‹ Cours graduel et complet de chinois parlé et écritChapitre 22 sur 278 · AVANT'PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT'PROPOS

société huitiaine^ la race jaune ait des idées^ des iixstitu* lions, des mœurs et des besoins qui diflFèrent absolument des nôtres. Comme, en outre, c'est la langue qui reflète ces diflFérences, on peut se figurer combien il doit être facile de rendre instantanément perceptibles, à des Chinois, des idées et des raisonnements qui n'auront peut-être jamais traversé leur cerveau. Le moyen d'y arriver, c'est de leur en présenter des équivalents. Mais, si cela est relativement aisé dans le silence du cabinet et le pinceau à la main, c'est un travail trop compliqué, pour l'intelligence d'un interprète sérieux, que d'avoir à traduire une conversation d'affaires entre deux interlocuteurs qui, au point de vue intellectuel, n'ont absolument rien de commun. On conçoit, au contraire, que cette sorte d'enfantement devienne la chose la plus naturelle du monde pour un agent qui traite seul et par lui-même une affaire. N'ayant plus à traduire, il ne se servira pas d'arguments qui ne prouvent rien à des Chinois, et ce qu'il veut obtenir, il ne le leur présentera pas sous un jour qui, dès les premiers mots, le lui ferait refuser irrévocablement. Mais, pour en arriver là, il faut apporter beaucoup plus de sérieux, d'intelligence et d'étude, beaucoup plus de capacité et d'esprit d'observation, et, par-dessus tout, beaucoup plus de dévouement à la chose publique, que ne l'admettent même de grands diplomates.

D'ailleurs, tout travail et tout mérite, si modestes qu'ils soient^ demandent à être, si non récompensés, au moins encouragés. Or, combien d'agents, après avoir commencé à se livrer à cette tâche avec autant d'application que de succès, ont bientôt eu lieu de s'apercevoir qu'ils n'étaient ni compris ni appréciés! N'admettant pas, non plus, qu'au

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temps où nous sommes, le sic vos non vobis doive remplacer à la fois et Thonneur et largent, combien ont fini par abandonner la carrière où ils ne recueillaient plus que des mécomptes, parfois même des humiliations! C'est ainsi qu'au moment peut-être où leur coopération aurait été le plus nécessaire, leur absence a enrayé les résultats acquis et compromis l'avenir.

Le mal toutefois ne resta pas longtemps sans remède. Le gouvernement britannique, éclairé par Texpérience, finit par s'apercevoir qu'il avait suivi jusque-là une fausse route. Aussi, dès 1864, décida-t-il que, désormais, à l'exception des premiers secrétaires de légation^ tous les postes diplomatiques et consulaires dans l'Extrême-Orient, y compris les fonctions de deux ministres plénipotentiaires à Pékin et à Yeddo, seraient exclusivement confiés à d anciens interprètes ou à tout candidat justifiant qu'il savait suffisamment le chinois ou le japonais. Ce système, d'une utilité si évidente, permet de traiter les affaires communes aux deux pays, sans secousses, ni bruit, sans éveiller de nouvelles haines et sans donner lieu à de nouvelles catastrophes. En effet, quand on se comprend l'un l'autre, on arrive presque toujours à s'apprécier mutuellement, ou du moins à ne plus se laisser duper. Dans les deux cas, on évite des froissements, des surprises, des coups de tête et on n'en vient pas à user de procédés indignes des grands pays que Ton représente.

Un autre avantage de ce système, c'est que les agents, assurés désormais que leurs eflForts sont appréciés et qu'une belle carrière leur est ouverte, s'appliquent à remplir leur tâche non-seulement avec conscience, mais avec goût et plaisir. En se vouant à Tétude de la langue

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chinoise, ils apprennent à connaître la Chine, finissent même par s'y attacher et ne rêvent plus de la quitter le plus tôt possible ; chargés de défendre les intérêts de leurs nationaux, ils savent le faire sans heurter les intérêts du pays où ils vivent; car ils se promettent d'y vivre longtemps, ne serait-ce que dans Tespoir d atteindre au plus haut échelon de leur laborieuse et utile carrière. Et ainsi se trouvent satisfaits tous les intérêts,

