LA RÉPONSE DE LA CLASSE
= La copie que nous préférons est celle de D. Elle est évidemment moins complète que d'autres ; il y a des lacunes, et même quelques erreurs ; mais aucun de vous n'a aussi bien vu le sujet. Nous voulions obtenir des impressions sincères et savoir quels souvenirs, tirés de votre existence, se trouvent liés pour vous à des vers de Virgile : D. nous en cite plusieurs, de nature très différente. Certaines de ses impressions sont franchement désagréables : jugez-en plutôt par sa première partie :
Aujourd'hui, mercredi de la semaine de Pâques igiS, les .acances ne me sourient guère : le bruissement de la pluie se oint au crépitement de la grêle et au murmure des vents pour nterrompre promenades et excursions. « Employons au moins ;;ette affreuse journée à quelque utile lecture, dis-je en pestant le bon cœur contre le trouble des éléments. » Et machinaleaent, j'amenai devant mes yeux un vieux livre à couverture |assée, maculée de taches d'encre... Je l'ouvris brusquement : ['étaient les œuvres de, P. Virgilius Maro.
\ Aussitôt, je me trouvai (ô amer souvenir!) transporté dans ne salle sombre, aux murs badigeonnés de peinture verdâtre, ' riffonnant sur du papier blanc, avec une encre visqueuse et ioire, une vague traduction du poète de Mantoue. J'étais à la etenue, cette sinistre retenue dont le doux Virgile est devenu \i compagnon fidèle, et je détestais ses œuvres comme un jrisonnier déteste son grabat....
Sunt lacrimx rerum! Te doutais-tu, Virgile, ! Doux poète, en soufflant les pipeaux de l'idylle, ; En pleurant Eurydice ou chantant les héros, 1 Que tes vers quelque jour deviendraient mes bourreaux ^1
j 1. Nous avions lu ensemble tous les devoirs, M. Prat et moi, et l'rêté d'un commun accord le plan de correction. Mais mon aimable llègue avait tenu à me laisser remercier moi-même ses élèves, en ur faisant savoir notre jugement.— Les deux classes d'explication ront dirigées, au contraire, pour l'essentiel, par M. Prat. 2. G. ZiDLER, Revue du Centenaire au lycée Hoche (1907). Interède : le séquestre.
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Hélas! ils ne l'ont pas été à la retenue seulement! Voici qu'une autre image, à peu près pareille, surgit du fond de ma mémoire! Je suis encore assis devant une autre chaire, occupée par une figure en général bien aimable, mais un peu triste ce
jour-là, et comme affligée de son rôle ingrat Le professeur
interroge un certain nombre d"élèves qui récitent en hésitant, d'une voix sourde et monotone, la prière du pilote Misène à Enée; d'autres, ensuite, expliquent mot à mot, lentement, sans aucun goût, interminablement... Et je vois défiler des monstres, des personnages irréels, qui prennent dans ms rêverie des formes fantastiques
Terribiles visu formas, Letumque, Labosque.
Ah! quel enfer! Quel purgatoire! Et la Sibylle! Et le pieu: Enée! Et l'inévitable Achate! Que d'heures il m'ont fait passer la bouche ouverte sur mon mouchoir roulé, les yeux fixés su ma montre et l'oreille tendue vers le tambour libérateur! E voici que jusqu'au milieu des vacances....
Mais non, ce n'était qu'un rêve, un mauvais rêve, où le souvenirs déformés sont pires que la réalité... Il suffît d'u! rayon de soleil pour mettre plus sûrement en fuite les papi] Ions noirs que le glaive d'Enée n'écarte les monstres infei naux....
Et tout à coup, telle, dirait Virgile, une verte prairi s'éclaire lorsque le soleil vainqueur a dissipé les sombre nuages, Timagination de D. cesse de voir les choses e noir, et ses souvenirs virgiliens lui apparaissent coulei de rose...
C'était la nuit pourtant, toujours la nuit, non plus une nu pleine d'horreur,... mais une de ces belles nuits que déci Lamartine,
Où plane le silence aux ailes étendues,
et pendant lesquelles Virgile, lui aussi, dut écrire plus d'u de ses méditations.
Nox erat... cum tacet omnis ager...
Et le vers du poète évoquait pour moi une soirée cl vacances précédentes, chaude soirée d'août, soirée d'étoil filantes; j'étais resté longtemps à contempler, à mi-côte, de
VIRGILE ET LES ÉLEVÉS aSi
sière d'un petit bois, le vaste paysage de la plaine bourguinonne, pendant que derrière moi le cri d'un hibou troublait
eul l'imposant silence Puis, brusquement, au souvenir d'un
utre passage, je me retrouvais au contraire en plein jour, dans i grande lumière éclatante, sous la chaleur de midi; j'étais tendu, comme Tityre, à l'ombre d'un hêtre épais, sans flûte, lais non sans poésie. J'entendais, à quelque distance, bouronner les abeilles, chanter les laboureurs et roucouler la jurterelle, et je me sentais envahir par une douce somno- ;nce :
Ssepe levi somnum suadebit inire susurro!
