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LES SUCCÉDANÉS DU THÈME LATIN

I. LA RÉCITATION, SOUS DIVERSES FORMES, DES CAHIERS DE VOCABULAIRE ET DE SYNTAXE

La première manière de s'exprimer en latin est tout simplement de réciter les expressions et les exemples recueillis

ii8 l'enseignement moyen

dans nos deux cahiers. Certes, les leçons de textes, les seules qui soient actuellement exigées, ne manquent pas d'utilité : il est bon d'avoir dans la mémoire un bel épisode de Virgile, une lettre spirituelle de Cicéron ou de Pline, un éloquent discours de Tite-Live. Mais elles doivent passer après la récitation des cahiers; d'abord, parce qu'elles ne nous apprennent pas à traduire, ensuite parce qu'elles ne contiennent pas un assez grand nombre de termes ou d'expressions caractéristiques; elles nous habituent à la langue d'une manière générale; elles nous donnent la « couleur latine » ; mais il faudrait apprendre des volumes entiers pour en retirer le même profit que de l'étude assidue des indispensables cahiers. Nos cahiers contiennent, en effet, l'essentiel des « volumes » que nous avons dépouillés ; ils nous le donnent sous la forme d'une comparaison continuelle entre le français et le latin; ils nous font passer constamment de la pensée française à la pensée latine * ; et par là ils nous offrent le moyen (que ne donneront jamais les leçons d'auteurs) de remplacer le thème avantageusement.

Toute la difficulté consiste à varier les formes de la récitation. Sans doute, la récitation pure et simple peut déjà être conçue de plusieurs manières différentes : on peut tantôt se contenter de la « leçon » proprement dite, tantôt proposer une série de petits thèmes oraux, en citant l'exemple français pour obtenir la traduction latine, tantôt improviser des exemples analogues et les faire traduire par les meilleurs élèves... Mais il faut redouter la monotonie, et l'on ne saurait trop s'ingénier à renouveler l'intérêt. Les Jésuites, qui connaissaient l'art d'intéresser les enfants aux exercices les plus ingrats, avaient imaginé un moyen bien simple de stimuler l'émulation : ils divisaient les classes en deux camps de force égale qu'on appelait les Romains et les Carthaginois^ et la lutte entre les jeunes guerriers était féconde en surprises... Je ne vois

1. Il est très important de faii-e réciter toujours la traduction avec l'exemple latin, de manière que l'un et l'autre forment dans la mémoire un couple indissoluble.

pas pourquoi, si nous réservions aux devoirs et aux explications les précieux « concours » de M. Weil, nous n'appliquerions pas aux leçons de vocabulaire et de syntaxe le vieux procédé jésuite. « Utopie, direz-vous I La jeunesse n'est plus assez naïve pour s'intéresser à ces joutes faites pour le bon vieux temps; elle ne saurait... » Heureusement, la preuve n'est plus à faire; et de même que les « concours » entretiennent la gaîté dans la classe de M. Weil, i'ai vu les « guerres puniques » redevenir d'actualité à Versailles dans une classe de Cinquième. Mon collègue, M. N., nous a quittés depuis quelques années, mais je savais, par le fils d'un de mes amis, qui l'avait pour professeur en 1910 dans un lycée de Paris, que l'expérience avait été continuée ailleurs d'une manière très heureuse. Voici ce que me répondirent, consultés l'un après l'autre, le maître et l'écolier :

La classe est divisée en deux camps de force égale, m'écrivit le professeur. Dans chaque camp chaque élève a pour adversaire un élève de l'autre camp. A la fin de la semaine les secrétaires (ils sont deux ou trois de chaque côté) additionnent les notes. Si un élève a été absent tel ou tel jour, on ne compte pas dans l'addition les notes de son adversaire pour cette journée-là. On attribue au camp vainqueur un nombre d'exemptions double de celles qu'obtient le camp vaincu. La répartition est faite par les secrétaires, sous le contrôle du professeur, entre les élèves qui ont le mieux défendu leur camp; c'est-à-dire qu'elles sont données de préférence aux élèves, forts ou faibles, qui ont battu leur adversaire. En général, la répartition est faite honnêtement et consciencieusement par les secrétaires. Quelquefois même, ils infligent à ceux qui ne se sont pas bien défendus uu petit devoir supplémentaire qu'ils corrigent eux-mêmes. Ils seraient même disposés à en infliger un peu trop : il faut plutôt modérer leur zèle... C'est un peu puéril! Mais enfin, nous avons affaire à des enfants de onze ou douze ans. L'essentiel est de les intéresser et d'exciter leur émulation. A Versailles, et ici, notamment dans la classe où se trouvait le fils de votre ami M. G., j'ai obtenu d'assez bons résultats par ce procédé.

