissa^...

— ... montrent la même lucidité dans le jugement, la «s même souplesse dans Texpression... Ce sont encore les f qualités de notre discours, à la seconde partie duquel ces t rapprochements vous auront, je Tespère, bien préparés. ;'

2^ partie : En réalité, son dessein est parfaitement raisonnable.

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