DIFFERENCE ENTRE L'ENSEIGNEMENT ÉLÉMENTAIRE ET L'ENSEIGNEMENT MOYEN
Nous voici arrivés au moment critique des études latines, ■elui où l'enfant passe de Sixième en Cinquième, c"est-àlire d'une classe où il n'avait à retenir que des mots très simples et des règles élémentaires, à une classe où le travail levient beaucoup plus compliqué. Actuellement, il y a presque un fossé entre les deux vocabulaires, entre les leux grammaires, entre les deux auteurs qui lui sont proposés; quand il quitte VEpitome pour commencer le 9c Viris, on peut dire qu'il passe de la première à la roisième vitesse, sinon à la quatrième, à peu près sans ransition; un monde différent va s'ouvrir à lui, un autre atin, le vrai, se révèle à son inexpérience, et l'on ne loit pas le lui dérober plus longtemps. Si imparfait que
oit, en effet, notre Epitome, il a pourtant (au moins lans l'édition que notre lycée a sagement choisie) le aéinte de nous fournir du latin calqué sur le français, jertes, ce n'est pas un latin barbare; mais l'humaniste [ui en a rédigé le texte a su ne pas perdre de vue la néces-
!té qui s'impose dans un livre élémentaire : choisir des
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expressions tellement communes aux deux langues que l'enfant n'ait qu'à mettre un mot français sous le mot latin pour obtenir une traduction satisfaisante. Or ces expressions sont peu nombreuses; les soixante-dix chapitres du petit Epitome en épuisent la série, et Lhompnd aurait dû renoncer à écrire son De Viris s'il lui avait fallu s'astreindre à un pareil exercice. Aussi a-t-il laissé au texte de Tite- Live, tout en le simplifiant, la couleur latine; il n'a pas pensé en français pour écrire en latin ; il s'est servi d'expressions qui, par le seul fait qu'elles sont latines, diffèrent essentiellement des nôtres et ne peuvent être rendues que par des équivalents. Là est la différence profonde qui sépare l'enseignement moyen, dont le De Viris est le premier livre, de l'enseignement élémentaire, qui se borne et doit se borner au plus facile, au plus simple, au plus « français » des Epitomes. Si nous étions plus convaincus de cette différence entre les deux périodes, peut-être veillerait-on avec plus de sollicitude sur la transition de l'une à l'autre; et nous ne verrions pas se briser l'élan de nos élèves à l'instant où ils devraient faire un progrès décisif. Aussi est-il nécessaire de définir avec soin les procédés de la Cinquième, comparés à ceux de la classe précédente.
Le professeur de Sixième, qui s'adressait à de très jeunes débutants, ne pouvait songer à leur dire dès k premier jour : « Les différences entre deux langues, quelles qu'elles soient, sont énormes; il n'y a pas deux peuples, encore moins deux races semblables, et toute langue est l'image de la race qui l'a créée. Même entre le latin et h français, par le seul fait qu'il s'est écoulé tant de siècle; et que l'élément celtique, l'élément germanique se son mélangés à l'élément latin sur un sol qui n'était plus cela de l'Italie, les différences l'emportent sur les ressemblances Vous devez partir de cette constatation si vous voulez tra duire une pensée latine par une pensée française! » — Le professeur de Sixième s'attachait, au contraire, ; rendre sensibles les ressemblances ; et voilà pourquoi plu d'une fois, mon collègue dut calmer mon ardeur ambi tieuse, quand je voulais, soit dans la constitution de
familles de mots, soit dans l'étude de la filiation des sens, soit dans le tableau de syntaxe, donner aux élèves des connaissances qu'il jugeait prématurées. Mieux vaut montrer un peu de timidité dans les débuts que de mettre au « vrai latin » des enfants qui ne savent pas encore d'une manière imperturbable les formes de la déclinaison et de la conjugaison, avec les règles d'accord et les parties élémentaires de la syntaxe de complément.
Il n'en est pas moins vrai que le moment arrive, au plus tard avec le début de la seconde année, où il faut franchir le pas décisif, insister sur les différences entre le génie des deux langues, et montrer en quoi une expression latine, une tournure latine s'éloignent d'une expression et d'une tournure françaises. Certes le professeur de Sixième n'a garde de négliger, toutes les fois qu'elles se présentent, les occasions de préparer les élèves à cette révélation; on a vu la série de réponses heureuses des pages 76 et 77, où les meilleurs se rendaient déjà parfaitement compte de certaines différences entre les tournures. Mais ces occasions restaient, devaient rester relativement rares, tandis que, désormais, avec le De Viris, elles deviennent la substance même de l'enseignement moyen. « Vous êtes de jeunes Français, dit un professeur de langues vivantes à ses grands débutants *, dans son « Introduction à l'étude de l'anglais » ; vous pensez en français; les phrases s'organisent dans votre esprit selon les lois françaises. J'ai pour mission de vous mettre en garde contre la tendance, — trop naturelle, — à introduire ce tour d'esprit français qui est le vôtre dans la formation de phrases étrangères; j'ai, en d'autres termes, à vous faire sentir l'opposition du génie de la langue dont vous commencez l'apprentissage et du génie de votre langue maternelle. » — Voilà ce que nous devons, nous aussi, faire comprendre aux jeunes latinistes. Seulement, comme nous avons affaire à des enfants, nous ne pouvons pas y arriver par un exposé sommaire, si pratique
I. H. YesloT, professeur au lycée Hoche, Leçons préliminaires d'anglais (à l'usage des débutants adultes), p. 32 (Larousse, igiS).
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et si plein d'exemples qu'on le suppose. C'est dans les moindres détails de la traduction quotidienne qu'il nous faudra, fidèles à ce principe fondamental, le faire pénétrer peu à peu dans les jeunes têtes : « La connaissance d'une langue, devrons-nous leur répéter sans relâche, commence avec celle des idiotismes, et l'art de traduire, en même temps que l'art de comprendre, consiste à trouver pour un idiotisme latin celui qui lui correspond en français ; il en est souvent très éloigné d'apparence, il est néanmoins la seule expression capable de rendre en langage moderne la pensée antique et de faire parler un ancien comme il s'exprimerait aujourd'hui. Cette science difficile, qui ne s'apprend que par des milliers d'observations bien faites, va trouver dans nos cahiers de vocabulaire et de syntaxe les auxiliaires qui paraissent lui manquer aujourd'hui. Grâce à ces instruments de travail, que nous allons constituer d'une manière définitive, chaque expression, chaque tournure viendra montrer à sa place, V équivalence des idiotismes en latin et en français ; le jour où l'élève aura bien compris cette vérité, le jour oîi elle sera devenue pour lui, à l'aide de nombreux exemples bien classés et retenus, un instinct plus fort que la réflexion, ce jour-là seulement il aura quelque chance de savoir un peu de latin.