Nous-mêmes, à notre tour^ nous voilà franchement entrés dans cette voie. Déjà deux anciens interprètes sont actuellement consuls à Fou-tchéou et à Tien-tsinn. Pour regagner le temps perdu, notre gouvernement a fait plus encore. Comme, pour apprendre, il faut étudier, et que, pour étudier, il faut en avoir les moyens, il s'est décidé à réorganiser Técole spéciale des langues orientales vivantes, préparant ainsi les éléments d'une pépinière de futurs agents officiels ou particuliers, diplomatiques ou commerciaux. Et, pour élargir lefiFet de cette grande mesure, il encourage les élèves à suivre en même temps les cours de Técole de droit et à étudier, pendant les vacances, l'anglais en Angleterre. Avec les perspectives de carrière qui déjà leur sont assurées, l'appui qu'on leur prête est une sécurité de plus pour eux-mêmes et pour le pays. Us sont, en outre, exemptés du service militaire.

La France est donc en droit d'espérer qu'elle aura toujours, dans l'Extrême-Orient, des serviteurs capables et vraiment dignes de la servir. Préparée déjà, depuis bien des années, par les soins des cinq départements ministériels qui y sont spécialement intéressés et par le concours de son éminent administrateur, M, Schefer, la réorganisation de Técole date du 8 novembre iSôg. Mais

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elle n'a pris définitivement, corps et vie que le 1 1 mars 1872. C'est donc surtout à dater de ce jour qu'il a été loisible aux jeunes gens de mettre à profit tous les avantages de la nouvelle institution pour se créer un avenir et trouver, en même temps, le moyen de servir leur pays. Afin de les encourager à entrer dans cette voie, où rintérêt des familles se lie si étroitement à rintérêt national, le gouvernement met, à la disposition des meilleurs élèves, des passages gratuits pour Saigon, Hong-kong, Chang-haï ou Yokohama; il leur accofde même, par exception, des indemnités annuelles variant de mille à quinze cents francs.

L'étude sérieuse du chinois est-elle donc une entreprise hérissée de difficultés inouïes et peut-être de dangers, pour que TÉtat semble avoir voulu les faire oublier par Fattrait de si grands avantages ? Loin de là. Mais, comme rien n'est plus nuisible à un pays que l'ignorance et les idées fausses, c'est le devoir des gouvernants d'instruire ceux qui ne savent pas et de redresser ceux qui se trompent. Or, nous avons essayé de démontrer à quel point en France on ignorait la Chine et les pays qui Tavoisinent, puisque ces régions si riches et si intéressantes sont relativement négligées par nous et presque par nous seuls.

Il en est de même de la langue chinoise, qui transmet la lumière de la civilisation à plus de cinq cents millions d'âmes et qui, parmi les différents peuples dont elle est

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te centre d action, joue le rôle que jouait autrefois le latin en Europe.

Les théories et les analyses dont elle a été Tobjet sont aussi variées que bizarres. Le sens pratique y fait surtout défaut. Selon les uns, cette langue est quelque chose de si prodigieusement difficile, qu'il faut être un génie pour en aborder Tétude, et que, pour arriver à la posséder complètement, ce n'est pas trop de toute la vie. 11 est vrai que, si Ton tient bon jusqu'à la fin, on devient un sinologue d'une telle force qu'on en peut remontrer aux membres même de l'institut de Chine. Alors, on est en droit d'aspirer à tout et d'obtenir tout. Au demeurant, la position a été si bonne pour ces grands adeptes, et la renommée leur a été si largement rémunératrice, qu'ils ont été amenés, presqu'à leur insu, à s'enfermer dans leur science, comme dans un impénétrable sanctuaire.

L'école opposée est encore plus étrange. A l'entendre, l'étude du chinois est tellement facile, les combinaisons de cet idiome tellement ingénieuses, que, pourvu qu'on ait le bonheur de les bien saisir, ou d y appliquer, le premier, quelque prodigieux moyen d'analyse, il suffit de trois mois pour arriver à traduire, et de six mois pour parler avec facilité et élégance. Il y a même un érudit qui, dans r espace de dix à quinze jours, s'est rendu un compte exact de la langue chinoise. Voilà de quoi décourager M. Thomas Francis Wade lui-même! Depuis plus de trente ans, il l'étudié et la parle dans le pays même; il a été interprète, vice-consul, secrétaire d'ambassade, puis chargé d'aflFaires en Chine; il est aujourd'hui ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire de S. M. Bri-

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tannique à Pékin (i), et pourtant, il est loin de se croire aussi savant qu'aucun de ces esprits privilégiés. Que l'on s'étonne après cela de voir apparaître parmi nous tant de systèmes pour étudier le chinois, tant de dissertations sur les tons, sur les radicaux et sur les signes phonétiques de cet idiome !

