‹ Cours de chimie agricole, professé à L'École d'agriculture de GrignonChapitre 120 sur 228 · A. — PRATIQUE DE LA JACHÈRE. — SYSTÈME DU RÉV. SMITH · texte numérisé non relu

A. — PRATIQUE DE LA JACHÈRE. — SYSTÈME DU RÉV. SMITH

L'ancien assolement triennal' du nord de la France comprenait un blé auquel succédait une avoine; pendant la troisième année, la terre était labourée avec soin, on déposait le fumier, puis à l'automne on semait le blé, et l'on recommençait la même série d'opérations. Ainsi le sol, après avoir porté deux cultures de céréales, restait une année sans produire : en jachère. C'est la seule pratique qui mérite ce nom, et c'est évidemment par mie extension fâcheuse qu'on désigne quelquefois les cultures de trèfle ou de sainfoin, qui ont remplacé dans les pays plus avancés la jachère nue, sous le nom de jachère cultivée.

L'influence de la jachère est sensible : la terre ainsi traitée donne des récoltes passables, qui diminueraient rapidement, si le sol était moins bien travaillé et nettoyé; parfois ses avantages sont tels, qu'on l'a préconisée outre mesure. Au siècle dernier, JethroTull vantait un

système de culture sans engrais, basé sur un travail très-soigné du soL Plus récemment, en 18&0, un pasteur anglais, le révérend Smith, qui cultive à Lois Yeedon, imagina encore un nouveau système de culture du blé sans engrais : il annonçait que les cultivateurs qui suivraient sa méthode obtiendraient un profit de 400 à 150 francs par hectare» Ce système fit grand bruit : il consistait à diviser le champ cultivé en un certain nombre de bandes parallèles d'une faible largeur, emblavées pendant une année, puis laissées en jachère pour être remises en culture après une année de repos. Si, pour faire mieux comprendre le système de Lois Veedon, nous supposons que toutes les bandes soient numérotées, nous dirons que pendant Tannée courante, par exemple, toutes les bandes paires seront en blé, tandis que les bandes impaires resteront en jachère et recevront de nombreuses façons, de telle sorte qu'elles seront parfaitement ameublies ; Tannée suivante, toutes les bandes impaires recevront du blé, tandis qu'au contraire toutes les bandes paires seront en jachère ; et ainsi de suite. Les nombreux visiteurs qu'attirèrent à Lois Veedon l'annonce des résultats obtenus par le rév. Smith constatèrent qu'il n'avait rien exagéré, et qu'il pouvait montrer des récoltes justifiant son système, et cependant, quand ils essayèrent de mettre en pratique le mode de culture qu'ils avaient vu réaliser à Lois Veedon, ils échouèrent habituellement.

Parmi les agronomes qui répétèrent ces expériences, il faut citer MM. Lawes et Gilbert, qui ont consacré un mémoire important à Texamen de ce système {On the Lois Veedon plan of growing wheat and of the combined nitrogen in soils^ in the Journal of the Royal agricultural Society of England^ vol. XVII, part. II, 1856).

MM. Lawes et Gilbert continuèrent pendant quatre ans leurs expériences comparatives. A côté d'une parcelle cultivée par le procédé du rév. Smith, s'en trouvait une autre qui fut eml)Iavée en froment ])endant les quatre ans, sans jamais passer par la jachère ; puis une troisième qui porta du blé la première année, resta en jachère sur toute son étendue pendant la seconde année, et donna encore du blé pendant la troisième et la quatrième année.

Le résultat ne fut pas favorable au système de Loïs Veedon, car une surface déterminée, prise dans les bandes alternativement cultivées et laissées en jachère ne donna pas un rendement supérieur à celui qu'on obtint de la même surface du sol constamment emblavée. L'influence de la jachère étendue à un plus grand espace fut cependant bien sensible, caria parcelle restée en repos complet pendant toute une

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année donna une récolte bien supérieure à celle des terres cultivées par la méthode du rév. Smiih et à celle qui était restée constamment emblavée ; elle ne conserva pas au reste cette fertilité exceptionnelle, et à la quatrième récolte elle ne donna plus qu'un produit semblable à celui que fournit la terre qui n'avait cessé de produire.

On rechercha les causes auxquelles il fallait attribuer l'insuccès à Rothamsted d'une méthode qui donnait des résultats si avantageux à Lois Veedon. Le rév. Smith crut qu'il fallait en accuser l'insuflisance des substances minérales assimilables contenues dans le sol de Rothamsted; pour reconnaître si cette supposition était exacte, MM. Lawes et Gilbert firent une série d'essais comparatifs à l'aide d'engrais minéraux employés seuls, à l'aide de sels ammoniacaux répandus sans addition de substances minérales, et enfin d'un mélange d'engrais minéraux et de sels ammoniacaux. Us donnèrent ainsi en 185Ô l'esprit de la méthode d'analyse du sol par l'emploi d'engrais incomplets, dont, à tort, on a attribué souvent l'invention à M. G. Ville (i).

