CE QUI DOIT DISPARAITRE DANS LE VIEUX THÈME LATIN
Que le thème latin, tel qu'il a été longtemps compris^ tel qu'il l'est encore trop souvent, soit exclu par notre méthode, le lecteur a pu l'entrevoir dès les exercices de Sixième. Qu'avons-nous dit, en effet? Nous avons proscrit le dictionnaire; nous avons posé en principe que pas une expression, pas une tournure ne devait être traduite du français en latin sans avoir été vue et récitée vingt fois ;
BEZARD, Latin. o
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que le thème, en un mot, était un exercice de contrôle, non d'acquisition, et devait s'adresser beaucoup plus à la mémoire qu'au jugement. Que nous vantent, au contraire, les pai'tisans du vieux thème, du thème avec dictionnaire? La « gymnastique intellectuelle »! 1' « esprit de finesse »1 la « réflexion » ! le « raisonnement » ! Le tout assuré par la recherche assidue des mots et expressions dans Fin-quarto français-latin. Là oîi nous ne consentons à voir qu'un exercice élémentaire, une simple application des connaissances acquises, ils persistent à imposer un exercice difficile, unej comparaison réfléchie entre le génie des deux langues ; ila font appel aux qualités les plus rares, au jugement le plus affiné, au goût le plus délicat, à tout ce qui nous semblé devoir être l'apanage exclusif de la lecture des textes... On ne saurait concevoir une divergence plus profonde ; et il, est bien clair que l'une des deux méthodes doit fatalement exclure l'autre : ceci doit tuer cela.
C'est ce que vient de démontrer, dans un rapport officiel, un inspecteur général dont le témoignage ne pouvait venir pour nous plus à propos. M. Darlu, spécialement chargé en 191 2 d'une enquête sur l'état du thème latin dans les lycées, ne craint pas de commencer son rapport par cette proposition hardie, que justifient trop bien les faits :
Partout, dans tous les établissements, lycées ou collèges, et dans toutes les classes, j'ai constaté que les thèmes sont d'une faiblesse déplorable... Le mal est d'ailleurs connu et avoué par tous. Seulement, on ne le caractérise pas toujours exactement. On dit souvent, sur la foi des notes des professeurs 1, qu'il se rencontre dans chaque composition quelques bons devoirs, et que la faiblesse n'éclate — jusqu'au scandale — que dans la seconde moitié des copies. Le mal est bien plus grand. J'ai lu presque exclusivement les 2 ou 3 copies classées les premières
I. Je crains que M. Darlu ne commette ici une confusion involontaire. J'ai rencontré, comme lui, de rares optimistes prêts à nier l'évidence, prompts à repousser dédaigneusement... ou durement les observations les plus raisonnables ; mais le hasard a voulu que ce ne fût pas parmi mes collègues.
LA QUESTION DU THEME LATIN 1x5
dans les compositions en thème, et je les ai trou%'écs aussi parfaitement manquécs que les autres. Ce qui fait illusion, c'est que les professeurs ont pris leur parti de ne relever que les fautes matérielles contre la grammaire, — les solécismes et barbarismes proprement dits, sans tenir compte de la latinité de la phrase. Cependant, le mot barbarisme doit s'entendre aussi des fautes graves contre la langue, de toute manière barbare de s'exprimer. Et c'est la latinité qui fait défaut, encore plus que la correction grammaticale, dans les premières copies.
C'est poser la question dans les termes mêmes qui permettent de la résoudre. Le thème latin doit être latin ou ne pas être! Or il ne peut être latin et faire employer aux élèves des expressions latines, que s'il reste très simple, très élémentaire, s'il fait uniquement appel aux connaissances recueillies soit dans le cahier de vocabulaire, soit dans le cahier de syntaxe... et cette condition exclut le thème de Bossuet, de Montesquieu ou de Voltaire, tel qu'on s'obstine encore à nous l'imposer. Le conflit n'est pas d'hier; le bon Rollin en constatait, de son temps déjà, l'existence, et il écrivait dans le même esprit que M. Darlu :
Pour ce qui est des commencements (et Dieu sait ce qu'il appellerait (( les commencements )> aujourd'hui!), je nhésite pas à décider, disait ce maître incomparable ', qu'il en faut presque absolument écarter les thèmes, qui ne sont propres qu'à tourmenter les enfants par un travail pénible et peu utile, et à leur inspirer du dégoût pour une étude qui ne leur attire ordinairement de la part des maîtres que des réprimandes et des châtiments : car, les fautes qu'ils font dans les thèmes étant très fréquentes et presque inévitables, les corrections le deviennent aussi; au lieu que l'explication des auteurs et la traduction, où ils ne produisent rien d'eux-mêmes et ne font que se prêter au maître, leur épargnent beaucoup de temps, de peine et de punitions!...