Mais bientôt je me réveillais; le ciel s'était couvert; l'air tait lourd, la chaleur étouffante.... Souvenir tout récent celuii! Avant-hier, avant ces tristes journées de pluie... L'orage ui les a précédées, amenées! J'étais dans la prairie, au milieu les bêtes qui paissaient... Le vent ne se levait pas encore, et .!S gros nuages noirs s'élevaient à peine à l'horizon. Mais les .gnes énumérés par Virgile me rappelaient ses vers cliar- 'lants... Je voyais les vaches respirer largement, le museau en air, les hirondelles raser le sol, et les canards, près du lisseau, volatiles peu poétiques, n'en esquissaient pas moins
geste des cygnes blancs du Caystre,
Et studio incassum videas gestire lavandi.
C'est ainsi, grâce à ces leçons injustement maudites, )prises à contre-cœur et récitées par force, que les mille voix la nature venaient à présent me parler la langue de la )ésie, que les vers de Virgile en décuplaient le charme, et 16, plein de repentir, je pouvais dire à mon tour, de mon 'ofesseur de Troisième,
O Melibœe, deus nobis haec otia feciti
uelles vacances il m'avait préparées!
Ce n'est pas, du reste, en vacances seulement, ni dans ma îurgogne paternelle, que Virgile me suit et me montre la iauté profonde des choses! Il n'a pas moins chanté dans ses rs l'humanité que la nature, et bien des fois il me fournit les ïts avec les sentiments pour traduire mes impressions... Je vais souvent me promener, le soir, au coucher du soleil, ns notre beau parc de Versailles; et chaque fois, je trouve
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Musset plus impertinent, plus fermé à cette poésie de l'histoire qui m'entoure de tous côtés.
Vieux satyres, Termes grognons ! M
Comment le poète des Nuits a-t-il pu rester sourd à ces vo|i du passé? Comment n'a-t-il pas vu dans les sombres allées s'animer les dieux de plomb, respirer les statues de marbre'. Moi, je pense aux bois de Virgile, aux nemora, aux luci, aui ombrages sous lesquels se promenait son ami Tibulle, où li bon Horace lui-même éprouvait le frisson sacré, où loi Virgile, plus que tout autre, voyait errer entre les tronci d'arbres les faunes et les sylvains. Même au sortir de 1; pénombre, sur la lisière des bosquets, les demi-dieux d^ marbre blanc, tout colorés de rose par le soleil couchant prenaient les couleurs de la vie et semblaient s'animer, sorti de leur gaine, me parler comme le faune de Victor Hugo... E: même temps un vent léger agite au-dessus de ma tête le grands arbres Dodonéens, et je crois voir dans l'ombre, travers les buissons,
Les satyres dansants qu"imite Alphésibée.
Un peu plus tard (car j'y reviens souvent après le dîner), j monte lentement, au clair de lune, le long du bosquet d'Apo Ion; je passe près de Diane chasseresse, dont la fine silhouetl se découpe en blanc sur la haie sombre... Tout à coup u. nuage passe et cache un instant la lumière : latet aure; Phœbel... Et sa statue, en face de moi, s'estompe, semb. s'enfoncer dans la profondeur du bois... Un grillon chante. " Une feuille tombe... Est-ce une illusion? Je crois entend) aussi comme un sifflement... Une flèche serait-elle passée pr< de moi?...
Après la mythologie, cest Ihistoire qui me ramène au chant; de l'humanité, à celui qui célébra les hommes après les dieu pleura de leurs douleurs et célébra leurs exploits!
Cecini pascua, rura, viros !
Versailles me rappelait l'Olympe virgilieu. Tout me fi songer en ce moment aux émotions du doux Virgile deva l'humaine barbarie! Lui aussi, le noble poète, il rêvait d'u; paix féconde, d'une haute civilisation, d'une humanité surh maine. Et lui aussi devait décrire la guerre avec ses horreui
Uébrer la conquête avec ses duretés et incliner devant la force : droit toujours mutilé.
"EcaeTai r,fjiap otav tiot' ôXwXyj "D^io; Ip-fj ...
Le tableau de Troie enflammée me hante depuis quelques urs ; j'aperçois la lueur de ses palais brûlants; j'entends le ■i des vainqueurs, les lamentations des mourants, le bruit des •mes d'acier, et le son des trompettes de bronze! Hélas 1 listoire d'hier est celle de demain... Je songe au jeune Marllus, au jeune guerrier que la Parque destinait à mourir ins la fleur de l'âge...
Tu Marcellus eris... heu, miserande puer...
Et je me figure Virgile, revenant aujourd'hui parmi nous... ue de lis il pourrait encore jeter à pleines mains, que de ières touchantes il adresserait aux dieux pour fléchir l'âpre I stinée !