NATURE ET PRINCIPES GÉNÉRAUX DE L^IDIOME CHINOIS
MANIÈRE DE l'Étudier et de se l'approprier.
Veut-on se faire une idée exacte de la nature de Tidiome chinois ? Que Ton observe avec attention le parler des enfants en bas âge. A quoi leur servent nos savantes méthodes pour rémission de leurs idées si simples? Ne se bornent-ils pas à les exprimer exactement comme elles viennent, sans aucune liaison apparente entre les différents mots et les diverses parties de leur babil ? En sont-ils pour cela moins intelligibles ? Certes, pour les comprendre couramment, il faut avoir la clef de leur parler. Mais il est aisé de l'acquérir, et par elle on saura vite ce qu'ils disent ou ce qu'ils désirent. Eh bien, l'idiome chinois, c'est la langue des enfants; par suite, la plus naturelle du monde. Même absence de cas, de temps, de modes. Même confusion des substantifs, des verbes, des adjectifs, des adverbes. Les pensées se déroulent comme on les conçoit. Celles qui dominent les autres passent les premières. Les résultats ne précèdent pas les causes. Et comme c'est la force des choses, des impressions, des besoins, qui engendre les idées, elles s'expriment en chinois avec une vigueur et une vérité qui manquent très-souvent à notre langage plus étudié et, par cela même, plus artificiel.
Où la comparaison disparaît entre le parler des enfants et la langue chinoise, c'est lorsque les parents, cessant de se délecter
au charme du babil enfantin, se laissent aller à tous les rêves de l'ambition paternelle. Alors, il ne s'écoule pas plusieurs mois avant que les enfants, corrigés sans cesse par leurs bonnes ou leurs mères, aient déjà perdu toute la grâce de leur langage primitif, pour entrer dans le moule universel, où se forment tous les mots, voire toutes les idées de notre Occident.
Par heur ou malheur, les vieux enfants de la Chine n'ont jamais eu personne, du moins jusqu'ici, qui ait pris à tâche de transformer leur langue si essentiellement naturelle. Aussi s'est-elle conservée jusqu'à nos jours telle qu'elle a été créée. A quelle époque remonte-t-elle? Qui peut le dire ? Ce qu'il y a de constant, c'est que, sauf certains perfectionnements qui se font presque tout seuls et que reçoivent peu à peu, dans l'ordre manuel ou intellectuel, la plupart des instruments du travail humain, l'idiome chinois s'est transmis, de siècle en siècle, tel qu'il était il y a peutêtre plus de trois mille ans. Même à cette date, il n'avait pas du changer beaucoup depuis le jour où il prit naissance dans une tribu, groupée autour d'un chef et vivant de la chasse, puis plus tard du labour, sur les bords de quelque fleuve ou de quelque rivière. Ce qui le prouve, c'est la nature essentiellement idéographique, pour ne pas dirQ imagée, de cet idiome. Probablement en outre, il a dû naître au sein des régions arrosées parle Yang-tseu ou par le Hann, peut-être quelque part au-dessus de leur confluent, dans la direction àxifleupe Jaune, En effet, la plupart des historiens chinois ou européens soutiennent que c'est une grande tribu, descendue des hauts plateaux de l'Asie, par le Turkestan oriental, qui la première a fondé en Chine un Etat, en subjuguant les aborigènes. L'idiome chinois serait donc la langue des premiers occupants du sol, et non de ceux qui les ont conquis. Ceux-ci, à l'exemple de ce qui eut lieu plus tard chez les Mantchoux, les Mongols, les Turks, les Ouïgours, les Afifghans, les Persans et autres, auraient laissé une langue plus ou moins alphabétique, tandis que la langue chinoise, à l'exception des hiéroglyphes de l'ancienne Egypte, est la seule de cette forme que l'on ait jamais connue. Il est très-probable, en effet, que le système cunéiforme du groupe assyrien et le Nahuatl du
vieux Mexique ne sont que des échos de l'idiome chinois, transmis de l'est à l'ouest par quelque reflux des migrations turkotatares, et de l'ouest à Test par un flux direct de chinois, comme il s'en produit de nos jours, exactement dans la même direction, à travers le Pacifique, sur le sol californien. D'ailleurs, pour concevoir la prodigieuse persistance de cette langue, il suffit de se rappeler à quoi se réduisit l'influence, sur la grande nation chinoise, de la dynastie mongole des Yuann, fondée par Koubîaï K'ann. Ce ne sont pas non plus, il semble, les Mantchoux. de nos jours qui ont imposé leur langue ou leurs mœurs à la Chine proprement dite.