Des renseignements analogues me furent donnés par

rélève, dont voici le témoignage dans toute sa simplicité :

Monsieur,

Papa m'a fait part de votre lettre, et c'est avec un grand plaisir que je m'empresse d'y répondre. Je suis très flatté de l'honneur que vous me faites, et heureux de me rappeler mon année de Cinquième, chez le bon M. N., que je n'oublierai jamais. 11 ne savait qu'inventer pour nous intéresser et stimuler notre émulation. Son système des deux camps, notamment, nous amusait beaucoup, en nous faisant faire de grands progrès. Voici comment il procédait : après la première composition, il déclara que chaque élève aurait un adversaire à combattre, et, pour que les deux rivaux fussent à peu près de même force, il opposa le second au premier, le quatrième au troisième, ainsi de suite. La classe était ainsi divisée en deux camps, l'un comprenant les élèves de rang pair, l'autre les élèves de rang impair. Toutes les semaines, on faisait la moyenne des notes obtenues par chacun de nous pour les devoirs et les leçons : chaque vainqueur avait comme récompense des exemptions plus ou moins fortes, suivant le nombre de points par lequel il l'emportait sur son concurrent. On additionnait ensuite les points obtenus par les guerriers de chaque camp, et M. N. proclamait le camp vainqueur. Nous voulions donc non seulement obtenir de bonnes places, comme dans les autres classes, mais encore battre notre adversaire et faire triompher notre camp. Cette émulation était encore bien plus grande pour les compositions que pour les notes de la semaine. Toute l'année, nous conservions le même rival; il s'agissait de le dépasser, et ce n'était pas chose facile, je vous l'assure, puisque, au commencement, nous étions à peu près de même force. Je dois avouer que, pour ma part, je ne suis jamais arrivé à le distancer complètement, car lui aussi avait le désir de me vaincre ; mais nous avons tous les deux fait de sérieux progrès. J'espère que ces renseignements vous diront ce que vous désirez savoir, et je vous prie de recevoir l'expression de ma respectueuse affection.

Il est bien entendu qu'il ne s'agit ici que de petits élèves ; je ne crois pas (encore faudrait-il en faire l'expérience) que le procédé de INI. Weil puisse convenir au delà de la Cinquième, et celui de M. N. fort au delà de la Quatrième. Ils

LIS i

(viennent d'ailleurs inutiles le jour où les jeunes gens, aîtres de la langue, s'intéressent à l'étude d'auteurs mme Virgile, Tacite ou Sénèque, et se préoccupent déjà ! l'examen final du baccalauréat. Mais le lecteur se rendra mpte de l'utilité qu'ils présentent dans les petites classes. , par bonheur, son fils tombe sur un professeur qui, par s procédés ou par d'autres, stimule l'émulation, qu'il hésite pas à doubler, pour sa part, les récompenses ; que aque semaine une promenade, une représentation théâile, un billet (suivi de cinquante semblables!) représenrit le cinquantième d'une promesse de bicyclette, d'un jour en Suisse, à la mer, que sais-je? récompense la ctoire et soit impitoyablement refusé en cas de défaite, l'il soit bien persuadé que les molles théories, trop en ireur depuis 1890, qui proscrivaient ces « petits moyens », nt une des principales causes de l'affaiblissement de nos jdes. Ces petits moyens, je le reconnais, ne dispensent s des grands, mais ils en rendent la pratique plus facile. )us réussirez sans eux, c'est évident, à composer les hiers de vocabulaire' et de syntaxe, à les faire compléter, lire et réciter... Mais combien ils vous rendront la tâche us agréable I Quelle différence entre les tristes thèmes le vous connaissez et les récitations qui deviennent un ritable sport! Plus de dictionnaire, et des concours! )ilà, puisque nous ne craignons pas de revenir aux erres Puniques, notre delenda Cartkago ! On peut encore recourir à cette forme de composition le j'ai vu, même en Première, donner de bons résultats r les tableaux de grammaire ^ Une courte interrogation rite, soit sur quelques familles de mots, soit sur une série îxemples ou d'idiotismes, convient particulièrement aux visions périodiques, portant sur les connaissances cueillies pendant un mois. Il faut seulement que la surillance soit des plus sévères et que l'épreuve ne dépasse s vingt ou vingt-cinq minutes... Mais la récitation orale it être l'exercice ordinaire, parce qu'une langue ne se

[. Voir p. io5.

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grave dans la mémoire que par Toreille, et qu'il faut sa; cesse la prononcer ' et l'entendre si Ton veut acquérir' quelque sûreté. Une fois de plus, nous revenons à notre leitmotiv, au terme qui intrigua d'abord notre assistant étranger, mais qu'il approuva tant lorsqu'il l'eut compris. On n'apprend pas par le thème! On n'apprend pas par le dictionnaire! On n'apprend pas par l'écriture! On apprend par le rabâchage... Faites réciter les cahiers!

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