‹ Comment apprendre le latin à nos filsChapitre 4 sur 219 · V. — • Des malédictions · texte numérisé non relu

V. — • Des malédictions

— Tel est le sens, en effet : souhaits formés contre quelqu'un. Précations est voisin de prières; et vous connaissez les sens du préfixe m?

M. — 11 veut dire : non... le contraire d'une chose... pitoyable, impitoyable.

D. • — Ou dans... Importer, invasion!

EN SEPTIÈME. l5

N. — Incursion !

— Avec une idée de plus, dans les deux derniers. Une invasion n'est pas une visite de politesse... Celui qui fait une incursion ne se contente pas d'aller dans un pays, il marche...

Plusieurs. — Contre!

M. — - Dans invective, il signifie seulement contre \

— Et de même dans imprécations.

La filiation des sens.

— Quel est le sens le plus fréquent du mot sourd? Plusieurs. — Qui n'entend pas.

— Est-ce le cas ici? Des malédictions, des imprécations peuvent-elles être sourdes comme un homme?

— Non, non! Il signifie là : qu'on n'entend pas.

— Ou plutôt : qu'on entend mal. Un bruit sourd, une voIk sourde... celle de S., par exemple, qui parle toujours dans son gilet et que je suis obligé de faire répéter. Les imprécations de la brave dame sont marmottées de telle manière que le gendre entende et le douanier ne comprenne pas... Autrement dit, le mot est passé du sens passif (^cfui n'entend pas) au sens actif (qui ne se fait pas entendre). Il y a même, dans ce second sens, diverses acceptions... De même que l'oreille, l'œil, le toucher, l'esprit lui-même peuvent percevoir des sensations atténuées... Connaissezvous, dans les histoires de brigands, un objet très employé par ces messieurs, un objet qui éclaire, mais sans briller...?

Plusieurs. — Une lanterne sourde!

— D'une mauvaise dent, qui, sans vous causer une douleur violente, n'est pas sans se rappeler à votre souvenir, on dit qu'elle vous cause...

B. — Une douleur sourde !

— Et plus d'une fois, quand vous entendrez parler de politique ou de diplomatie, il sera question de « sourdes intingues »!... Ainsi les mots passent d'un sens à l'autre, désignant d'abord des objets matériels pour s'appliquer ensuite à des idées abstraites, par

l6 AVANT LE LATIN

une série d'associations naturelles que vous retrouvez sans effort. Les sens naissent les uns des autres, le second étant comme le fils du premier, et le troisième le fils du second. C'est pourquoi on appelle cette succession...

Plusieurs. — La filiation des sens!

— Ce n'est pas le seul terme grammatical emprunté à cet ordre d'idées...

Les familles de mots.

[Le professeur va au tableau et inscint les mots à mesure qu'il interroge.]

— Que signifie imperturbable^ F. — Sans dire un mot!

— Non ! N'avez-vous jamais entendu vos parents lire, dans un journal, des informations sur la pluie (elles ne manquent pas cette année!) et parler de « perturbations atmosphériques » ?

Trois ou quatre élîîves. — Oui, oui!

— Ne m'est-il pas arrivé quelquefois de faire la grosse voix et de comparer l'un de vous à quelque agitateur fameux, comme on en voit dans l'histoire, de l'appeler, pour rire, un...

Plusieurs. — Un perturbateur!

— Ne vous arrive-t-il pas d'entendre parler de garçons toujours en mouvement, toujours prêts à courir, à grimper, à crier...? Comment les appelle-t-on, sans rire, cette fois?

M. — Des enfants turbulents!

— Il n'y a pas de pêcheurs ' parmi vous? ^ ous, T.? Eh

1. Huit jours. après, M. Bouillot donna le choix, pour la dernière classe, entre la lecture d'un conte et une causerie sur la pèche à la ligne, avec lignes, hameçons et filets à l'appui!... Les élèves choisirent la pêche à la ligne; et le succès fut tel qu'ils demandèrent à ne pas sortir pendant la récréation d'interclasse, pour ne pas interrompre la démonstration. On voit que l'exemple, même dans une ville, était bien choisi.

bien! connaissez-vous le filet, solidement emmanché,

comme ceci :

qu'on plonge dans Teau et qu'on agite, afin que Teau devienne trouble, qu'on puisse pêcher... en eau trouble?