Quoiqu'il en soit, il est indubitable que, présentement encore, la langue des Chinois n'est qu'un simple résultat, le résultat naturel des premiers besoins sociaux de ce peuple. Tout y est absolument naïf. De même que l'enfant dit : Mimi bobo, le Chinois dira : temps bon. L'un et l'autre trouvent, sans raisonnement, qu*il est superflu de préciser que Mimi a bobo et que le temps est bon, puisque cette constatation résulte de renonciation même de deux mots qui, séparés, transmettent des idées différentes. S'agit-il d'exprimer ces mêmes idées au passé ou au futur ? Rien de plus simple. L'enfant et le Chinois ajouteront le mot hier ou le mot demain, sauf à modifier le degré de ces deux expressions, suivant la nuance de l'idée qu'il faut rendre. Le sens sera forcément que c'était, que ce n'est plus, que ce sera. Seulement, comme la modification que reçoit ici le sens tient surtout à une différence d'aperçu, ce sera tout naturellement par cet aperçu même que débutera renonciation de l'idée. Il s'ensuit que, dans la langue chinoise, tout ce qui détermine, modifie ou qualifie, — que ce soit un mot simple, un mot combiné, ou une phrase, — doit précéder ce qui est déterminé, modifié ou qualifié par ces mots ou par cette phrase. Et voilà la première des règles fondamentales de cette langue. L'inversion, pour nous autres Français, en est le principe.
Il est une deuxième règle qui, au premier abord, paraît bien cnigmatique. Nulle autre ne donne autant de peine aux étrangers.
notamment aux Français qui ont oublié leur latin, ou qui ne savent pas l'anglais ou Tallemand. On l'appelle règle de position, et la formule en doit remonter aux premiers de nos missionnaires qui se sont occupés de la langue chinoise ; car, dès le début, elle saute aux yeux de tout étudiant sérieux. L'illustre Abel Rémusat l'a admirablement définie en disant que, dans le chinois, <c c'est la <c position des mots qui détermine leur valeur (grammaticale), « d'après des règles précises et constantes. » Cette seconde règle consiste dans l'axiome, plus ou moins vrai, que tout caractère chinois, par cela même qu'il représente une idée, et non une syllabe inanimée, peut jouer tour à tour, à notre point de vue, le rôle d'un substantif, d'un verbe, d'un adjectif, d'un adverbe, d'une préposition, d'une conjonction, voire d'un explétif, ou même d'un point. D'abord, il est inexact de dire que tout caractère chinois peut subir de telles transformations. Il y a, en effet, beaucoup de caractères qui désignent toujours les objets et jamais l'action, comme d'autres expriment toujours l'action et jamais rien d'inanimé; — sans oublier les particules, qui ne sont en réalité que de simples outils, pour ajuster les phrases et en modifier le sens. A tout prendre, cette fameuse règle de position, fantôme assez effrayant, lorsqu'on s'en tient à distance, devient relativement peu de chose quand on se donne la peine de réfléchir et qu'on parvient, pour un moment, à se dégager des mailles étroites de nos langues d'Europe, surtout delà nôtre. Citons un exemple. Placé après le sujet, le mot haô, bien ou bon, — même en français, ces deux mots ont presque le même sens, — ne peut signifier que bien ou bon, ou plutôt la bonté de, toujours suivant ce principe, vrai neuf fois sur dix en chinois, et d'ailleurs presque fondamental aussi en allemand et en anglais, que de deux caractères placés l'un après l'autre, le premier est à l'égard du second comme une sorte de génitif par rapport à un nominatif. Disons donc : jenn-haô, homme bon, c'est-à-dire : homme est bon, ou la bonté de l'homme, la bonté d'homme, bonté humaine, — ce qui, sauf nuance, exprime toujours la même idée. Maïs si, à ces deux csLvacthrcsjenn-haô, nous en ajoutons un troisième, par exemple le caractère lô, dont le sens général est se réjouir,
