ENGRAIS FLAMAND
On a essayé bien des modes d'emploi des matières fécales. Dans les Flandres on les utilise déjà depuis des siècles sous le nom d'engrais flamand. On prépare celui-ci au moyen des déjections humaines, qui, amenées de la ville, sont conservées dans des citernes ou réservoirs que l'on trouve dans le voisinage de tous les domaines un peu étendus. Les cuves de maçonnerie, qui présentent une capacité
(1) Voyez, pour plus de détails, Principes de V assaini! sèment des villes, par M. de Freycinet, ingénieur des mines.
KMPLOl DES MATIERES FECALES.
de 250 à hOO hectolitres, sont inunies de deux ouvertures : Tune, qui passe par le milieu de la voûte, est destinée à l'introduction ou à l'extraction des matières ; l'autre, pratiquée dans le mur qui regarde le nord, permet l'accès de l'air jugé nécessaire pour leur fermentation.
La valeur de l'engrais flamand est assez variable ; on la diminue souvent par des additions d eau considérables. D'après M. Girardin, cet engrais ne doit pas marquer au-dessous de 3 degrés à l'aréomètre ; quand il ne marque que 2 degrés et 1 degré, il a été fraudé.
Voici, au reste, d'après M. Girardin, la composition que présentent divers échantillons plus ou moins additionnés d'eau {Compt. rend.^ 1860, t. LI, p. 751):
Matières solides
Azote total
Sous-phosphate de chaux
Potasse
Eagrais pur n« 1.
Engrais additinooé d'eau
de Lille n-î.
gr.
du Quranov
M. Girardin attribue à Tazote et au phosphate de chaux les prix de 1 fr. 65 c. le kilogramme pour l'un et 0 fr. 15 c. le kilogramme pour l'autre, et il arrive aux prix suivajiits pour les 1000 kilogrammes (1) :
Engrais flamand pur, n° 1 . . .
Engrais additionné d'eau, n^ 2 .
Engrais additionné d*eau, n° 3 .
Azote (t 1 fr. 65 e. le kil.
Quantité.
kil.
Prix.
fr.
Phosphate de chaux à 15 c. le kil.
Quantité.
kil.
Prix.
fr.
Valeur totale
des
1000 kil.
fr.
L'engrais flamand, très-étendu d'eau, est généralement mélangé à des tourteaux qui s'y décomposent assez rapidement. Le liquide ainsi
(i) On voit que les f>rix de Tczole et des phosphates sontt rès-faibles; le chiffre adopté pour l'acide phosphorique solublc qui se trouve dans l'engrais flamand est tout à fait audessous des prix actuels du commerce. Nous discutons ces prix à la fin de l'ouvrage.
aSO DES ENGRAIS
obtenu présente, comme Tengrais flamand pur, une forte odeur de sulfhydrate d'ammoniaque, car les sulfates existant dans les eaux ou dans les matières fécales elles-mêmes sont amenés bientôt à l'état de sulfures, qui réagissent sur le carbonate d'ammoniaque provenant de l'altération de l'urée. Les cultivateurs du Nord conduisent l'engrais liquide sur leurs terres dans des tonneaux qui sont vidés peu à peu dans un baquet placé sur l'un des coins du champ qu'il faut fumer; l'engrais est alors lancé tout autour du baquet à l'aide d'écopes munies de longs manches. On transporte ensuite le baquet en un autre point, et Ton recommence la même opération.
A Anvers, l'exploitation des vidanges, faites depuis des siècles au profit du trésor communal, a de tout temps rapporté des sommes considérables. Le bénéfice annuel a été de 110000 fr. avant l'emploi du guano, la concurrence l'a fait tomber aujourd'hui à 80000 francs. La quantité totale fournie par la ville, chaque année, est d'environ 30 000 mètres cubes. Les matières solides sont embarquées en vrac et déposées dans un réservoir central formé de plusieurs citernes, situé sur la rive gauche de l'Escaut : c'est là qu'un agent de la ville les vend au public. Les matières liquides sont chargées dans des bateauxciternes, qui vont alimenter les fosses à gadoues des cultivateurs et des marchands. C'est surtout le pays de Waës, où la culture des plantes industrielles est très-dé veloppée, qui utilise cet engrais. Le prix moyen des matières fécales ordinaires est de 0 à 10 francs par mètre cube livré au bateau ; il varie, selon la densité, de ô à 18 francs.
La ville de Louvain ne se contente pas de vendre aux cultivateurs des environs les matières fécales qu'elle recueille chez elle ; elle a fait construire des bateaux couverts qui circulent sur les canaux et vont chercher les matières des vidanges dans des villes même assez éloignées, à Anvers, à Amsterdam, pour les réunh' dans des citernes, où elles sont vendues au public. Il est remarquable de voir que ce sont les pays les plus renommés pour leur propreté qui ont surmonté depuis de longues années le dégoût qu'inspire la manipulation des matières des vidanges.
En France, il n'est qu'un petit nombre de localités dans lesquelles les matières fécales soient employées à l'état naturel ; cependant nos départements du Nord ne sont pas les seuls dans lesquels on en fasse régulièrement usage : en Provence et dans le comté de Nice, où le bétail est rare on utilise les vidanges pour les cultures maraîchères si soignées qu'on remarque aux environs des villes. Quand on pai'court la ville d'Aix, on voit à la devanture de chaque maison une petite
EMPLOI DES MATIÈRES FÉCALES. d81
porte fermant une loge dans laquelle se trouve un tonneau destiné à recevoir les déjections des habitants ; ces tonneaux sont changés de temps à autre et le contenu utilisé dans les campagnes environnantes. Le mode de transport dans ce pays de jardinage est des plus simples, et pour peu qu'on fasse quelques promenades sur les routes poudreuses de la Pjovence, on rencontre un paysan monté sur un cheval ou un mulet et portant de chaque côté de sa selle un petit tonneau renfermant l'engrais; celui-ci est déposé dans les champs, dans des tonneaux enfoncés en terre et utilisés au moment convenable.
La Chine est sans doute la contrée où Ton utilise d'une façon plus complète la matière fécale. Les cultivateurs vont la chercher à la ville et la placent dans des jarres disposées à la porte de leurs maisons; les matières encore fraîches sont délayées dans l'eau et versées au pied des plantes à mesure des besoins. Ces pratiques, qui se rapprochent du jardinage, ne sont possibles que dans un pays où la main-d'œuvre est à très-bon marché (1).