CBCZ LES ÊTRES VIVANTS
S 31. — DISCUSSION SUR l'influence des substances minérales
C'est une idée très-généralement répandue aujourd'hui parmi les agronomes, que les substances ujinérales ont une inQuence marquée sur le développement des plantes, et qu'un agriculteur soigneux doit se préoccuper constamment de rendre au sol les principes minéraux qu'enlèvent les récoltes, car l'appauvrissement du sol se traduirait bientôt par une diminution dans le rendement, et plus tard par la stérilité.
Cette opinion nous paraît tout à fait exagérée, et comme elle touche à une question importante, nous voulons, en nous appuyant sur les connaissances que nous venons d'acquérir, la discuter dans ce paragraphe avec tout le soin qu elle comporte.
Prineipcs déposés par évaporation. — L' expérience nous démontre que la composition des cendres des feuilles varie singulièrement avec leur âge. Tandis que les jeunes feuilles renferment des quantités notables de potasse et d'acide phosphorique, les vieilles feuilles au contraire ont perdu ces éléments, en même temps sans doute que les matières albuminoïdes, et, au moment où elles tombent, leurs cendies sont presque exclusivement formées de silice et de carbonate de chaux. Ne semble-t-il pas que si la potasse et l'acide phosphorique, qui accompagnent l'albumine et qui peut-être sont unis avec elle, ont une importance manifeste pour le développement du végétal, la silice et le carbonate de chaux, qui augmente dans les feuilles à mesure qu'elles ont fonctionné plus longtemps comme appareils d'évaporation, en ont peu ou pas? Les expériences citées au § 30 établissent qu'il suffit de laisser des bandes d'une étoffe légère exposées à l'action de l'air pour les voir se charger du carbonate de chaux ou de la silice dissoute dans l'eau où baigne leur extrémité, et le dépôt produit dans les feuilles, au travers desquelles circule une énorme quantité d'eau (voy. chap. VII, les paragraphes relatifs à l' évaporation), n'a sans doute aucune influence sur la marche de la végétation.
Il est donc vraisemblable qu en ce qui concenie la silice et le carbonate de chaux, la restitution absolue est inutile; c est, au reste, ce qu'a reconnu depuis. longtemps la pratique agricole, qui ne s est jamais préoccupée de rendre au sol de la foret la chaux contenue dans le bois enlevé au moment de l'exploitation. Sans doute la chaux n'est pas
toujours un simple produit d'évaporation; T influence quelle exerce sur certains sols est manifeste : aussi n'avons -nous pas l'idée de défendre une opinion exactement contraire à celle que nous attaquons. Nous croyons fermement, et les expériences que nous citerons plus loin en donnent la preuve, que les phosphates, la potasse et même la chaux, ont souvent une] importance du premier ordre ; mais cette importance varie avec la plante cultivée, et, nous le répétons, il ne suffit pas qu une substance se rencontre dans les cendres d'une espèce déterminée pour qu'on puisse affirmer à priori que cette substance aura une influence quelconque sur le développement du végétal dont elle provient.
Priaeipcs comMaéa.— Quelques-uns des principes minéraux combinés avec les tissus végétaux peuvent môme n'avoir qu'une influence très-faible. On avait cru longtemps que la silice qui se rencontre dans les pailles des céréales contribuait à leur donner une rigidité suffisante pour qu'elles puissent supporter le poids de leurs épis et échapper à la verse ; on tira naturellement de cette première idée la conclusion que les céréales qui versaient, ne renfermaient pas assez de silice et qu'il pouvait être utile de leur en fournir. En examinant la question de près, M. Isidore Pierre arriva bien vite à reconnaître sur quelles illusions est basée cette prétendue utilité de la silice. Quand on examine séparément les feuilles, les nœuds et les tiges des céréales, on reconnaît que la silice est beaucoup plus abondante dans les feuilles que dans les autres organes. Or, cette feuille présente deux parties différentes : une gatne allongée qui, .partant du nœud correspondant, enveloppe la tige sur une longueur d'environ 10 à 12 centimètres ; cette gaine doit protéger la portion de tige qu'elle entoure, comme le fourreau d'une épée en protège la lame, et, à ce point de vue, la silice peut avoir dans la feuille où elle s'accumule une influence utile. Hais, dans les blés exposés i^ la verse, le limbe qui surcharge la tige de son poids a subi un accroissement considérable, tandis que la gaine protectrice de la tige n'a pas sensiblement varié dans ses dimensions; l'équilibre naturel peut donc tendre à se rompre par suite de cette luxuriante végétation, malgré la présence d'une plus forte proportion de silice dans la plante : « de telle sorte que, s'il était possible de rogner les feuilles d'un blé trop fort, il y aurait quelque chance de prévenir la verse en privant le blé d'une partie de la silice que contiendrait la feuille. > (Isid. Pierre, Recherches expérimentales sur le développement du blé.)
Quant aux alcalis, leur utilité est douteuse dans le cas où ils
sont combinés avec les acides végétaux, ainsi que nous aurons occasion de le voir quand nous parlerons des engrais minéraux ; dans quelques cas, au contraire, ils paraissent intervenir avec les phosphates dans la constitution des matières azotées, et alors leur utilité n'est pas contestable. Ces exemples suffisent pour faire comprendre sur quelles bases peu solides était établie la théorie de la restitution absolue des matières contenues dans les cendres des végétaux au sol sur lequel ils se sont développés. Nous aurons, au reste, à revenir encore sur cette question dans la quatrième partie de cet ouvrage, au moment où nous traiterons des engrais minéraux.