avoir du plaisir^ est-il réellement possible, pour un esprit sagace, de ne pas s'apercevoir à l'instant que, par cette adjonction du caractère 16, plaisir, le rôle de haô, bon, s'est modifié ; que ce n'est plus un qualificatif, mais une sensation active; qu'en un mot, c'est maintenant un verbe donnant l'idée de trouver bon, autrement dit d'aimer, de goûter ; et que ces trois caractères chinois : jenn-haô-lô, signifient « l'hommç goûte ou aime le plaisir » ?Et, si nous mettons le caractère ki, point culminant, entre jenn, homme, et haô, bon ou aimer, soit : fennki-haô'lô, sera-t-il bien difficile de comprendre que ce ki, point culminant, joue ici le rôle d'une sorte d'adverbe, placé devant le verbe parce qu'il le détermine, comme on dirait : extrêmement, surtout; et que la phrase chinoise veut dire : c'est surtout le plaisir que l'homme aime ou préfère ? car, — notons-le en passant, — le chinois et le français se construisent chacun de telle sorte que, pour bien traduire une phrase française en chinois, ou une phrase chinoise en français, il faut, huit fois sur dix, prendre la fin de l'une pour en faire le commencement de l'autre. Certes, bien des gens peuvent dire et surtout penser que la démonstration qui précède ne saute pas précisément aux yeux. Il est certain, d'ailleurs, que, dans maint passage des livres ou des écrits chinois, il est encore plus difficile de constater comment et quand tel caractère, celui par exemple qui signifie/?wr,peutarriver, par des transformations de cette sorte, à signifier -.payer pour solde; mais quelle est donc l'étude qui soit un livre ouvert pour tout le monde ? II n'en est pas moins vrai que cette rkgle depo- W/iow n'est pas aussi inabordable qu'on se plaît à l'affirmer; qu'en tout cas elle est beaucoup plus naturelle que l'échafaudage des déclinaisons et des conjugaisons latines, allemandes ou russes. L'important pour s'y reconnaître, c'est d'y réfléchir et de se bien pénétrer, à l'avance, de ce qui constitue le caractère distinctif de la langue chinoise. Or, nous l'avons déjà dit, cette langue est essentiellement idéographique et, par suite, éminemment monosyllabique. Ce sont ces deux principes qui imposent la nécessité de déterminer, dans chaque phrase, le rôle de chaque caractère chinois par rapport à ceux qui le précèdent ou le
suivent. A cette seule condition, on peut saisir exactement et le sens de la phrase et la nuance de ce sens. Rien de plus facile à démontrer.
Dans nos langues européennes, les mois ne sont que des parcelles d'idée. Après avoir déterminé trente ou cinquante de ces parcelles, rien ne nous empêche d^ en joindre vingt autres. Il suffit pour cela d'ajouter ou de modifier une terminaison. Nous pouvons en outre prendre quelques lettres de l'alphabet et en composer autant de mots qu'il nous sera nécessaire, sauf à assigner un sens, fût- il le plus abstrait, à chaque mot nouveau. En chinois, tout caractère, disons tout signe, représente une idée entière, dans son tout comme dans ses parties. Comment cela? C'est que ce signe, ou ce caractère, n'était à l'origine, si reculée soit-elle, qu'une simple image, tout à fait matérielle. Aujourd'hui encore, malgré les modifications que plus de trente siècles de culture ont dû apporter dans les caractères chinois ou dans leur multiple application, rien ne serait plus facile que d'arriver à y retrouver cette image originelle, cette copie grossière de l'idée primordiale qu'ils représentent. Que l'on examine, par exemple, les caractères simples qui signifient : soleil, homme, poisson, tortue, char, porte, cerf, garçon, dragon, étoiles, hache et tant d'autres qu'il serait trop long d'énumérer; ou qu'on analyse le signe combiné qui donne l'idée de splendeur, éclat, et qui se prononce ^ô ou j^aô, failes des oiseaux éclairées par la lumière). Dans nos langues alphabétiques, une phrase est une agrégation de parcelles d'idées, chaque parcelle ayant un sens précis et déterminé d'avance. Dans le chinois, une phrase est un mélange, une sorte de pâte d'idées entières. Chaque signe en contient une. Aussi, pour dégager la pensée maîtresse que doit produire le rapprochement des idées réunies dans une phrase ou dans un membre de phrase, il est de toute nécessité de rechercher et de constater comment chaque signe agit sur les autres et les autres sur lui. Recourons encore à un exemple. Quand on trace isolément le caractère je, soleil, personne ne saurait dire a priori ce que ce signe veut dire en réalité, ni de quel attribut du soleil il peut être question. Mais qu'on dise :
