‹ Cours graduel et complet de chinois parlé et écritChapitre 13 sur 278 · AVANT-PROPOS. XXJ · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS. XXJ

prétendu esprit de ceux qui, depuis vingt à trente ans, se sont donné pour tâche de nous en parler. Et comme c'est surtout, — on serait tenté de dire, uniquement, — Tesprit que nous admirons et apprécions, il s'ensuit que lorsqu'un voyageur en a beaucoup, — l'abbé Hue, par exemple, — et qu'il s'évertue, deux gros volumes durant, à ridiculiser les Chinois, à les déclarer grotesques, fourbes, haineux, poltrons, il n'y a pas lieu de s'étonner que ces singuliers renseignements, débités sur un ton qui amuse, finissent par acquérir tous les dehors des appréciations justes et impartiales. Parviennent-ils à être regardés comme vrais, — et cela arrive constamment, — par ceux de nos compatriotes, négociants, voyageurs ou agents, qui se rendent en Chine, il est clair que les arrivants rencontreront un mauvais accueil et se verront réduits à l'impuissance, si même, par surcroît, ils n'amènent pas de catastrophes.

Qui de nous, par exemple, n'a pas entendu parler de la lâcheté des Chinois, devenue pour ainsi dire proverbiale ? Que l'on s'étonne ensuite de notre mépris pour eux et, par cela même, de notre disposition à les mener à la baguette ! Et rien, pourtant, n'est moins fondé que cette opinion. Certes, tout, dans leurs mœurs et leur éducation, concourt à leur faire préférer les arts de la paix à l'éclat des exploits guerriers. S'ensuit-il qu'ils craignent la mort? Nullement. Plus d'un de leurs généraux, il est vrai, a fiii du champ de bataille devant les troupes anglaises ou françaises; mais c'était pour se suicider quelques heures après. A la prise de Tcha-pou par les Anglais, le 17 mai 1842, trois cents soldats indigènes qui s'étaient réfugiés dans un temple, s'y défendirent avec une telle opiniâtreté

XXij AVANT-PROPOS.

qu'il n'en restait plus que cinquante vivants au moment de la reddition. Us avaient d'abord égorgé ou noyé leurs femmes et leurs enfants. Ecoutons aussi ce que dit M. Edouard Plauchut dans la Revue des Deux-Mondes, du I" mai 1874^ sur le combat livré par le Bourayne, à des forbans chinois, dans les parages de Hué. « Le « corps à moitié dans Teau, se cramponnant aux mâts, « aux gréements, ces malheureux s'obstinèrent à brûler « contre nous leurs dernières cartouches. Il n'y eut pour « eux ni pitié ni merci. Deux embarcations pleines de « fusiliers allèrent achever, presque à bout portant, « l'œuvre de destruction. Le croirait on? Les pirates « ripostèrent même dans cette situation. Tous périrent. » — Le fait est que l'Occident aurait bien grand tort de se fier à Vindolence et à la poltronnerie chinoises.

De même, chacun de nous est convaincu à priori que la mauvaise foi est le trait dominant du caractère chinois. Or, chez aucun autre peuple, les promesses verbales ne sont aussi rigoureusement tenues. En quel autre pays pourrait-on, comme cela se faisait en Chine, même en i852, confier à des hommes qui ne possédaient rien au monde, 5 à 600,000 fr., en argent ou en traites, avec mission d'aller, dans Tintérieur du Kouang-tong, du Fokienn, du Tché-kiang et du Kiang-sou^ acheter, de village en village, de hameau en hameau, des épices, des sucres, des thés ou des soies ? Où trouverait-on d'aussi nombreux exemples de suicide n'ayant d'autre cause que Timpossibilité d'acquitter, aux approches du jour de l'an^ — époque à laquelle tous les comptes doivent être absolument liquidés, — des dettes contractées uniquement de vive voix ? Où voit-on la probité commerciale poussée

AVANT-PROPOS. XXUJ

jusqu'à l'héroïsme, comme on Ta vu à Canton, en i856, à la veille de Tincendie des factoreries étrangères? Le vice-roi Yé qui, deux ans auparavant, avait fait décapiter plus de cinquante mille rebelles ou réputés tels, venait de rendre un édit condamnant à la peine de mort tout indigène convaincu d'entretenir le moindre rapport avec les ^barbares », qui étaient alors en guerre avec la Chine. Les Français, les Anglais s'empressaient de quitter leurs comptoirs. Une nuit, un négociant suisse, — les résidents de cette nation étaient alors sous la protection de notre drapeau, — faisait ses préparatifs de départ. Tout à coup, il voit entrer un de ses clients chinois qui, aidé de plusieurs coulis, lui apportait quelques milliers de piastres en lingots d'argent, dont il était débiteur envers lui. Comme l'Européen lui exprimait sa surprise d'une telle témérité en un pareil moment : « Je n'ai pas voulu, • répondit le chinois, ^ qu'on pût me croire capable « d'avoir profité du malheur des circonstances, pour ne a pas payer ma dette. » Que faut-il ici admirer le plus, du débiteur s'acquittant au péril de sa vie, ou de ces pauvres portefaix n ayant pas même la pensée de commettre un vol qui n aurait point été puni, ni de faire xine dénonciation qui, certes, eût été récompensée?

Mais, dira-t-on, supposé que ces éclatants témoignages de probité se rencontrent chez le peuple en Chine, comment espérer en trouver de semblables chez les fonctionnaires de tout rang qui, dans leurs relations quotidiennes avec les étrangers, réussissent toujours à reprendre en détail les concessions que leur gouvernement s'est ^ru contraint d'accorder en gros ? Il nous sied bien, vraiment, à nous autres peuples « civilisés » de l'Europe, — surtout

Page 1