Plusieurs. — Oui.

— Ce filet s'appelle une trouble. Vous voyez, dès loi^s, quelle est l'idée commune à tous ces mots...

Tous. — L'idée de troubler.

— Comment définirez-vous donc... une trouble. S.? S. — Un filet qui trouble l'eau.

— Un enfant turbulent, T.?

T. — Un enfant qui trouble sa famille.

— Un perturbateur. M.?

M. — Un homme qui trouble le peuple.

— Imperturbable, V. ?

Y. — Un homme qui ne se trouble pas.

— Les familles de mots sont en général plus faciles à établir que celle-ci; nous évitons même d'insister, autant que possible, sur les mots qui nécessiteraient comme explication dernière l'étude du mot latin; ainsi, je vous aurais plutôt demandé, au cours de l'année, la famille de dénouement (nœud, nouer, dénouer), ou celle de furibond (fureur, furieux), ou de tel ou tel ay.tre mot que vous apercevez certainement dans le texte. -^('. Aujourd'hui, au moment où vous êtes sur le point de faire un pas de plus, de remonter à la cause profonde, à lexplication historique, vraie et complète des choses, j'ai choisi un mot qui, dans les composés français, a gardé non seulement le sens primitif,

BCZARD. Latin. 2

1^ AVANT l,E LATIN

mais la forme même du mot latin '. Ce mot latin, en Septième, je ne le prononcerai pas; je dois laisser ce soin à votre professeur de Sixième, jîarce qu'on ne doit jamais faire les choses à moitié. Mais une simple allusion suffit à vous montrer ce que je pense. J'espère, je suis persuadé, qu'une fois arrivés au point où nous vous avons amenés, si vous vous êtes bien pénétrés, en français, de la vraie méthode, vous êtes capables d'aller plus loin; vous êtes dignes de ne pas vous arrêter en route, au plus bel endroit, de ne pas déclarer en présence d'un mot latin ce que certains professeurs, au moyen âge, disaient du grec : « C'est du latin! On ne le lit pas! »

= Nous voulons, en effet, que dès l'année prochaine vous disiez, tout fiers de vous : « C'est du latin ! Je le lis! » Je le lis parce que rien ne s'explique logiquement, dans une langue dérivée, si l'on ne remonte pas à la langue mère qui lui a donné naissance...

— Il faut observer, pourtant, que l'explication se termine en latin, mais qu'elle est faite en francaisl Le latin vient heureusement achever, compléter, mais il ne saurait remplacer l'étude préalable des mots français. Avant d'arriver à la cause première, qui est le mot ancien, vous aurez à l'emonter à travers les siècles la longue série des causes secondes, qui est la succession des sens dans l'histoire de la langue française. Ainsi, pour le mot ascendant, il semble que La connaissance du lalin serait utile dès le début. Ce n'est pas sûr! Essayez, M., de nous rendre compte du sens d'ascendant uniquement par...

M. (précipitamment). — L'ascendant, c'est une force qui... qui est encore plus forte que nous... et qui nous abaisse au-dessous d'elle.

— Vous allez trop vitel J'allais vous recommander de rapprocher d'abord le mot des termes analogues, pour dégager ensuite, suivant notre méthode, l'idée commune à

1. Le mot turba, en effet, a signifié trouble (turbare, troubler) avant de désigner la foule. II a d'ailleurs donné à la fois les formes en tuib (tourbe) et les formes en tronhl, par l'intermédiaire du baslatin tnrbuluin, ttti biilaic.

EN SEPTIEME ly

tous ces mois. Vous commencez par la définition, c'est-àdire par la fin! Commencez donc par le commencement. Quels mots analogues voyez-vous?

M. — Ascension.

Plusieurs. — Ascenseur.