DE l'idiome chinois. "]
sanS'Soleilrg^S'P^'Voir, on ne saurait douter que le caractère soleil ne transmette ici Tidée de la lumière qui fait le jour. On remarque, en outre, que, dans cette phrase, le sens du mot soleil est précisé par la relation de ce mot avec voir, et ne peut Pêtre avant que l'œil ait aperçu le mot voir et que Tesprit en ait compris l'action sur le mot soleil. De même, lorsqu'on dira : sans-so^ leUrterre-pas-produire, il sera clair qu'il s'agira du soleil comme — chaleur et non comme — lumière. Ce qui nous amène à établir cette troisième règle générale : aucun caractère chinois ne saurait avoir de sens précis pour le regard, avant que l'esprit se soit rendu un compte exact de tous les autres caractères qui s'y rattachent, n'importe comment, ou à quel titre. C'est une sorte de petite société de secours mutuels, qu'il s'agisse de simples caractères, de membres de phrases, de phrases tout entières, voire d'alinéa ou de paragraphes. Il s'ensuit forcément qu'on ne lit pas le chinois comme on lit le français ou l'anglais. Les Chinois même ne lisent pas leurs livres ou leurs écrits; ils les méditent, ou ils les étudient y à moins qu'ils ne les parcourent de I'cpiV, lorsque ces livres ne méritent pas une attention plus sérieuse. Il semble, au premier abord, qu'il en doive résulter une épouvantable confusion. Il n'en est rien, ou, du moins, c'est relativement peu de chose dans la pratique; car, après tout, les rapports directs d'une idée à une autre ne sauraient être très-nombreux. Une idée agit, une autre subit l'action. On est, on a, on emploie quelque chose; on donne, on reçoit d'une manière ou d'une autre, que ce soit dans le passé, dans le présent ou dans l'avenir. L'essentiel, pour se reconnaître dans cet apparent imbroglio, c'est de ne pas se complaire dans des généralités de principes et de règles qui, en chinois, risquent à chaque pas de rencontrer des démentis, mais d'étudier les caractères un à un, comme font les indigènes, et d'apprendre par cœur les termes combinés que l'usage a irrévocablement consacrés, Kou veut dire cause, causer quelque chose, ancien, mourir et affaire. Quelle règle générale, établie à notre point de vue, déterminerait, pour un étudiant, l'emploi sûr de ce caractère, lorsqu'il s'essayera à écrire en chinois? Car c'est la le point ou il faut tendre! Eh bien,
lorsque Texamen du caractère kou, pris isolément, lui aura appris que, pour signifier la cause ou à cause, ce caractère doit être précédé^ soit immédiatement, soit à quelque distance, par le caractère ^wà««, motif, exprimé ou sous-entendu, et que, dans ce cas, il termine généralement le premier membre de phrase ; qu^après la préposition vou, sans, ou le pronom ho, quel, il a paiement le même sens; que, pour avoir la signification de : à ces causes, c'est pourquoi, de là, il s'adjoint généralement cheu, être, tseu, ceci, ou encore Texplétif eurr, pour faire : cheu-kou, koU'tseu, kou-eurr; que, pour devenir Tadjectif ancien, il se met le plus souvent devant le substantif qu'il s'agit de spécifier; que, pour désigner le grand deuil, il est toujours précédé de ta, grand; que, pour avoir le sens ai affaire^ il s'associe à cheu, son synonjrme dans ce cas-là; que, pour rendre notre verbe mourir, on dira dans le style des livres vou-kou (devenir objet inanimé) et dans la langue parlée : ouang-kou, chenn-kou, pïng'kouy etc., etc., etc., l'élève ne l'oubliera plus et n'aura pas besoin de recourir à un principe grammatical, qui, sept fois sur dix, porterait à faux. On objectera que cette méthode est ennuyeuse. Du moins sera-ce une peine prise une fois pour toutes, et on aura obtenu un résultat.