La vérité, c'est que le chinois, n'ayant presque rien de commun avec les autres langues vivantes, est par cela même très-difiScile à apprendre et exige un travail incessant de trois ou cinq années. Toutefois, les difficultés de cette étude ne dépassent pas, en moyenne, celles que Ton est obligé de vaincre pour être admis à TEcole polytechnique et pour en sortir avec honneur. Or, dans les circonstances actuelles, un jeune homme intelligent et actif, qui connaît très-bien le chinois et l'anglais, a devant lui un meilleur avenir, s'il ne lui répugne point de passer quinze à vingt ans dans l'Extrême-Orient, que s'il sortait avec un bon rang de notre première école de mathématiques.

11 y a toutefois une condition essentielle pour obtenir des succès réels et d une rapidité relative dans cette étude : c'est qu'elle ne se fasse ni au moyen de théories, ni en vue de l'érudition. Afin d'éviter ces deux écueils, il faut : premièrement, un professeur connaissant sérieusement la langue, pour l'avoir pratiquée durant de longues années, en Chine, dans des relations quotidiennes d'affaires et de société, avec les principaux dignitaires de Tempire, les autorités subalternes, les lettrés, les com-

(i) Un décret de la reine d'Angleterre vient de lui conférer la croix de commandeur de Tordre du Bain, qui lui donne le titre personnel de Sir et à sa femme celui de Lady.

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merçants et même les villageois; et, ensuite, des éléments d'étude préparés spécialement et uniquement en vue d'apprendre et de pratiquer le chinois.

Certes, il est fort honorable pour les Anglais de pouvoir comprendre et étudier, dans Toriginal, les œuvres de nos anciens auteurs. On reconnaîtra cependant qu'il est plus utile, au moins pour la Grande-Bretagne, qu'il y ait des Anglais parlant et écrivant notre langue, de manière à pouvoir vivre parmi nous, à nous observer, à exercer, sur nous et autour de nous, une certaine influence, ne serait-ce qu'en vue de faciliter ainsi le rapprochement si désirable des deux nations et la conciliation de leurs intérêts respectifs. Le superflu est agréable, mais ne saurait jamais remplacer le nécessaire. Est-on même certain de toujours bien comprendre les grands auteurs, si Ton ne parle pas et si Ton n'écrit pas couramment la langue dans laquelle ils ont émis leurs pensées ? En ce qui concerne le chinois, — si Ton s'en rapporte à l'opinion de M. T. F. Wade, dont l'autorité, en fait de sinologie sérieuse, ne saurait être, ce semble, contestée par personne, — l'important ^ Vessentiel^ V indispensable tst de le parler et de le parler bien, (// is hisforemost duty to learn the spoken language), (i) c^est-à-dire idiomati-

Q.UEMENT.

Or, qui a jamais appris aucune langue vivante dans des grammaires, syntaxes ou dictionnaires, de façon à la parler comme les indigènes ? Personne assurément; tous ceux qui l'ont essayé ne sont arrivés à posséder qu'une langue de convention, que personne ne comprend, et qui

(i) Voyez sa préface du i3 mai 1859, Book 0/ experiments .

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entrave beaucoup plus qu elle ne facilite l'acquisition sérieuse et pratique de l'idiome dont on a besoin. Trois mois passés en Angleterre, dans une famille où le français est absolument inconnu, font apprendre beaucoup plus vite l'anglais à un jeune homme intelligent que trois ou quatre années d'étude en France, à Taide de grammaires et de dictionnaires, même sous la direction d'un professeur anglais qui saurait parfaitement les deux langues. L'anglais est pourtant une langue relativement facile, dont la prononciation seule paraît échapper à toute définition et exige, pour être bien apprise, un milieu anglais. Que penser alors de l'idiome chinois, où tel son peut avoir jusqu'à cinquante et soixante significations entièrement diflFérentes, où un seul et même mot placé en haut signifie comparer^ mis en bas, qualité de marchandises y répété deux fois, attendre; sans compter qu'il marque fréquemment le pluriel et peut se traduire aussi par notre expression le même? Encore est-ce un des caractères qui donnent le moins de peine à l'élève. Mais que dire, par exemple, du caractère v, (afin de), auquel M. Stanislas Julien attribue, à raison ou à tort, jusqu'à quarante et une applications distinctes! Quel dictionnaire, quelle grammaire, quelle syntaxe enseigne le moyen de se servir de ce caractère dans le sens qull doit avoir, lorsqu'il s'agit de traduire, non du chinois en français, mais du fi-ançais en chinois, — ce qui, à tous les points de vue, est assurément le principal ?