— Un autre encore, avec se et un autre préfixe? V. — Descendre.

— A quoi sert un ascenseur?

Tous. — A monter!

— Qu'est-ce que faire une ascension ?

Tous. — Monter!

— L'idée commune à tous ces mots est donc l'idée de monter. Aussi l'adjectif ascendant signifie-l-il « qui va en montant »; exemple : « un mouvement ascendant ». Puis il devient substantif, dans le sens de « les ascendants », les ancêtres, les parents que l'on trouve en remontant dans le passé. II a signifié longtemps une situation où l'on domine... Les Romains, dit un personnage de Corneille,

Veulent sur tous les rois un si haut ascendant! {Nicomède, V, i.)

M. Ta senti, sans connaître cet exemple, quand il a parlé d'une « force qui nous abaisse au-dessous d'elle ». Vous voyez avec quelle facilité on est passé du sens matériel au sens figuré, de la supériorité physique ou militaire à la supériorité morale... C'est bien le sens dans notre texte ; relisez-le. Quel est le genre de supériorité du gendre, comment occupe-t-il , par rapport à la belle-mère, une situation élevée? Est-ce qu'il est monté sur une chaise?

— Non I non !

— Est-ce qu'il est plus grand qu'elle?

* Plusieuhs, — Il lui est supérieur par son honnêteté.

— Oui, il est monté au-dessus d'elle, il la domine par sa supériorité morale... Vous voyez combien il est important de ne pas se précipiter tout de suite sur le mot isolé pour le définir. II faut d'abord, comme un gendarme qui prend des renseignements sur un individu, le replacer dans son milieu, savoir quels sont ceux qu'il fréquente, ses parents,

sa famille... A quoi reconnaît-on les gens d'une même famille ?

Tous. — A la ressemblance!

— Il en est de même pour les mots. Ils ont une physionomie, un corps, un visage, tout comme nous; grâce à la similitude de Vort/iograp/ie, de la syllabe principale, souvent de toutes les syllabes, vous notez les traits de ressemblance comme entre les yeux, les nez et les bouches des membres d'une famille humaine. Et vous arrivez, avec un peu d'habitude, à découvrir Vidée commune à laquelle se rattachent les termes analogues, vous avez l'econstitué une famille de mots.

= Les élèves possèdent-ils un cahier de vocabulaire, où soient hospitalièrement recueillies ces petites familles?

— Oui et non! ou plutôt non, en principe. Le cahier qu'ils possèdent est un simple carnet de notes où ils portent, au jour le jour, les mots inscrits au tableau. Pour transformer ce carnet en répertoire méthodique, il faudrait que le professeur, ou le père de famille, fit le travail avec chacun d'eux, au moins pour la majoiùté.

=: Ce n'est pas impossible au père de famille...

— Sans doute.

= Ne croyez-vous pas, en outre, que M., V., d'autres encore parmi les premiers, sauraient s'en tirer tout seuls?

— Très probablement. Mais il faudrait alors faire deux pains du travail : l'une obligatoire, qui serait la tenue du cahier actuel, en classe; l'autre facultative, qui serait l'établissement du cahier méthodique, à domicile, sous le contrôle de certains parents...

= Ces parents-là, en formant dès la Septième les meilleurs de nos élèves, nous donneraient une tête de classe bien précieuse pour la Sixième. En Sixième, en effet, le cahier méthodique devient indispensable, et l'expérience nous a prouvé que tout élève un peu soigneux est capable de le tenir... Enfin, avec ou sans cahier, la méthode est la même, et l'écriture ne sert qu'à en faciliter l'usage, lorsque l'étude du latin vient compliquer notre travail. Ditesvous bien, mes enfants, que ceux-là seuls seront capables

de comprendre un mot étranger qui savent très exactement étudier un mot français. Les autres... les autres resteront jusqu'à la fin de leurs études dans l'état où sont vos aînés. Tâchez de ne pas être parmi u les autres ».

%" PARTIE : L'analyse dans l'étude de la phrase.

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