Il est une quatrième règle — toujours simplement approximative — que jamais non plus il ne faut perdre de vue dans l'étude du chinois : c'est la modification que reçoit l'idée priniordiale d'un caractère, suivant qu'il est associé avec d'autres caractères à idées distinctes et parfois même similaires. Il en est de cela comme de la peinture, où il n'est guère possible de mêler deux couleurs, sans que Tune et l'autre se modifient réciproquement et produisent une troisième couleur, ou seulement une nuance dififérente. C'est exactement ce qui se passe en chinois, et nous nous trouvons, là, devant une des principales difficultés de cette langue ; car, s'il n'est pas toujours aisé de constater absolument si un caractère doit être pris comme un substantif, un verbe ou un adverbe, il est parfois encore plus difficile de savoir s'il faut prendre ce caractère dans son sens original, ou dans sa signification dérivée au premier» au second, ou axi troisième degré. Ainsi
fongf avec, signifie également identique, s^assembler; puis, camarade, et enfin, pactiser, aider. II est vrai qu^il a rarement CCS sens dérivés, sans les avoir empruntés, du moins en partie, aux caractères qui le précèdent ou le suivent, quelquefois même aux uns et aux autres.
Les Anglais triomphent beaucoup plus promptement que nous de ces difficultés. Leur langue, mélange heureu:^ de plusieurs autres de souche dififérente, telles que le celte, le saxon et le latin, se rapproche davantage des idiomes primitifs. Plus qu'aucune autre langue, le français s'en écarte par sa nature même. Le moyen de vaincre rapidement les obstacles dont paraît être hérissé l'abord de cette espèce de citadelle, qui nous est si étrangère et qui est si étrange, c'est d'y pénétrer tout de suite, en oubliant ce qui est dehors. Moins nous nous souviendrons de nos divisions grammaticales en verbes, substantifs, etc., etc., plus il nous sera facile de nous faire à un langage qui procède avant tout par aphorismes, composés presque toujours de monosyllabes, exprimant chacun une idée à part et cependant si bien coordonnés entre eux que l'idée principale s'en détache le plus souvent avec une merveilleuse vigueur, et qu'il suffit d'un simple acte de réflexion pour la saisir. Qu'on veuille, par exemple, comme cela arrive constamment aux étrangers en Qiine, traduire en chinois notre proverbe français : Qui peut la fin, veut les moyens; jamais on n'y parviendra d'une manière satisfaisante, et on infligera à l'interlocuteur chinois un labeur mental, dont il ne pourra sortir entièrement vainqueur. Mais il en sera tout autrement si on lui dit : VoU'Choueï^-pou-tou-tch'ouann, sans eau, pas flotter navire. Une tournure grammaticale pourrait-elle donner plus de clarté ou plus d'énergie à ces cinq mots? Mais, dira-t-on, il peut en être ainsi pour un proverbe isolé, tandis que, dans la vie courante, on ne saurait converser par sentences. C'est là une des erreurs les plus accréditées au sujet de la langue chinoise. On en est même arrivé à diviser cette langue en deux grands rameaux et à nommer l'un idiome ancien ou « savant, » l'autre moderne ou « vulgaire »; à établir enfin que le premier est monosyllabique, et l'autre polysyllabique, comme nos langues d'Europe. Rien assu-
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rément de plus faux en principe et de moins vrai dans la pratique. Est-ce un proverbe que cette phrase française : Cela n'a pas de sens. Le Chinois exprimera absolument la même chose en disant : pou tch'ëng houâ, pas constituer (le) terme; pas compléter (la) phrase; la phrase n'est pas complète. Ou celle-ci : Il ne s'agît pas de cela; /?ott tsàî houà chia, pas être {du) langage (au) bas. Pour dire : Il y a longtemps que je n'ai eu l'honneur de vous voir, le Chinois dira simplement : kiéou-oueï, longtemps tourner le dos. Ces trois exemples, on le voit — et il serait facile d'en citer mille, deux mille autres — sont composés de monosyllabes, et pourtant ils font partie de la langue orale des Chinois, comme notre <c bonjour » appartient au français usuel. Aussi, tout le monde en Chine les comprend : car cette manière impersonnelle, concise^ aphorismatique, constitue précisément le génie même de ce curieux idiome. C'est ainsi qu'il s'est transmis de siècle en siècle, de génération en génération. C'est le même qui a servi à composer les livres sacrés de la Chine, ceux qu'on a écrits depuis, ou qu'on écrit à présent. S'en rapprocher le plus possible, c'est parler et écrire bien le chinois; s'en éloigner trop, c'est parler et écrire mal cette langue. Le chinois, pas plus que le français, n'est divisible et ne saurait être arbitrairement divisé.
