‹ Comment apprendre le latin à nos filsChapitre 134 sur 219 · Les sentiments élevés (v · texte numérisé non relu

Les sentiments élevés (v

= L'esprit patriotique, l'esprit guerrier, ne doivent pas îposer sur la haine, pas même sur la vengeance. Il faut mer son pays sans détester les autres ; il faut obéir à donneur, aimer même la gloire, aimer par-dessus tout la itrie, mais ne jamais devenir un sauvage.

— Écoutez, par exemple, le noble Évandre. Il est fidèle ses alliances, il fait honneur à sa parole; voilà un sentient qui cesse de nous ramener à Fâge de pierre, au gorille féroce et lubrique » dont rougit un civilisé :

« Je ne vous accuse pas, Troyens, — ni vous, ni les aités — ni nos mains unies par Thospitalité^ » Il aime le courage et l'honneur, il les estime plus que ut au monde, il serait digne (nous l'avons vu déjà) de renoncer avant Horace le célèbre « qu'il mourût I » Si une mort prématurée attendait, hélas, mon fils, — de înser du moins qu'il a tué des milliers de Volsques avant î mourir — en ouvrant aux Troyens l'entrée du Latium • sera ma consolation "*.

J. — Il se réjouit du massacre!

— Il est heureux surtout que son fils ait succombé pour e belle cause, pour une grande idée... Malheureusement,

liée particulière à Y Enéide, si grande qu'elle ait été jadis, I peut plus guère vous toucher. Ce qui nuit à Virgile ': ourd'hui, c'est ce qui lui servait le plus auprès d'Auguste t de Mécène, c'est son sujet! Le patriotisme d'un Romain c Tempire n'a presque rien de commun avec le nôtre, et \ là pourquoi VEnéide dans son ensemble nous semble ( on!) froide et surfaite. La tâche nous serait plus facile B lous expliquions Démosthène...

Nec vos arguerim, Teucri, nec fœdera, nec quas Juniimus hospitio dextras;...

Quod si immatura manebat Mors natum, caesis Yolscorum millibus ante, Ducentem in Latium Teucros, cecidisse juvabit.

3o8 LES HUMANITÉS LATINES

=r Justement, il y a une heure, je le constatais avec vo camarades de Première A. Dans Démosthène, tout esj moderne, tout apparaît d'une actualité saisissante, ht liberté démocratique d'un côté, la tyrannie militaire de l'autre, toujours l'éternel conflit de la force et du droit. Malgré la difficulté qu'ils éprouvaient (vous devinez pourquoi) dans la lecture du texte grec \ les élèves « sentaient x ces choses plus que vous ne « sentez » peut-être la beauté virgilienne ; la pensée leur apparaissait splendide, vivante et comme exprimée d'hier.

On ne peut en dire autant de l'Enéide, dans soi ensemble, et Virgile ne vous plait guère que par fragments Aimez-le, du moins, ainsi; sachez le feuilleter et choisir Et puis, ne lui demandez pas ce qu'il ne saurait vou donner. Nous sommes, vous êtes, cette année, dans un période de tension militaire et diplomatique où l'orateu athénien se trouve évidemment plus actuel. Des deux prir cipes entre lesquels oscillent les sociétés, c'est le princip le moins libéral, l'impérialisme conquérant et dominateu qui, du Japon aux jeunes pays balkaniques, de TAllemagr pangermaniste aux Etats-Unis eux-mêmes, l'emporte dai le monde. Jamais, pour vous préparer à maintenir la pla< de la France, à la protéger contre les catastrophes, écarter d'elle le malheur même de la guerre, vous ne coi menterez assez le vieil adage : « Si vis pacem, pa bellum ». — Mais ne devenez pas pour cela injustes enve le noble poète qui rêva de toute son âme, de son cœ profond, de sa haute conscience, un idéal plus humai l^i

I. DÉMOSTHÈNE, Discours pour la Couronne, ch. 97 : « Cependant, Eschine, on ne peut dire que, dans ces deux circoj tances, les Athéniens eussent des services à reconnaître ou qnj n'aperçussent pas le péril : ils ne repoussaient pas pour cela cf qui se réfugiaient sous leur protection, mais ils préféraient s'expc j pour l'honneur et la gloire. Sage et grande résolution! Caria ni est pour tous les hommes le terme de la vie, et on ne saurait l'évf en se cachant, en s'enfermant dans une retraite. L'homme de ci doit sans cesse s'engager dans de nobles entreprises, portant i devant de lui l'espérance, et, quel que soit le sort que lui réser : les dieux, l'accepter avec courage.... »

l'humanité dans la poésie de VIRGILE 3o9

Hier, nous étions arrêtés, en sortant du lycée, devant une vitrine où se trouvait exposé un numéro de V Illustration *. Les photographies en représentaient sous mille aspects, tous plus tristes les uns que les autres, les champs de bataille de la Thrace et de la Macédoine... Et votre professeur me rappelait les vers qui succèdent au discours d'Evandre :

Aurora interea miseris mortalibus almam Extulerat lucem, referens opéra atque labores. Jam pater ^neas, jam curvo in littore Tarchon Constituere pigras. Hue corpora quisque suorum More lulere patrum; subjectisque ignibus atris Conditur in tenebras altum caligine caelum.

Nous n'avions pas changé de sujet! Ces « mortels » dont la destinée est d'être « malheureux », ce jour qui ramène pour eux « les travaux et les peines », ces occupations 'unèbres, cette fumée noire qui leur cache les profondeurs .lu ciel bleu, tout cela devenait pour nous, devant ces pho- ;ographies sinistres, d'une troublante actualité. Et nous lous félicitions qu'il y eût encore dans chaque pays des lorames, et dans le concert des peuples des nations lumaines, capables d'éprouver les sentiments qu'exprime e tendre auteur de YÉnéide. Relisez-le, le noble, le touhant poète, dans ces mêmes sentiments d'humanité pro- 3nde; et il n'est pas possible que vous n'y retrouviez pas uelque chose de vous-même, de ce qui distingue justelent, dans le dur milieu moderne, la sensibilité française.

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