S 120. — POUORETTE ET EAUX VANNES
On sait qu'à Paris et dans quelques autres grandes villes, les matières fécales sont utiUsées à la préparation d'un engrais solide désigné sous le nom de jwudrette. A Paris, les tonneaux des vidanges se vident au dépotoir de la Villette, puis une machine repousse par une longue conduite ces matières dans de grands bassins situés à Bondy : là les matières solides se déposent; on décante les liquides, et Ton finit par séparer une matière noire qui se dessèche peu à peu à l'air et qui est vendue au cultivateur sous le nom de poudrette.
On doit à M. L'Hôte une analyse d'une poudrette prise à Bondy dans un tas dont on chargeait les bateaux qui vont au magasin de vente à la Villette. Cette poudrette avait été préparée avec des matières déposées en 18/ib : il y avait douze ans qu'elle était soumise aux influences atmosphériques; elle était brune, très-humide et sans odeur. {Ann. de chim. et dephys.^ 1860, 3" sér., t. LX, p. 197.)
On a trouvé pour sa composition :
(1) Voyez, dans VEnquêlo lur les engrais industriels, publiée par le ministère de ragri« culture, la déposition de M. Simon, consul de France à Ning-Po (t. I, p. 593).
DEHÉRAIN. 31
MATIÈRES DOSÉES
Matières organiques azotées
AmmQniaque toute formée
Acide nitrique
Acide phosphorique
Acide sulfurique
Acide carbonique
Chlore
Potasse et soude
Chaux
Magnésie et oxyde de fer
Silice, sable^ argile
Eau
Azote total
A l'eut normal.
Supposée sècbe.
(*) Correspoodant à 9 içr., 05 de phosphate de chaux. (**} CorrespuDiiaat û i2 gr.,97 de phosphate de cfaanx.
On voit que relativement à la proportion de phosphate de chaux, la quantité d'ammoniaque est faible ; cela vient de ce que lapoudrette est restée pendant longtemps exposée à l'air, à la pluie. D'ailleurs la poudrette subit dans sa préparation un échaufiement assez considérable pour volatiliser le carbonate d'ammoniaque.
Les eaux vannes qui s'écoulent des bassins de Bondy n'ont pas précisément la même richesse que celles qui sortent directement des fosses; on trouve dans ces dernières une moyenne de 3«%74 d'azote par litre, tandis que l'eau vanne prise au débouché de Bondy donnait 4*', 42 d'azote par litre. Voici, au reste, l'analyse de ce liquide, que nous empruntons encore au mémoire de M. L'Hôte.
Dans un litre pesant 1023 grammes, on a trouvé :
Gram.
Matières organiques azotées 12,80
Ammoniaque toute formée 5,24
Acide phosphorique 1,35 (*)
Chaux 1,59
Silice et sahle 0,79
Eau 991,20
(*) Correspondant à 2,92 de phosphate de chaux.
L'azote est presque entièrement à l'état de sel ammoniacal.
EMPLOI DES MATIÈRES FÉCALES. 483
Ces liquides sont utilisés aujourd'hui par différentes méthodes; une faible quantité d'eaux vannes est vendue directement au cultivateur. M. Moll, professeur au Conservatoire des arts et métiers, a employé ces engrais à la ferme de Vaujours, où ils arrivaient par bateaux sur un canal qui reliait la ferme au dépotoir. L'engrais était répandu sur les terres à l'aide de lances fixées sur des regards que portait une série de tuyaux souterrains dans lesquels circulait le liquide fécondant. Les essais furent peu avantageux et le système fut abandonné.
M. Gargan a fait construire, il y a quelque temps, des wagonsciternes à l'aide desquels il transportait les engrais liquides à différentes gares du chemin de fer de l'Est, le seul qui ait accordé des diminutions de tarif suffisantes pour ne pas élever le prix de l'engrais à un taux hors de toute proportion avec sa valeur. Les cultivateurs champenois paraissent avoir employé cette matière avec grand profit ; malheureusement l'élévation du transport sur le chemin de ceinture et l'insuffisance des quantités livrées apportèrent des obstacles à l'entreprise, qui n'eut pas de suite.
Le transport des eaux vannes du dépotoir de Paris, à l'aide de grands bateaux-citernes naviguant sur les cours d'eau, s'effectue également aujourd'hui, mais cette utile tentative n'a pas encore reçu tous les développements qu'elle comporte ; la valeur du mètre cube d'eaux vannes est à peu près de 1 2 francs. Les cultivateurs éloignés de Paris consentent à le payer à ce prix, et nous savons qu'il en a étécon duit par canaux jusque dans le département des Ardennes. Dans les localités plus voisines de Paris, le prix est beaucoup moindre; il est vendu 5 à 6 francs le mètre, et dans ces conditions, c'est un engrais très-avantageux, quand on dispose d'une quantité d'eau suffisante pour le diluer.
Les usines de la Villette et de Bondy perdent encore une énorme quantité d'eaux vannes qui coulent à la Seine; elles n'en utilisent qu'une partie à la fabrication du sulfate d'ammoniaque. Tout le monde sait que, lorsqu'on distille une dissolution aqueuse d'ammoniaque, le gaz passe avant l'eau, et l'on conçoit qu'on ait pu tirer des eaux vannes l'ammoniaque qui s'y trouve et convertir celle-ci en sulfate d'ammoniaque, qui est vendu comme engrais en France et en Angleterre.
Nous décrirons cette fabrication, avec les développements qu'elle comporte, au chapitre : Engrais chimique.