Assurément, en chinois comme en français, on ne parle pas comme on écrit; on ne rédige pas une simple lettre comme on fait une dépêche ou une thèse académique; on n'écrit pas un roman avec les expressions relevées et choisies dont on se sert pour écrire l'histoire ou faire un traité de philosophie. Il est vrai également que jadis, à l'origine de la langue, le nombre des caractères étant relativement restreint, il y avait une plus grande variété de sens attachés à chacun d'eux, et qu'aujourd'hui cette pénurie de caractères n'existant plus, il n'est plus nécessaire de tirer du sens primordial un aussi grand nombre de sens dérivés, ce qui rend assurément la langue chinoise des derniers siècles moins énigmatique. Mais c'est toujours la même langue, ayant la même origine, s'inspirant du même génie, observant les mêmes règles fondamentales et subissant les mêmes exigences.
Essentiellement monosyllabique, comme il vient d'être dit,
elle est, par cela même, essentiellement antithétique. Une des principales conditions pour la bien apprendre est donc d'en étudier et d'en bien retenir tous les termes opposés qui ont été admis et consacrés par une pratique de plus de trente siècles. Ces sortes à* antinomies sont comme autant de couples dont le mariage est indissoluble, sauf à les prononcer suivant Tordre prosodique d'après lequel elles ont été réunies. Si, dans le premier membre de phrase, on s'est servi du mot léger, le deuxième doit contenir le mot lourd et non pesant. Lorsqu'on a dit époux, il faut absolument dire plus tard épouse et non femme. Le mot monter correspondra au verbe descendre. On ne saurait dire en chinois s^élever et descendre, ou s'abaisser et monter. Cela tient à la fois au génie et à l'élégance de la langue.
Ajoutons que, si dans le premier membre de phrase on a employé cinq caractères, il est rare qu'un bon écrivain, hors les cas prévus par la prosodie, emploie quatre ou six caractères dans le deuxième membre. Notons encore que les mots simples, verbes ou substantifs, ne sauraient trouver place à côté des mots composés. Ainsi l'exige la loi du parallélisme qui joue dans la langue chinoise, un très-grand rôle et qui échappe aux Européens, lorsqu'ils ne possèdent pas suffisamment cette langue.
Est-ce à dire que ce curieux idiome soit toujours et quand même monosyllabique et que toutes les expressions en appartiennent indistinctement à la langue écrite ou parlée ? Assurément non. Comme il est, avant tout, une simple résultante des traditions, de l'expérience et des besoins journaliers de la société chinoise, il s'ensuit qu'il n'a pas de principes abstraits et encore moins absolus. Que l'on se rappelle en effet comment il s'est formé. Chaque signe ou caractère y représentant un objet, i ne sensation, une action, un rapport, le nombre des caractères a dû forcément s'accroître avec l'accroissement de la société chinoise et des besoins qu'elle faisait naître ou qu'elle développait. De là, tout d'abord, la modification des images simples primitives en signes composés et, plus tard, leur augmentation à l'infini. Cependant le clavier de la voix humaine ayant ses limites, le nombre des sons qu'elle peut produire est forcément limité. A mesure donc que les Chi-
nois se sont multipliés et que leurs besoins se sont accrus par les progrès de la civilisation, ils ont dû s'apercevoir de Tinsuffisance des sons dont se composait leur idiome. L'emploi de sons à peu près identiques pour désigner des choses • presque distinctes, n'aura pas manqué d'amener dans le langage une confusion que les relations journalières de la vie n'auront pu tolérer. Ceux qui les premiers soufiFrirent de cet état de choses, durent y chercher un remède.