L'expérience montra que c'était l'engrais azoté qui faisait surtout défaut, et cependant, quand on fit comparativement l'analyse des sols de Rothamsted et de Lois Veedon, on trouva dans les uns et dans les autres une quantité notable d'azote combiné. On en pouvait tirer la preuve que cet azote ne se trouvait pas à l'état assimilable par les végétaux ; mais, malgré des recherches multipliées, on n'arriva pas à reconnaître nettement à quelle cause il fallait attribuer le succès constant de la jachère à Lois Veedon et son peu d'utilité à Rothamsted.

En effet, si à cette époque on savait déjà qu'il existe dans le sol des quantités notables de matières azotées d'origine organique» on n'avait pas entre les mains des moyens précis de distinguer les combinaisons azotées solubles de celles qui né Tétaient pas, de telle sorte que s'il ressort des expériences de MM. Lawes et Gilbert, que c'est surtout dans l'état physique du sol, dans la difficulté qu'on éprouve de le travailler, à Rothamsted comme à Lois Veedon, que se trouvent les différences les plus marquées dans les deux terres, les causes de la diversité d'effet de la jachère dans ces deux localités ne sont pas indiquées avec toute la netteté désirable.

"^ (1) «Pour reconnattre, cependant, quelle était la nature de la substance manquante », le sol, après avoir été préparé d'une façon convenable, « fut divisé en quatre parlies : l'une fut laissée sans engrais ; la seconde reçut des engrais minéraux seulement; la troisième, des sels ammoniacaux; la quatrième enfin, des engrais minéraux et des sels ammoniacaux. B {Loc. cit.)

Depuis l'époque où ce mémoire fut publié, M. Boussingault a pré- ■cisé les formes sous lesquelles l'azote peut pénétrer dans les plantes. On sait que les nitrates et les sels ammoniacaux sont particulièrement efficaces. M. P. Thenard a montré en outre que, sous Tinfluence de l'oxygène, les matières azotées insolubles peuvent se métamorphoser en substances moins complexes solubles dans les alcalis. Enfin j'ai fait voir récemment qu'en se brûlant à l'air, les matières organiques du sol arable peuvent déterminer la fixation de l'azote atmosphérique, <le telle sorte que si aujourd'hui cette étude était reprise, îl faudrait, pour compléter la comparaison entre les terres de Rothamsted et celles •de Loïs Veedon, rechercher si dans l'un de ces domaines la transformation de la matière azotée insoluble du sol en matière soluble, en nitrate, a lieu plus rapidement que dans Tautre ; il faudrait reconnaître si la combustion de la matière organique laissée par la récolte, favorisée par l'état de division du sol obtenu par les façons multipliées, qui forment comme la base du système du rév. Smith, déterminait une fixation d'azote atmosphérique plus ou moins abondante. On comprend que tous les éléments nouveaux que les recherches ont introduits depuis 1856, manquant aux savants agriculteurs de Rothamsted, ils aient dû laisser cette question sans solution, et il est même possible qu'aujourd'hui on ne réussisse pas encore à expliquer complètement les résultats obtenus, tant sont restées obscures les causes déterminantes de la fertilité.

g 95. — l'introduction des plantes sarclées diminue l'importance

Il est clair qu'à mesure que le prix de location de la terre va en augmentant, à mesure que le cultivateur doit tirer du sol des produits plus abondants, à mesure aussi le rôle de la jachère s'atténue et disparaît. Elle avait non-seulement pour mobile de laisser la terre se reposer, suivant l'expression consacrée, mais elle permettait aussi de nettoyer le sol de toutes les plantes nuisibles qui s'introduisent toujours dans les cultures de céréales.

Les façons multipliées que le sol recevait pendant l'année de jachère avaient non-seulement pour effet de l'ameublir, de l'aérer, d'y déterminer des réactions favorables sur lesquelles nous reviendrons plus loin, mais elles permettaient de le nettoyer absolument, de retourner les racines de toutes les mauvaises herbes et de les faire périr : or, tous ces effets sont obtenus aujourd'hui par l'introduction, au commence-

ment des rotations, des cultures sarclées. L'assolement quinquennal finit souvent par une céréale de printemps ; après la récolte, la teiTe est décbaumée, labourée; elle reçoit le fumier, il est répandu ; enfin, en avril ou en mai, arrive le semis ou la plantation des betteraves, des pommes de terre, le repiquage du colza, du choux dans l'Ouest, toutes plantes qui exigent des binages, des sarclages, qui nettoient le sol aussi complètement que l'ancienne jachère.

