EN QUATRIÈME
UNE PAGE DE CÉSAR La bataille de Paris.
Avec la classe de Quatrième, il nous est enfin donné d'aborder un auteur classique vraiment digne de ce nom... Et peut-être est-il permis de regretter que ce moment vienne si tard ; peut-être aurons-nous à chercher, dans nos conclusions dernières, si les deux années de stage préliminaire ne pourraient pas être abrégées. Mais ce n'est pas ici le lieu d'amorcer cette discussion. Contentons-nous de saluer dans les Commentaires de César le premier texte capable de susciter des réflexions sérieuses et de développer chez les élèves le goût des choses littéi^aires. Nos pères employaient un terme aujourd'hui désuet, qui rappelait bien le genre de profit que doit nous procurer une pareille étude : ils vantaient le « commerce » d'un grand écrivain, et entendaient par là une lecture prolongée, une existence, convictus, partagée pendant des mois, de manière que les habitudes d'un grand homme influent peu à peu sur les nôtres et nous forment à son image... Aussi bien, le premier soin de mon collègue, M. Géant, avait-il été de dire quel genre d'intérêt présente, considérée dans cet esprit, la lecture des Commentaires. Le sujet que ti'aite César reste, en dépit de théories plus généreuses que réalistes, un de ceux qui risquent, hélas I d'être toujours d'actualité! C'est le récit d'une grande guerre. En vain a-t-on en France, vers 1902, proscrit 1' « histoire-bataille » pour consacrer les cours à l'histoire des idées et des mœurs : professeurs et élèves réagissent, depuis quelques années,
contre ce parti pris, et l'exemple de César suffirait à nous rappeler que la guerre, avec ses horreurs, ses hasards injustes, ses violences l'évoltantes, n'en est pas moins un des teri'ains où Fintelligence humaine, doublée d'un grand caractère, donne la plus haute idée de sa puissance. Il n'est question, en apparence, que de marches et de contremarches, de sièges et d'assauts, de victoires et de l'etraites. En réalité, c'est tout le génie humain, avec plus de froid : calcul de la part des Romains, avec plus d'ardeur généreuse de la part de nos ancêtres, que nous voyons se déployer au cours de ce drame où se jouèrent les destinées de notre Gaule. La grandeur de la politique et la poésie des combats, la puissance de la discipline et la force du courage, l'ingéniosité des soldats et le talent du général, autant de sujets toujours actuels, et que César nous présente avec une simplicité telle que nous croyons parfois l'entendre causer. Aussi n'est-il pas une classe où le texte particulier (pourvu qu'il soit bien choisi et qu'on écarte les passages de discussion trop technique ') ne puisse être rattaché à une de ces idées secondaires, et ne nous ramène, par son intermédiaire, au sujet continuel de nos méditations.
L'idée contenue dans le passage qu'allait aborder mon collègue ne paraissait pas, au premier abord, de celles qui arêtaient le plus au commentaire. « Nous avons quitté jergovie, me dit-il; nous abandonnons César dans sa ,'etraite, pour voir ce que son lieutenant Labiénus avait 'ait de son côté sur les bords de la Seine... Peut-être lurie^-vous préféré autre chose que les marécages de Essonne... la chevauchée de Dijon, par exemple, ou le Irame d'Alésia... Nous pourrions y arriver tout de suite... — Nullement, je vous en prie! La bataille de Paris est évidemment moins animée que les scènes auxquelles j'aurais ssisté quinze jours plus tard; mais elle a bien son intérêt, urtout pour des Parisiens. Arrangeons-nous seulement our que Labiénus soit sorti de ces marécages où vous
I. Le livre I et le livre VII, en particulier, forment d'admirables isembles, qui peuvent intéresser une classe comme un roman.
i8o l'enseignement moyen
ci'aignez de m'enliser. — Nous en sommes déjà sortis. La préparation de samedi nous permettra de voir si les élèves ont bien compris la première partie de la campagne. Le bassin de Paris est un centre stratégique, plus que le massif auvergnat : la suite des temps Ta trop prouvé. C'est bien là qu'il faut se placer pour embrasser d'un coup d'œil la grande guerre du livre VU. A samedi. »
L — L'intérêt littéraire et historique du texte.