Engrais chodzko. — M. Chodzko a sougé depuis plusieurs années à préparer un engrais pulvérulent avec les matières contenues dans les eaux vannes. 11 désinfecte celles-ci avec un mélange
àSà
de sulfate de magnésie et de sulfate de fer. On opère de la façon suivante :
«c On fait une dissolution saturée de sulfate bnU de magnésie, soit seul, soit avec un sulfate de fer, en parties égales ; on les dissout dans le liquide ammoniacal en question.
» Cinq à dix litres de cette préparation suffisent ordinairement pour désinfecter un mètre cube de matière; pour que la désinfection soit complète, il est indispensable que les sels eaiployés soient privés de la réaction acide. Dans ce but, après avoir versé la solution de sulfates dans la matière, on y ajoute un ou deux décilitres d'une dissolution saturée de carbonate de potasse, contenant 5 centièmes d'un mélange en parties égales de goudron et de benzine ou d'une huile empyreumatique (1). »
On fait alors couler les liquides désinfectés au travers de fascines disposées comme celles des bâtiments de graduation. En répétant Tarrosage des fagots deux ou trois fois par jour, suivant la saison, au bout de quinze jours à trois semaines en été, et deux mois en hiver, les fascines sont suffisamment cl)argées de la matière extractive, c'est-àdire d'engrais, pour être abandonnées à la dessiccation ; quelques jours après on bat les fagots pour détacher le produit obtenu.
M. L'Hôte a analysé l'engrais Chodzko, il a trouvé :
MATIÈRES DOSÉES
Matières organiques azotées
Ammoniaque toute formée
Acide nitrique
Silice et sable
Chaux
Eau
Azote total ^ ^^
Pour
100 (çrarames
d'engrais normal.
0,65 traces
pour
iOO arrainmes
d'en lierai 9 Mipposê sec.
pr.
(*) CoiTespouJant A 9,70 de pliosplidte de chaux. (**) Correspondant à 11,78 de phosphate de chuux.
Pour établir une comparaison entre Tengraisde M. Chodzko et la poudrette, il est nécessaire de mettre en parallèle dans ce tableau ce
(1) Enquête sur la engrais industriels, publiée par ordre du ministre de l'agriculture, page 81 .
EMPLOI DES MATIÈRES FÉCALES
que 100 parties des deux engrais supposés secs renferment de principes fertilisants :
MATIÈRES DOSÉES
Dans
100 grammes
de poudrette sèche.
Matières organiques azotées Ammoniaque toute formée.
Acide nitrique
Acide phospborique
Azote total
Dans 100 grunmes
d'engrais sec de M. Chodzko.
traces.
{*) CorrespondaDt à 12,97 de phosphate de chaux. (**) Correspondant à 11,78 de phosphate de chaux.
On peut voir par ces résultats comparatifs que l'engrais obtenu par le traitement des eaux vannes doit être supérieur à la poudrette; il contient une proportion d'azote plus que double, et les matières organiques azotées qu'il renferme en assez grande quantité deviendront plus tard une source constante d'ammoniaque par leur décomposition lente dans le sol.
Chavx anlmnllsée* — Procédés d« H. Hosaelmanit. — L Utilisation
defengrais humain est d'autant plus importante, quelle se lie souvent avec la désinfection de ces matières, qui sont une cause parfois terrible d'insalubrité (1) , et toujours de dégoût pour les habitants des villes.
M. Mosselmann avait pensé à mélanger les matières fécales et les urines avec de la chaux éteinte : il arrivait ainsi à une désinfection passable, car les matières qui viennent d'être émises ne renferment qu'une faible proportion de composés ammoniacaux capables d'être attaqués par la chaux avec dégagement de gaz ammoniac. D'après de nombreuses analyses de M. Hervé-Mangon, la chaux animalisée ne renfermait guère que 0,5 pour 100 d'azote, ce qui est évidemment trop faible pour que cet engrais puisse supporter facilement des frais de transport considérables.
Procédés de iniH. Blanchard et Château. — CeS industriels préparent à l'aide des nodules et d'acide sulfurique du phosphate acide de
(1) Voyez sur ce sujet une conférence de M. Frankland {Revue des cours scicnlifiques^ 1868-1869, t. VI, p. 34), et un article de M. Blerzy dans V Annuaire scientifique de 1866 (Uasson), et le chapitre suivant, Emploi des eaux d'ëgout.
chaux et de fer auxquels ils ajoutent du sulfate de magnésie; les liqueurs acides sont versées dans les fosses d'aisances. On conçoit que le sulfhydrate d'ammoniaque qui s'y trouve soit décomposé dans ces circonstances, comme il le serait par tout autre sel de fer, le sulfate notamment, et qu'on obtienne ainsi une désinfection complète. Mais on comprend, d'autre part, que la formation et le dépôt du phosphate ammoniaco-magnésien que ces industriels désiraient obtenir ne puissent se faire qu'avec une grande lenteur et très-incomplétement , puisque ce sel est soluble dans les acides, et par conséquent dans le liquide ajouté lui-même. 11 y aura donc, au moment de la filtratlon qui avait pour but de séparer le phosphate ammoniaco-magnésien des liquides des fosses, une perte considérable en acide phosphorique qui rend l'opération onéreuse.
Jusqu'à présent il n'existe donc pas de procédé qui permette la transformation des matières fécales en un engrais inodore et commode à employer ; le seul point qui nous reste à étudier est la dilution des matières fécales dans les eaux d'égout et leur emploi à l'irrigation : c'est l'objet du chapitre suivant.