PREMIERE PARTIE
Les trois premiers mois de la Sixième pai'aissenl, à première vue, démentir nos craintes. Les classes « marchent » visiblement; les déclinaisons, les conjugaisons sont apprises ît retenues, les devoirs à peu près corrects, et l'ardeur Jes jeunes néophytes semble croître de jour en jour. Loin le les l'ebuter au début, le latin les séduit plutôt par la louveauté de Texercice, et, grâce à cette heureuse coïnciience, la partie la plus aride de notre enseignement est ^elle qu'ils abordent avec le plus de bonne humeur, de laïve curiosité... C'est au contraire quand les choses' îommencent à devenir plus intéressantes, à la lecture des Dremiers textes, que l'on commence à surprendre queljues signes de lassitude... Oh! ce n'est rien d'abord, ou' presque rien ! Quelques étourderies, l'oubli d'un détail, une îonfusion entre deux formes... On se dit : « Cela passera! ... .1 faut prendre l'habitude! » Cela « passe » si peu que plus )n avance et plus le nombre des fautes et des défaillances lugnientc... Lorsque les inspecteurs procèdent à leur visite annuelle (en général au cours du deuxième trimestre), es classes font encore illusion, et j'en ai entendu plus d'un ;onstater que les « Sixièmes )> donnent toute satisfaction... Is changent d'avis l'année suivante, lorsqu'ils retrouvent es mêmes élèves au cours de la Cinquième! La génération
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de laquelle ils ont obtenu les meilleures réponses lors du premier examen, leur semble avoir été « changée en nourrice » ! On croirait qu'une fée mauvaise est venue, à la fin de la Sixième, effacer des mémoii'es toutes ces connaissances en apparence si solides, nous jetant comme un anathème les vers fameux des Châtùnents :
... Et puis elles fondront comme la neige à terre, Et qui les cherchera ne les trouvera plus!
La personnalité des maîtres, naturellement, n'est pas en cause; jamais ils n'ont été plus instruits ni plus dévoués; i la bonne volonté des élèves, à ce moment, n'est pas douteuse... Et pourtant le résultat est là, extraordinaire, incontestable. Dès le début, sous des appai'ences trompeuses , les méthodes qui donnaient d'abord les plus grandes espérances se trouvent frappées de stérilité. Deux mois de vacances suffisent pour amener un oubli que rien ne réparera dans la suite. Dès la Cinquième, le latin est profondément et pour toujours compromis.
On a vu dans le premier chapitre la cause lointaine de cette faillite : le terrain est mal préparé ; beaucoup d'enfants manquent de cadres destinés à les soutenir dans des études plus compliquées; ils ne savent à quels principes rattacher le nombre croissant de leurs connaissances ; et ils perdent pied le jour où il leur faut appliquer à un texte étranger la méthode qu'ils ignorent sur un texte français... La seconde causé, particulière à l'enseignement du latin, n'est que le corollaire de la précédente... Là aussi, comme en français ', les cadres nous font défaut; il n'y a pas plus d'unité ni de continuité véritable dans les études latines que dans les études françaises, parce que les élèves ignorent l'art de classer leurs connaissances et de mettre de l'ordre dans leur travail... C'est à cette cause que nous allons résolument nous attaquer en créant ces fameux cadres dont nous déplorons l'absence, pour les proposer aussitôt à une classe de Sixième.
1. Voir dans la Méthode littéraire, p. 5, le jugement profond d'un oère de famille.
En latin, comme en français, plus qu'en français encore, les instruments de travail doi\entè\re matériels et fabriqués par les élèves... Certes, nous ne sommes pas de ceux qui se méfient de la mémoire; tout notre enseignement ne sera qu'une continuelle éducation de la mémoire par le jugement, et nous nous garderons bien de substituer à l'intelligence vivante une collection de papiers noircis ! Mais ne compter, comme on le fait actuellement, que sur la mémoire pure, ne pas créer de lien visible, tangible, matériel, entre le travail d'hier et celui de demain, ne pas offrir à l'enfant des tableaux, des résumés méthodiques auxquels il puisse avoir recours à tout instant, c'est vouloir vraiment courir après le résultat qu'on déplore, c'est renouveler l'expérience du tonneau des Danaïdes. Essayons de procéder d'une manière plus rationnelle, et tâchons de fabriquer d'abord nos instruments de travail.