A beaucoup de textes d'explication on pourrait appliquer la définition d'une scène par Voltaire : « Toute scène est un combat. » Non seulement lorsqu'il s'agit d'une bataille, mais dans toute page oîi l'auteur nous montre l'effort humain, la lutte contre les obstacles venus de la nature ou des hommes, il convient d'insister sur l'élément dramatique. Aussi le mot de « drame » est-il le premier que prononce mon collègue, debout, la craie à la main, devant le tableau noir. Il rappelle le 1^'' acte de la grande tragédie racontée par César dans le livre VIL Hier encore, la classe était à Gergovie, devant les rochers à pic, sur les pentes funestes où la 8^ légion s'était vue abîmer, où la fortune de César avait paru l'abandonner. Aujoui'd'hui, nous quittons César et ses troupes inquiètes, pendant qu'ils opèrent leur reti'aite sur la Loii'e ; un dernier retour de chance et d'habileté va leur permettre de mettre ce grand fleuve entre eux et la poursuite de Vercingétorix ; mais l'armée romaine resterait bien coinpromise si Labiénus, le lieutenant du proconsul, ne i^evenait de Lutèce vers le sud-est pour lui donner la main. Le voyez-vous poindre, l'élément dramatique de ces récits, la lutte du génie contre les événements, la lutte persévérante du beau joueur que rien ne décourage, et qui remplace une combinaison croulante par de nouveaux projets? Dans les chapitres LX et LXI, le héros n'est plus César, quoiqu'il reste toujours à Tarrière-plan de la scène, que ses soldats ne cessent de songer à lui et que seule sa pensée soutienne, sous nos yeux, son fidèle lieutenant. Labiénus, l'homme de confiance du général, le plus dévoué et le plus intelligent de ses élèves (Lannes et Davout tout
LA LECTURE DES TEXTES l8l
à la fois), a été détaché par lui dans la vallée de la Seine, pendant que César lui-même s'enfonçait vers le sud, attiré devant Gergovie par la feinte retraite de Vercingétorix. « Vous le voyez, ajoute M. G., la scène se passe à la fois sur deux théâtres bien distincts : les deux centres de la révolte gauloise sont très différents Tun de Tautre. Le premier, TAuvergne, était un solide massif, excellent pour la résistance, et contre lequel viennent de se briser en effet tous les efforts de César. Le second, c'est-à-dire la plaine qui forme la partie moyenne du bassin de la Seine, se présentait au contraire comme un vaste champ de manœuvre et de concentration. Les peuplades du Nord pouvaient s'y réunir en masses, vivre sur le pays fertile et bien approvisionné par de larges fleuves, opposer aux troupes romaines une forteresse vivante, mobile, non moins redoutable pour elles que les remparts de Gergovie. La mission confiée à Labiénus consistait à devancer, avec quatre légions, les Gaulois encore dispersés; il devait occuper avant eux le point stratégique, centre des approvisionnements fluviaux et point de départ des expéditions militaires, que constituent les confluents rapprochés de l'Essonne, de la Marne et de l'Oise avec la Seine; le voici :
Mdûduimw
Malheureusement, la tâche était déjà devenue très diffinle. Les Gaulois qui jusque-là, grâce à leurs perpétuelles livisions, avaient toujours été en retard d'une armée, i'une heure et d'un chef, avaient alors trouvé pour la pre-
mière fois des chefs capables de rassembler des armées, et ils arrivaient à l'heure : c'est Jules César qui, retenu en Italie par la politique, s'était laissé prévenir; il lançait, au dernier moment, son lieutenant « en l'air », sans appui, sans ligne de retraite bien assurée, entre les deux mâchoires d'un étau. L'une des mâchoires était formée, sur la rive gauche de la Seine, par la confédération des Aulerques, les gens de la Beauce et d'Orléans, bientôt rejoints par ceux de la Touraine et de l'Armorique : ceux-là étaient prêts avant l'arrivée de Labiénus, et fortement établis, sous le commandement du vieux Camulogène, entre l'Essonne et la Seine. L'autre mâchoire était constituée, sur la rive droite, la rive belge (la Belgique, pour César, venait jusqu'à la Seine), par la redoutable, la belliqueuse peuplade des Bellovaques (les gens de Beauvais), qui, descendant l'Oise, allaient s'emparer de Lutèce, le point stratégique oîi César espérait encore les devancer.
Tout ce que put faire Labiénus fut de parvenir, en effet, avant eux, à Lulèce, par la rive droite de la Seine, qu'il avait passée à Melun. Mais il n'avait pas avec lui de forces suffisantes pour l'occuper. Il avait dessiné la campagne : il ne pouvait pas l'exécuter. L'opération était manquée. En même temps, il apprend la retraite de César : c'est le coup de massue... Aussitôt, en bon général, il change brusquement ses dispositions, comme son maître l'aurait fait à sa place. Il décide la retraite sur Sens, son quartier général, par le chemin le plus court, c'est-à-dire en ligne droite, traversant la Seine à Paris pour gagner l'Yonne via Fontainebleau. Soutenu par la pensée de César, ipsum Csesarem prsesentetn adesse existimans, il se prépare à le rejoindre pour le sauver. Voici le lieu de l'action :
Camp df Labiemis
Camp de-ûinudogèRc
LA LECTURE DES TEXTES l83