Ah! l'honnête homme, le brave homme! Comme il nous aurait compris ! Quelles luttes, en revanche, il devrait
1. Traité des Études, livre II, cliap. 3 : Des premiers élémentg de la langue latine.
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soutenir, aujourd'hui comme alors, pour faire prévaloir la cause du bon sens ! Il n'en eût pas été surpris ; il connaissait la routine : « Il est vrai, ajoute-t-il avec son air bonhomme, que la méthode contraire a prévalu et qu'elle est assez ancienne! » Il se contentei'ait sans doute de continuer, du même ton ferme et simple :
Il ne s'ensuit pas pour cela qu'on doive s'y livrer aveuglément et sans examen. Souvent la coutume exerce sur les esprits une espèce de tyrannie qui les tient dans la servitude et les empêche de faire usage de la raison, qui, dans ces sortes de matières, est un guide plus sûr que l'exemple seul, quelque autorisé qu'il soit par le temps.
La raison nous invite à voir que le thème tiré d'un auteur français est une conclusion, non un commencement. On n'apprend pas une langue par ce moyen pénible, puisqu'il faut déjà la savoir, et très bien, pour pratiquer d'une manière acceptable le plus intelligent peut-être, mais sûrement le plus difficile des exercices littéraires. Aussi voyons-nous la nature protester contre la violence que lui impose une tradition surannée; « les fautes aussi fréquentes qu'inévitables » que signalait déjà Rollin en 1726 et dont M. Darlu constate en 191 2 la pei'sistante floraison, suffisent à nous révéler la vanité de nos efforts : un exercice aussi généralement mauvais est condamné par l'expérience.
Est-ce à dire que, réduit à être un exercice de mémoire, une application des tournures et des expressions apprises et cent fois répétées, le thème ne puisse encore rendre des services? Nous lui croyons, au contraire, de ce côté un grand avenir, et c'est dans cette direction que le lecteur doit regarder. Mes trois collègues de grammaire, tout en constatant l'état lamentable du thème latin, déclarent qu'il ne doit pas être supprimé, mais transformé. Ils considèrent comme indispensable un exercice qui habitue l'élève à traduire une expression française par une expression latine, et à passer de la langue maternelle à la langue étrangère avec une certaine souplesse. Rien ne secoue mieux la paresse d'esprit; rien n'oblige mieux à se rendre maître
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des mots et des tours qu'une pareille contrainte. De même qu'un critique d'art doit, sans être un artiste, avoir un peu tenu le crayon ou le pinceau pour juger les oeuvres d'autrui, de même il est bon qu'un lecteur, s'il veut apprécier le style des écrivains étrangers, sache au moins exprimer lui-même dans leur langue des pensées rudimentaires. — « Mais, direz-vous, dans les cours déjeunes filles, actuellement à la mode, on ne fait guère de thèmes! La lecture des textes suffit à les préparer en deux ans au baccalauréat Latin-langues!... » — Cet argument ne doit pas nous arrêter. Si bien que ces demoiselles sachent le latin (et c'est, toute galanterie à part, une question à examiner), croyez qu'elles le sauraient mieux encore si elles étaient capables d' « opérer elles-mêmes » et d'écrire correctement quelques lignes très simples. Évidemment, elles connaissent l'anglais lorsqu'elles savent lire une lettre, un journal et un magazine; mais avouez qu'elles sont infiniment plus maîtresses de la langue anglaise quand elles savent, en outre, la parler ou l'écrire elles-mêmes, fût-ce pour commander un bifteck, discuter une note d'hôtel ou tracer un itinéraire. Nous n'en demandons pas plus aux « succédanés » à venir du vieux thème latin justement condamné, mais nous désirons vivement en obtenir ce minimum... Et certes, ce résultat ne sera pas atteint en un jour; nous ne pouvons qu'entrevoir encore, très vaguement, deux ou trois des formes qu'il serait possible de leur donner; que le lecteur veuille bien lire avec indulgence nos projets encore timides, et y réfléchir à son tour... Peut-être en tirera-t-il dès aujourd'hui quelque avantage, tout en préparant pour sa part la solution définitive.