CHAPITRE PREMIER
ENGaAIS VÉGÉTAUX.
Toute'plante qui se développe sur le sol lui abandonne des débris de différente nature, des racines, des feuilles, qui se pourrissent peu à peu et restituent à la terre une partie des éléments qui lui ont été empruntés, ou même l'enrichissent des principes que la plante a organisés à l'aide des éléments atmosphériques. Les plantes comme les légumineuses, qui enfoncent profondément leurs racines et qui vont saisir dans le sous-sol les éléments qui s'y rencontrent, qui laissent d'abondants débris, seront celles qu'il sera le plus avantageux d'enfouir en vert. Dans l'assolement quinquennal, le second blé qui succède au trèfle est souvent plus beau que celui qui suit la betterave, bien qu'il n'ait reçu d'autre fumure que le trèfle enfoui par les labours, après qu'on a prélevé les deux premières coupes.
M. Boussingault a trouvé que le poids total des débris et racines de trèfle, supposés desséchés à HO**, pouvait être évalué à 1547 kilogrammes par hectare ; la quantité d'azote contenu dans ces débris, égale à 27 kilogrammes 9 dixièmes, représenterait 4950 kilogrammes de fumier de ferme normal.
Si, au lieu d'enfouir seulement ces débris, on eût enterré en même temps la seconde coupe, évaluée à 2550 kilogrammes de foin desséché contenant 42 kilogrammes 3 dixièmes d'azote, on voit que l'abondance de l'engrais eût été plus que doublée, presque triplée.
M. de Gasparin a trouvé, pour le poids des débris et des racines d'une luzerne, 37021 kilogrammes, contenant à l'état frais 800 grammes d'azote par 100 kilogrammes, ou 296 kilogrammes pour la totalité. Leur enfouissage représenterait donc 49350 kilogrammes de fumier de ferme à l'état frais.
L'expérience enseigne donc que le trèfle, la luzerne, ne nuisent pas aux céréales qui les suivent, mais qu'ils exercent au contraire une action favorable, et c'est sans doute à cause de cette propriété qu'on désigne souvent les légumineuses des prairies artificielles sous le nom déplantes améliorantes.
!<• trèfle , le saloiola , Boat * Ils des plantes amélloraotes Y —
Cette dénomination doit être précisée, car, prise trop absolument, elle conduirait à des idées absolument fausses. Il ne faudrait pas supposer en effet que les légumineuses ne prélèvent pas sur le sol une quantité notable des richesses qui y sont accumulées ; on en jugera d'après les chiffres suivants que nous empruntons à M. Boussingault. Il a trouvé qu'à Becheibronn une récolte de trèfle pesé à l'état de foin a donné 5100 kil., renfermant 84'''^6 d'azote; tandis qu'une récolte de froment, représentée par 1343 kil. pour le grain et 3052 pour la paille, renfermait S5'*",4 d'azote, c'est-à-dire infiniment moins. La récolte du froment qui suivit le trèfle, et qui était meilleure, avait enlevé seulement 43'''^8 d'azote, c'est-à-dire un peu plus de la moitié de ce qu'avait pris le trèfle. Il est vrai que le trèfle est un peu moins avide d'acide phosphorique que le froment, puisqu'il ne prend que 19''",5 par hectare au lieu de 37^'',8; mais l'ensemble des matières prélevées est cependant assez considérable pour faire écarter complètement l'idée d'une plante améliorante. Le sainfoin occupe souvent le sol pendant trois ans dans l'assolement de neuf ans suivi dans la plaine de Gaen. M. Is. Pierre nous enseigne que les trois coupes, la graine et le regain, pesant 9593 kil., renfermaient 151^",8 d'azote et !i7^'\li d'acide phosphorique. Une autre année on obtint 8550 kil. de foin renfer-
mant 158''",7 d'azote et 62^''\7 d'acide phosphorique. Les récoltes de blé donnèrent sur le râême sol 6760 kil. de grain et de paille renfermant TO''",^ d'azote et SO'^'^l d'acide phosphorique. Une autre, pesant 4725 kil. pour le grain et la paille, ne présentait à l'analyse queôS'''',! d'azote et 19^*\6 d'acide phosphorique. Quant à la luzerne, qui reste pendant plusieurs années sur le même terrain, elle prélève sur le sol une quantité énorme de matières, ainsi que le montre le tableau suivant :
Produit CoDt«uu
pw hectare. en azote.
Luzerne sèche, !'«" année 3 360 kii. 79 kil.
— 2'' année 10 080 237
— 3° année 12 500 29â
— 4« année 10 080 237
— b*" année 8 000 188
et une quantité d'acide phosphorique qui, annuellement, doit atteindre environ 80 kilogrammes.
