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se souvient-on pas du cri de triomphe que poussèrent les deux grandes nations maritimes de TOccident ? Cette sanguinaire et odieuse rébellion n'était à leurs yeux qu'un mouvement chrétien, résultat brillant, et surtout inespéré, de la prédication faite en Chine par les innombrables sociétés bibliques de l'Angleterre et des États-Unis. La suite a prouvé, ce que d ailleurs un agent français avait affirmé dès Tapparition des Taî-P^ing, que leurs chefs, les Hong'SiU'ts'iuënn^ les Yang-siu-ts'iuënn et autres, bien qu'élèves des ministres protestants de Canton, étaient tout simplement d affreux bandits. Il faut également reconnaître que cette insurrection, qui a duré plus de dix ans, qui a mis à feu et à sang les provinces les plus florissantes, qui a coûté à la Chine des millions d'existences humaines etprobablementplusde quinze milliards de francs, n'aurait été qu'une misérable émeute locale, si les étrangers ne s'en étaient mêlés indirectement. N'a-t on pas vu, en effet, les représentants des trois puissances maritimes solliciter Vhonneur d'être reçus à Nan-Kin par le prétendu • Roi céleste, » entouré de ses grotesques et sanguinaires acolytes ? Et, quelques mois auparavant, cette ignoble suite n'eût pas même été admise à parler, sur le pied d'égalité, aux domestiques chinois de ces trois plénipotentiaires étrangers ! — Voilà où mène l'ignorance.
Assurément, il est des classes en Chine dont rien peutêtre, pas même leur intérêt personnel, n'adoucira les sentiments hostiles; toutefois, qu'on se donne la peine de bien étudier la Chine et les Chinois, et on arrivera certainement à discerner ces ennemis irréconciliables et à trouver le moyen de neutraliser leurs agissements haineux. L'influence des autres classes de la société chi-
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noise n'y pourrait-elle rien ? Mais il faut vouloir et savoir se la rendre propice.
Jusqu'en 1842, les Cantonnais ont eu le monopole du commerce étranger. Tous les moyens doivent donc leur paraître bons pour faire rompre les traités qui leur ont enlevé ce privilège commercial. De même, les lettrés qui, en Chine, sont la seule classe dirigeante et gouvernante, se voient menacés, dans leurs intérêts les plus chers^ par chaque progrès politique que peuvent faire les étrangers. Le christianisme, qui humilie déjà cette classe prépondérante, ne blesse pas nloins les bonzes, dont il diminue rinfluence et les revenus. Or, on sait que les bonzes sont les prêtres de Bouddha et que le bouddhisme, en Chine, est la religion des masses, partagée^ publiquement ou en secret, par presque tous les fonctionnaires. La valetaille des tribunaux qui vit uniquement de contestations, de rixes, de persécutions et de rapines, applaudit tout naturellement au moindre prétexte d'une collision entre les étrangers et les indigènes, entre les chrétiens et ceux qui ne le sont pas. Des soldats isolés, des traînards ou des bandits de profession, se figurent toujours que les étrangers sont cousus d'or et d'argent. A la moindre occasion favorable, ils leur courent sus. Enfin, les procédés hautains et cavaliers de la plupart des étrangers en Chine, agents publics ou simples particuliers, à Tégard des fonctionnaires chinois de tout rang, causent des blessures d'orgueil national que, le plus souvent, rien ne saurait adoucir et encore moins guérir. Or, le Chinois, si paisible et si poli d'ailleurs, ne Test guère en réalité que par éducation. Acculé et poussé à bout, il perd tout contrôle sur luimême. Comme sa propre vie n'a plus alors aucune valeur
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à ses yeux, la vengeance devient son unique but et rien ne lui coûte désormais pour Tassouvir. Le massacre de Tienn-tsinn, hélas! ne Ta que trop prouvé!
Notre ignorance de la Chine et, par suite, notre indifférence à son égard se manifestent, avec non moins de gravité, dans les faits économiques. A force de dire et d'entendre dire que la France ne prend pas de thé; quelle a du vin; que la soie de Chine ne vaut pas la nôtre ni celle d'Italie; quelle est mal dévidée et mal filée (i); que les Chinois n'achètent point nos étoffes et encore moins nos articles de Paris ; tout le monde chez nous, gouvernants et gouvernés, reste convaincu que, commercialement parlant, il n'y a rien ou fort peu de chose à faire, en Chine, pour un Français. Voilà, du moins, ce qui se débitait à l'époque où il fut question d'étendre jusqu'à la Chine nos Messageries maritimes et d'y établir des succursales du Comptoir d'escompte de Paris.
Ces assertions seraient vraies, en tout ou en partie, qu'elles ne prouveraient pas encore l'exactitude des conséquences que l'on est disposé chez nous à en tirer. Et d'abord, où récolte-t-on sans avoir semé ? Evidemment, nous ne serions pas fâchés d'avoir im grand commerce
(i) Depuis peu cependant il y a quelque progrès à ce sujet, car voilà que nos Messageries maritimes apportent déjà plus de balles de soie pour la France que pour l'Angleterre.
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avec la Chine, et aucun fabricant ou négociant, aucun financier ne fait le moindre effort pour atteindre ce but (i). Est-ce parce que l'ensemble de notre commerce extérieur se chiffre déjà par plus de sept milliards par an? Mais où serait le mal si nos relations avec la Chine ajoutaient à cette somme trois, quatre ou cinq cent millions (2) ? Estil sage de croire que les Chinois, nos aînés de tant de siècles, changeront leurs mœurs, leurs goûts et leurs idées, pour s'accommoder d'étoffes et d'objets qui ne sauraient leur convenir ? Les Anglais Tout compris, et il y a, en Angleterre et en Ecosse, des manufactures où Von ne fabrique que pour les Chinois, en étudiant leurs besoins et en tâchant de s'y conformer. Aussi, malgré la dureté des temps, en dépit même de la résistance des Chinois à cette espèce de force majeure que représentent l'activité et 11nitiative anglaises, le commerce britannique à! importa* tion en Chine va grandissant chaque année. Il en est de même des autres nations, la nôtre peut-être exceptée. Pourquoi cela ? Il est inadmissible que nous seuls ayons à vaincre des obstacles insurmontables. Mais nous oublions que les meilleures affaires, en définitive, ce ne sont pas celles qui offrent des bénéfices immédiats et considérables. Cinq centimes assurés tous les jours pour une longue suite d'années valent beaucoup plus qu une pièce
(1) Mentionnons une très-honorable eicception à cet égard. En 1867, la Société générale eut Tidée de fonder une aorte de grande Compagnie française ayant pour but de commercer avec TExtrême-Orient et avec FAmérique du Sud. Idée certes aussi juste que féconde; malheureusement notre public n'a pas même souscrit un tiers des actions émises. Il a préféré prêter son argent aux Turcs, aux Egyptiens^ aux Mexicains, aux Péru^ viens et construire des chemins de fer en Italie, en Espagne, en Roumanie, peut-être même en Allemagne.
(2) En 1874, c'est-à-dire, trente ans après la conclusion des premier^ traités, eUesn'ont encore présenté| dans leur ensemble, qu'environ i5o millions de francs.