COMMENT NOUS FÛMES AMENÉS A CONSULTER LES ÉLÈVES
M. Prat, mon collègue de Première, chargé momentanément d'une division en Seconde C, avait bien voulu m'accueillir dans cette classe pour me permettre d'y entendre une ou deux explications de Virgile. Nous fîmes donc choix d'un texte (dans le livre VIII) qui nous avait paru d'abord présenter quelque intérêt et nous prîmes rendez-vous pour le vendredi 1 8 avril.
Une déception imprévue nous attendait, qui nous amena à modifier, en classe môme, notre plan de travail, afin de mieux choisir le terrain de notre étude. C'est que nous touchions, avec Virgile, à une grosse difficulté, la plus sérieuse évidemment de toutes celles que soulève l'enseignement du latin : la perfection même de Fart chez le plus grand des poètes anciens l'éloigné de nos élèves et fait de son interprétation l'épreuve la plus grave sans doute à laquelle puisse être soumis un professeur d'Humanités. J'en eus le sentiment dans ma propre classe de Première AB, où je fis expliquer, quelques jours avant, le passage auquel nous songions pour la Seconde. « Ces vers de VÉnéide^, me dirent mes élèves, ne manquent pas d'intérêt. La première partie, la navigation d'Énée remontant
t. L. VIII, V. 85 et suivants.
le Tibre pour aller chez Evandre, est un agréable tableau, un paysage encore plein de fraîcheur, que nous contemplons volontiers ; nous voyons bien le Tibre uni comme un miroir, reflétant la verdure luxuriante de ses bords; nous partageons Tétonneraent de la forêt, miramur^ nous regardons passer, muets de surprise, les hautes proues silencieuses, peintes de couleurs éclatantes et jetant de tous côtés les éclairs des boucliers bien fourbis... La seconde partie ne nous déplaît pas davantage, quoiqu'elle nous semble moins originale; on y devine les sentiments éternels qui agitent un groupe d'hommes brusquement mis en présence d'une peuplade étrangère : « Est-ce la guerre, est-ce la paix? Sont-ce des pillards sans foi ni loi ? Sont-ce des civilisés, et à quel signe le reconnaître ? » Et nous sentons là quelque chose des sentiments chers à Virgile, de cette humanité profonde qui le faisait compatir à toutes les angoisses, qui le rendait sensible à toutes les espérances des « malheureux mortels. » — Mais nous ne savons trop pourquoi d'autres passages de Virgile nous font mieux comprendre ses sentiments. Nous pi'éférons les Géorgiques... »
— Et je ne pus les ramener à un jugement plus équitable pour la pauvre Énéide\ En vain leur rappelai-je que dans la gloire de Virgile, aujourd'hui encore, dans les souvenirs diffus que conservent de lui la moyenne des hommes instruits, V Enéide entre certainement pour la part la plus importante : « les citations courantes, disais-je, en sont presque toujours tirées ; la « tendresse » de Virgile a laissé plus de traces dans l'âme contemporaine que sa manière même d'aimer et de comprendre la nature... » Mes paroles glissaient sur des âmes désormais fermées. Et j'avais perdu, pour ce jour-là tout au moins, le secret de les rouvrir.
Averti' par cette expérience, je fis part à mon collègue de ma déconvenue. Il n'en fut qu'à moitié surpris. Mais le moment était venu d'entrer en classe. Il ne nous restait plus qu'à tâter plus habilement le terrain, en cherchant une autre solution.
« Nous devons, dis-je tout d'abord, commencer par un aveu. Le passage que nous avons choisi ne manque certes pas d'intérêt, mais vos camarades de Première ne l'ont pas trouvé assez suggestif! Il ne représente pas assez vivement, selon eux, les deux sentiments virgiliens par excellence, le sentiment de la nature et V amour de V humanité; il ne correspond pas, surtout, à leur manière personnelle d'envisager la nature et de comprendre les hommes...
— Peut-être est-il impossible de trouver au même degré dans le même passage les deux sentiments exprimés.
= Il faudra donc choisir deux textes.
— Et même les leur laisser choisir, si tel est leur sentiment,... Partagez-vous, sur le texte d'aujourd'hui, l'opinion de la Première AB?
Plusieurs. — La navigation est jolie.
— « Jolie » seulement! C'est d'un art un peu alexandrin, pictas carinas... virides sécant placido sequore silvas... Connaissez-vous un art analogue chez les poètes modernes, un pittoresque tiré des images extérieures plutôt que d'un sentiment profond ?
Plusieurs. — Leconte de Lisle !
— Non, ce serait injuste. Je songeais à un autre, un poeta mi?ior, un alexandrin modex'ne. De qui est cette image :
... toute une mer immense où fuyaient des galères?
Un ÉLÈVE. — De Hérédia.
— Décidément, nous chercherons d'autres passages, ou plutôt vous les chercherez... Écrivez le sujet de devoir que vous aurez à traiter la semaine prochaine au lieu de celui que je vous avais dicté :
Quels sont les textes que vous connaissez de Virgile, et quelle impression vous ont-ils laissée'}
= Il est bien entendu que les opinions sont libres. Vous n'hésiterez pas à nous dire ce qui vous a paru froid, démodé, ennuyeux ; vous n'aurez pas davantage de fausse honte pour avouer le contraire ! Nous voulons avant tout des impressions sincères, personnelles... soit sur le senti-
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ment de la nature, soit sur l'humanité du poète, soit sur son art à la fois si savant et si simple... Nous ne vous demandons pas d'avoir a priori pour le poète de jNIantoue le culte de Dante. Vous vous rappelez? Qui se rappelle?
[Sept ou huit mains se lèvent.]
« Es-tu donc ce Virgile et cette source qui répand un si large fleuve d'éloquence? 0 gloire et lumière de tous les autres poètes, puissent me recommander auprès de toi la longue étude et le grand amour qui m'ont fait chercher ton livre... Tu es mon guide, tu es mon seigneur et mon maître! » Qui le sait en italien?
Ux ÉLÈVE. — Tu signor.
— Oui! Tu duca, tu signore e tu maestro!
Nous ne vous en demandons pas tant ; mais simplement de vous rappeler les souvenirs personnels que la lecture de Virgile a réveillés en vous. Ce qui nous intéresse dans l'étude des auteurs, ce n'est pas le passé, c'est le présent, ce n'est pas l'auteur, c'est l'élève! Qu'avez-vous vu, quelles images, quels sons, quels parfums champêtres vous sont revenus à la mémoire, lorsque vous avez lu telle ou telle description de Virgile? Qu'avez-vous ressenti, quels souvenirs agréables ou mélancoliques, tirés de votre propre existence, ont été ravivés par telle ou telle réflexion tendre, humaine ou désolée du poète? Qu"avez-vous pensé, quelles idées sur l'histoire, sur la politique ou sur l'art, ont réveillé chez vous les observations, les récits, les témoignages du poète si curieux, si érudit, que la poésie pour lui se confondait avec la science?
Dites-nous tout cela et autre chose encore... Et nous choisirons d'après vos goûts le sujet de nos prochaines lectures. Soyez nos « guides », duci, sinon nos signori, pour que nous puissions, avec plus de clairvoyance, continuer à être vos maîtres !
A bientôt.