Son rôle, toutefois, est loin d'être fini, et nous devons rechercher maintenant à quelles causes il faut attribuer les effets incontestables qu'elle exerce sur la récolte qui lui succède.

g 95. — EXPLICATION DES EFFETS UTILES DE LA JACHÈRE. — ILS NE SONT PAS DUS A l'apport DE MATIÈRES FERTILISANTES PAR l'eAU DES PLUIES.

Une des idées qui se sont présentées naturellement à l'esprit, quand on a voulu expliquer l'influence heureuse de la jachère, a été de supposer que le sol recevait par les eaux météoriques une quantité notable de matières fertilisantes, et des recherches ont été entreprises pour déterminer les quantités d'ammoniaque et d'acide nitrique, nonseulement contenues dans l'eau des pluies, mais encore dans les brouillards, la neige, la grêle, etc. (voyez Annales de chimie et de physique^ t. XXXIX, p. 257, et t. XL, p. 129, et Boussingault, Agronomie^ t. II, p. 311). On reconnut que ces quantités sont très-faibles, et qu'elles ne peuvent avoir qu'une influence médiocre sur la végétation. Ainsi, en Alsace, il tombe annuellement 680 millimètres de pluie, ce qui donne par hectare 6800 mètres cubes d'eau contenant par mètre cube 0'^',42 d'ammoniaque ou 2'''',300 d'azote pour la totalité! MM. Barrai et Bincau nous ont montré en outre qu'il existait toujours des nitrates dans l'eau de la pluie. D'après les quantités dosées par M. Boussingault, la proportion d'acide nitrique, comme celle d'ammoniaque, varie singulièrement. En admettant par litre 0"",5 d'azote à Fétat de nitrate, on trouverait encore une quantité de 3*'**,4 d'azote contenue dans l'eau de pluie tombée sur un hectare, et l'on aurait par conséquent pour la quantité totale h^''\l (I). Mais ce serait

(1) U est très-difficile d'introduire une moyenne pour les quantilés d'azote contenues dans les eaux météoriques. Tandis qu'à Rolhamsted MM. L*awes et Gilbert étaient arrivés -à des nombres qui concordent sensiblement avec ceux de M. Boussingault, M. Barrai donne 45^,3 pour la quantité d'ammoniaque contenue dans les eaux pluviales tombées sur un hectare, à Paris, en 1855. M. Bineau trouve, en 1853, lii^,!k à Lyon, et cette même année 1853^ 22^,1 pour les eaux tombées à l'école de la Saulsaie ; en 1855, mon ami et «oUèffue M. Pouriau trouve 28*^,6 pour l'ammoniaque contenue dans les eaux recueillies à cette même école. {Anrtalet de la Société d'agriculture de Lyon, 1855. Voyz aussi Éléments des sciences physiques appliquées à VagricuUurdj Lacroix, 1862, p. 352 .j — Les

commettre une grossière erreur que de supposer que cet azote profite entièrement à la végétation : en effet, toutes les eaux qui tombent à la surface de la terre arable n'y pénètrent pas, une partie coule à la surface et s'échappe dans les ruisseaux et dans les fleuves; enfin, si la terre reçoit des eaux météoriques une certaine quantité d'ammoniaque, il n'est pas douteux que lorsque le sol est découvert, il ne se fasse une déperdition très-sensible. On en trouve une preuve dans les deux analyses suivantes d'eau de neige, exécutées par M. Boussingault :

Ammoniaqne p«r litre.

Eau de la neige ramassée sur une terrasse. • . imiliigr. ^73 Eau de la neige ramassée sur une plate *bande dejardia 10™i"i8r.,34

<( Il me semble de la dernière évidence, ajoute M. Boussingault, que l'ammoniaque trouvée en si grande proportion dans la neige du jardin provenait, pour la grande partie, des vapeurs émanant du sol. » C'est sans doute là l'explication de ce vieux dicton, répandu par les cultivateurs, que t la neige engraisse la terre ». Elle empêche tout simplement la déperdition des vapeurs ammoniacales.

D'autre part, enfin, les eaux de drainage entraînent toujours une certaine quantité de nitrates (voyez plus haut, § 73, et à" partie. Analyses des eaux d'égouis à leur sortie des terres arables)^ de telle sorte qu'il est bien douteux que les eaux météoriques apportent au sol une quantité de matières fertilisantes plus grande que celle qui est perdue dans l'atmosphère ou entraînée par les eaux. L'influence heureuse de la jachère doit être recherchée ailleurs que dans l'apport de ces principes par la pluie, la neige ou le brouillard.

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