Comment s'y prirent-ils ? Le plus naturellement du monde. D'abord, ils doublèrent presque le nombre des sons alors connus, tantôt en appuyant la voix, tantôt en la laissant glisser, — comme nous faisons nous-mêmes à l'égard du mot sûr^ certain, et de sur, acide, sans compter sur y dessus, et comme font aussi les Anglais, les Italiens, les Allemands, les Russes avec une infinité de leurs vocables. Seulement, ce qui chez nous est excessivement rare et constitue une simple accentuation du mot, est devenu chez les Chinois une habitude constante, puis enfin une sorte de système donnant un rôle normal à l'aspiration ou à l'absence d'aspiration. C'est ainsi que le mot kaô prononcé légèrement et /f-h-a-Ô prononcé fortement, c'est-à-dire avec aspiration, deviennent deux mots, presque deux caractères, bien que le signe auquel appartiennent ces deux prononciations, ou plutôt cette double manière de le prononcer, soit pour la vue absolument le même. TcïCang, par exemple, signifie long ou exceller; — prononcé tchang, il a le sens de : supérieur^ grandir, élever, prospérer. Le caractère //, frère cadet, prononcé sans aspiration, est un substantif; aspiré, ^'f , il devient un verbe et signifie : agir en frère cadet, c'est-àdire : avec déférence pour le frère aîné.
Les Chinois ont imaginé de répéter certains mots pour leur donner le sens du pluriel, fenn-fenn, les hommes, yang-yang, toutes les sortes ; — ou le sens de la continuité : tch'ang-tch'ang (toujours, toujours), constamment.
Prenant ensuite un certain nombre de leurs caractères les plus usuels, ils en ont fait des caractères assistants, autrement dits auxiliaires, adjoignant ceux qui marquent une action aux caractères qui représentent le mouvement, l'activité, la vie, —
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autrement dit : les verbes; et ceux qui subissent Taction, aux caractères qui représentent les objets, palpables ou non, autrement dit : les substantifs. C'est ainsi que tseu, fils ou produit; eurr, garçon ; féou^ tête ou disque ; mienn, face ; fenn, créature humaine ; fouj individu ; tsiang, ouvrier; kia, famille ; chëng, un être vivant ; ts'^aï, capacité, état ; ts'ïng^ sensation ; kienn, part ; fong, adolescent; /o, pédoncule; k'éou, bouche, etc., etc., — tout en ayant leur sens propre, — s'ajoutent constamment à d'autres caractères, identiques de souche, et leur servent de simples auxiliaires. Ils ne retiennent, dans ce cas, aucune signification qui leur soit propre. Leur tâche, unique bien que momentanée, est d'indiquer à l'oreille qu'il s'agit de tel caractère représentant telle chose. Ces auxiliaires se placent avant ou après le substantif dont ils sont appelés à déterminer le sens. Placés avant y de concert avec un chiffre, ils forment une série, d'environ cent caractères de particules numérales, comme lorsque nous disons : une tête de bétail, un mètre de soie ou de coton, un ballot de marchandises. Placés après, ils ont la valeur accidentelle de nos terminaisons, comme par exemple : ité, dans charité, aménité, — ance, dans bienveillance, pétulance, — ence, dans patience, fréquence, etc., etc.
Il en est de même pour les verbes. Ta, frapper, se mettra comme auxiliaire devant le verbe principal, parce que le fait de brisure est ordinairement le résultat d'un coup. Il en sera ainsi des auxiliaires ^(f, prendre; tsiang, saisir; yaô, désirer; houei, s'entendre à, se prendre à ; yéou, avoir ; nëng, pouvoir ; k*enn, vouloir; k'o autoriser. Mais, lorsqu'on voudra donner le rôle d'auxiliaire aux mots : làî, venir ; Viu, aller ; tch'ou, sortir ; tchô ou tchaô, effectuer ; toô, obtenir, pouvoir ; ki, atteindre ; kienn, voir, prendre effet ; chang, monter; chia, descendre ou rester; taô, arriver; léaô, achever; kouô, passer; k'i, se lever, etc., etc., il les faudra mettre après les caractères qu'ils doivent définir et compléter. Ils deviendront ainsi de simples compléments de verbes. De la même façon ya««, réalité, en réalité, — deviendra notre terminaison ment ou que : — tseu-jann, naturellement, de soi; soueï'jann, bien que, quoique; ki-jann, puisque.
Ti, clair, net, sera la marque tantôt des adjectife ou adverbes, tantôt des pronoms, des participes présents ou passés; quelquefois même il remplacera notre article défini le, la, les.