Ceux qui écrivent des dictionnaires, des syntaxes, des grammaires, sont tous des étrangers dont l'esprit a reçu la culture de notre civilisation. Or, cette civilisation procède surtout des Grecs et des Ron^ains et se résume dans

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leurs deux langues, dont le caractère idiomatique est d'être des langues à flexions. 11 s'ensuit que nous n'avons, à notre disposition^ d'autre système linguistique que le système des terminaisons, et que forcément toutes nos grammaires s'en inspirent- Excellentes peut-être pour l'enseignement des langues qui se rapprochent plus ou moins de ce système, elles sont absolument impuissantes pour les langues qui n'ont ni alphabet ni flexions. Or, tel est précisément le caractère de la langue chinoise, qui se trouve aller ainsi presque de pair avec les hiéroglyphes de l'ancienne Egypte, Ce qui la rend maniable, c'est surtout l'association des mots, autrement dit, des caractères, devenant souvent, par le fait, de simples syllabes; ce sont les combinaisons de ces mêmes mots, les uns avec les autres ; c'est, en dernier lieu, leur position relative dans une phrase, ou dans un membre de phrase. Le caractère kienn, par exemple, associé à celui qui signifie limitation^ ou à celui qui veut dire stipulation, se traduit par économie; s'il précède celui de mince, il se rend par avarice. Que ce composé soit suivi de ce que nous appelons un substantif, il aura l'emploi d'un verbe ; qu'il soit précédé de ce que nous appelons un verbe, il faudra le traduire substantivement. Ce n'est pas tout encore. Ce qui distingue en outre le français, c'est la logique. Quand nous faisons une énumération, nous procédons, ou du plus petit au plus grand, ou du plus grand au plus petit. Eh bien, en chinois on dit : Linn-li-chiang^ tang, voisinage (5 familles), hameau (25. familles), bourg (2,5oo familles) et village ou clan (5oo familles). On dit aussi : chang-chia, haut et bas, mais il faut dire ts'ïngtchong, léger et lourd, et non tchong-ts'ïng^ lourd et léger.

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Demandez au Chinois, même le plus instruit, pourquoi cette bizarrerie qui, après tout, n'a sa cause que dans les exigences de la prosodie? Il n'en sait rien, il n y a même jamais pensé. Sa grande raison, c'est que ses livres canoniques et tous les autres livres qui en procèdent, s'expriment ainsi et pas autrement. Ses traditions^ voilà sa grammaire et sa syntaxe! Qu'il soit enfant ou jeune homme, dans Tâge mûr ou vieux, il n'a pas d'autre procédé pour étudier sa langue. 11 prend les caractères un à un et il examine comment celui-ci ou celui-là se prononce, quel ton il a dans la prosodie, comment il a été employé, dans quel livre, par qui, à quelle occasion, à quels caractères il faut l'associer pour en modifier le sens primitif, originel, et quelle extension il a pu recevoir dans le sens figuré. Le pourquoi, c'est le moindre de ses soucis. Certes^ les bizarreries qui se rencontrent dans la langue chinoise ont leurs motifs et parfois si concluants que ces anomalies cessent d'être de purs idiotismes; mais, en Chine, sur dix docteurs es lettres, il n'y en a pas trois qui connaissent ces motifs, et, s'ils les ignorent, c'est par une raison bien simple, c'est qu'ils n'y pensent jamais. Notre esprit européen, et surtout notre esprit français, nous porte constamment à analyser et à généraliser. De là, notre passion pour les principes^ pour les préceptes^ les définitions, les abstractions, les constitutions toutes d'une pièce. Eh bien, rien de cela ne peut avoir de prise sur ridiome chinois. Telle règle, réputée excellente pour trois ou quatre passages, est mise complètement à néant pour trois ou quatre autres. Est-ce bien la peine alors d en établir? L'idiome chinois ressemble fort à la constitution anglaise, qui consiste surtout dans des précédents

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