Ces résultats sont tout à fait contraires à ceux qu'on devrait attendre d'une plante dite améliorante. Il est clair qu'en les considérant seuls, on serait bien plutôt porté à croire que les légumineuses sont des plantes épuisantes et même beaucoup plus épuisantes que les céréales ; l'expérience nous enseigne cependant, nous le répétons, que la récolte de céréales qui suit le trèfle ou le sainfoin est meilleure que celle qui précède, et il y a là une sorte de contradiction qu'il importe d'éclaircir.
Nous avons vu dans le paragraphe précédent que les débris laissés pai* les récoltes de légumineuses sur le sol qui les a portées sont considérables, et c est déjà là une explication de leur effet heureux sui' la récolte qui suit; mais il est deux autres considérations sur lesquelles il importe d'insister : c'est, d'une part la profondeur à laquelle s'enfoncent les racines des légumineuses, et de l'autre le choix qu'elles paraissent faire parmi les substances azotées qui se trouvent dans le sol.
Ii«0 légtmiliieiiAeji ne prennent pas leurs aliments dans la mènie
eonehe qne les céréales. — Les agronomes qui ont étudié les légumineuses ont été très-frappés de la longueur des racines qu'elles présentent. Nous avons à l'École de Grignon une racine de luzerne conservée dans notre collection, et qui présente une longueur de 2 mètres et demi; et l'on trouve fréquemment du sainfoin, du trèfle, ou surtout de la luzerne, enfonçant leurs racines jusqu'à une profondeur de 1 à 2 mètres dans des couches auxquelles en général n'atteignent pas les céréales : aussi les légumineuses profitent-elles particulièrement
de la perméabilité du sol. M. Boussingault citait dans son cours un exemple curieux de l'avantage que le défoncement du sous-sol procure à la luzerne.- Une maison est démolie, on enlève même les pierres des fondations; puis on laboure et Ton sème de la luzerne. Les pieds qui se trouvent au-dessus du terrain occupé par les anciennes fondations s'enfoncent dans la terre meuble qui les remplace, et bientôt leur végétation devient luxuriante ; ils s'élèvent au-dessus des pieds voisins, et la forme des fondations de l'ancienne construction se trouve dessinée par le relief même de la luzerne qui les recouvre. • Sans doute les racines des céréales peuvent elles-mêmes s'enfoncer dans le sol à une grande profondeur, quand ce sol est particulièrement ameubli, mais babituellement elles rampent plutôt à une faible distance de la surface, de telle sorte qu'on peut dire en général que les légumineuses prennent leurs aliments dans les couches profondes du sol et les céréales dans les couches superficielles. On conçoit ainsi comment ces deux récoltes se succèdent sans se nuire, puisqu'elles ne puisent pas à la même réserve ; on conçoit même que les légumineuses, ayant accumulé dans leurs tissus des éléments pris dans les couches profondes du sol et laissant après leur récolte d'abondants débrfs à la' surface, enrichissent ainsi les couches supérieures de matériaux entraînés par les eaux pluviales jusqu'à des profondeurs où ils resteraient inutiles pour des plantes dont les racines ne fouillent pas avec la même énergie.
■>■ légaminenses oe prcnaeat peut -être pas dans le sol lea mêmes
aiimea<« axotée que les céréales. — L'idée généralement répandue aujourd'hui parmi les agronomes est donc que les légumineuses se nourrissent surtout des principes enfouis dans le sous-sol; mais jusqu'à présent on n'a pas pris garde que cette explication, juste dans une certaine mesure, ne rend pas compte cependant du fait très-important que les engrais azotés, comme les nitrates susceptibles de pénétrer très-bas dans la terre arable, puisqu'ils ne sont pas retenus par elle à la façon des sels ammoniacaux, n'ont qu'une influence médiocre sur le développement des légumineuses, qui ne semblent réussir complètement que sous l'influence des aliments azotés complexes qui se forment lentement dans le sous -sol. 11 est possible, ainsi que nous l'avons déjà dit plusieurs fois, qu'elles ne puissent élaborer lem's matières albuminoïdes qu'avec les acides azotés solubles dans les alcalis qu'on extrait aisément des terres riches, tandis que d'autres végétaux formeraient facilement ces mêmes principes albuminoïdes à l'aide des sels ammoniacaux ou des nitrates.
àbà DES ENGRAIS.
Nous avons vu (§ 28) que la coudition pour qu une niatiëre pénètre en quantité notable dans un végétal est qu'elle y contracte une combinaison ou qu'elle y devienne insoluble ; et l'on conçoit que si les cellules des légumineuses sont construites de telle sorte qu elles transforment seulement les acides carbazotés eu albuminoîdes, tandis qu'elles seront incapables d'utiliser les azotates ou les sels ammoniacaux, elles laisseront ces produits dans le sol, et que la récolte des céréales qui suivra bénéficiera non-seulement des débris laissés par les légumineuses, mais aussi des sels ammoniacaux formés pendant le séjour des légumineuses sur le sol, qui se trouvera, par rapport aux principes azotés utilisables par les céréales, dans un état aussi favorable qu'après une jachère. On voit qu'en admettant cette hypothèse le nom vulgaire de jachère cultivée, employé pour désigner ces cultures de légumineuses qui s'introduisent enti-e les céréales, serait plus exact qu'on n'aurait pu le supposer au premier abord. Cette idée que les plantes peuvent choisir parmi les matières azotée» l'aliment qui leur convient, comme elles le font parmi les substances minérales, doit être vérifiée par l'expérience avant d'être admise ; mais nous n'avons pas craint d'y revenir dans ce paragraphe, bien que nous l'ayons déjà émise dans le chapitre réservé au plâtrage (§ 108), tant nous trouvons qu'elle a d'importance.
§ 113. — DÉBRIS VÉGÉTAUX DE OrVERSES NATURES.
I. — Si l'on se rappelle les quantités énormes de principes utiles aux plantes entraînés à la mer par les torrents, les rivières et les fleuves; si l'on constate, avec M. Hervé- Mangon (Ann. du Conserv. des arts et métiers, 1863; t. IV), et plus haut (§ 91), qu'une seule de nos rivières, la Durance, transporte chaque année 11 millions de mètres cubes de limon, contenant autant d'azote assimilable que 100000 tonnes d'excellent guano , autant de carbone que pourrait en fournir par an ime forêt de 49 000 hectares d'étendue, on reconnaîtra qull est naturel de considérer les plantes et les animaux de la mer comme destinés à réparer les pertes du sol des continents.
Les cultivateurs des bords de la mer emploient en eflFet des quantités considérables de goémons, c'est-à-dire d'un mélange de différentes plantes de la famille des algues, et M. Hervé -Mangon a cité l'exemple curieux de Tîle de Noirmoutiers, qui depuis des siècles
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maintient une fertilité moyenne par l'emploi exclusif du goémon comme engrais, car les déjections du bétail y sont desséchées et utilisées comme combustibles {Compt. rend.^ 1859, t. XLIX, p. 322). D'après le savant professeur du Conservatoire, les habitants de Noirmoutiers recueillent avec le plus grand soin le Rytiphlœa pinastroideSy plante malheureusement assez rare, et qui ne renferme que 56 p. 100 d'eau et 1,08 pour 100 d'azote, tandis que le goémon ordinaii'e renferme 73,3 pour 100 d'eau et seulement 0,16 pour 100 d'azote.
Le goémon n'est utilisé qu'à peu de distance des côtes. Son influence fertilisante est bien marquée, et c'est à elle que la Bretagne doit la prospérité de ses côtes, de cette ceinture dorée qui contraste si complètement avec la pauvreté du reste du pays. Sans le goémon, Jersey ne serait pas le pays du monde où le rendement à l'hectare atteint le chiffre le plus élevé et monte parfois jusqu'à 5000 francs. Mon collègue et ami M. Dubost, qui a parcouru récemment la Bretagne avec les élèves de l'École de Grignon, m'a appris que le taux de la location des terres varie de 300 à 400 francs pour le premier kilomètre voisin de la côte, où le varech abonde ; il descend à 200 francs pour le second kilomètre, puis il tombe à 30 ou AO francs à 5 ou 6 kilomètres, là où le goémon ne !peut plus arriver.
On a essayé de comprimer les tourteaux après dessiccation incomplète, pour les enrichir, au point qu'ils puissent supporter le transport. Le goémon comprimé renfermerait, d'après M. Malaguti, 29 pour 100 d'eau, 1,28 d'azote. Des goémons soumis à l'action de la vapeur pour en exti'aire le sel laissent un résidu renfermant 2 pour 100 d'azote, 1/2 de phosphate de chaux, 2 de sels alcalins et 75 de substances organiques. [Enquête sur les engrais industr.^ p. 902.)
Enfin, on a signalé, il y a quelques années, dans le Finistère, dans la baie de Teven, anse assez vaste de la commune de Kérouan, un gisement considérable de goémon fossile, évalué à 100000 hectoUtres : il renferme 1,8 pour 100 d'azote.
Nous résumerons, dans le tableau suivant, la richesse en azote et le poids d'engrais équivalant à 100 kilogrammes de fumier de ferme, d'un certain nombre d'engrais verts.