Kouô, passer, indiquera le passé indéfini ; léaô, achever, parfaire, le passé défini; tsaô, de bonne heure, notre plus-queparfait.
YaÔ, désirer et houe'i, s'entendre à, donneront le sens du futur; pâ, prendre, tsiang, saisir, tty, se servir de, — placés devant un substantif, simple ou composé, en feront un régime direct, autrement dit un accusatif, et ils devront presque toujours précéder le verbe dont ils sont le régime.
C'est ainsi encore que d'autres caractères usuels feront penser à notre verbe actif, à notre verbe passif, à nos participes présents ou passés, même à nos gérondifs, subjonctifs, optatifs, — mais jamais de manière que Ton en puisse déduire une règle générale et immuable. La seule conclusion à tirer, c'est que, si le sens d'un caractère dans une phrase est en effet déterminé par la position que ce caractère y occupe, il est vrai aussi que ce caractère ne saurait être associé qu'à des signes dont l'affinité ou l'alliance avec lui est établie et consacrée par les traditions et l'usage.
Nous ne saurions trop le répéter, le principal danger dans l'étude du chinois, c'est d'y appliquer des règles et des préceptes tirés des idiomes de l'Europe. Montrons-le par un exemple. On dit et on a écrit que le caractère /?eî*, couvrir, atteindre, préparer, — est comme une marque de notre passif. On se figure alors qu'on peut s'en servir toutes les fois qu'on désire changer un verbe actif en passif. Rien n'est moins vrai. Si le mot peï est parfois le signe du passif, c'est qu'il signifie aussi souffrir, subir. La logique indique donc qu'on ne peut s'en servir dans ce sens, lorsqu'il ne s'agit pas de quelque préjudice souffert.
Pour ne laisser à l'oreille, lorsqu'on parle, aucun doute sur l'identité des caractères employés, les Chinois très-souvent en associent deux, d'une signification plus ou moins similaire, et donnent ainsi plus de force, ou une certaine nuance, au sens qu'ils veulent rendre. Ils disent donc : lienn-tch'eu, candeur et pudeur, pour : modestie, sens moral ou honneur; — kouang^
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léangy lumière et éclat, pour : clarté, — kong-kïng, honorer et vénérer, pour : respecter, etc., etc. Seulement, il faut bien se garder de dire : tcK^eu-lienn, léang-kouang^ ou kïng-kong. Des mots transposés de cette manière ne signifieront plus rien du tout, ou auront un sens tout à fait autre.
Remarquons encore que, dans le chinois parlé, la plupart des caractères qui servent à indiquer les occupations ordinaires de rhomme, sont suivis des caractères qui représentent les objets mêmes de ces occupations. Ce sont autant de pléonasmes que Tusage consacre. Fou^ nager, aura pour complément choueï, eau; chouô, parler, houà, langage; on dira de même saô-ti, halaytT'ttrre, sié'tseu, écrire-caractères ;j^e««-^«, causer-mots; tch'eU'fann, mangQT'noumtuve; siéou-haô, réparer-bon; pannkia, déménager- ménage, etc., etc.
En réunissant en un seul mot plusieurs caractères d'une signification diamétralement opposée, on obtiendra un sens collectif qui semble, en efifet, résulter forcément du choc de deux idées mises en face l'une de Tautre. Fou-mou^ père et mère, pour : parents; fou-fsi, mari et femme, pour : ménage; laï-ouang, allées et venues, pour : relations ;^ew«-cAi«^, paroles et actes, pour : caractère de l'homme; jenn-vou, hommes et choses, pour : nature, etc., etc.
Ce qui démontre pourtant que toutes ces additions, modifications, répétitions, amplifications et pléonasmes ne font réellement pas corps avec la langue même, et ne sont guère que des expédients momentanés, c'est qu'à peine deux Chinois, réunis par le hasard, se sont -ils en quelque sorte dévisagés, au moyen de quelques phrases plus ou moins délayées ou stéréotypées, ils commencent aussitôt à contracter leurs expressions, pour arriver le plus possible à ne se servir que de monosyllabes. Il est vrai qu'alors il est de toute nécessité que l'arrangement de ces monosyllabes soit idiomatique, sous peine d'être absolument inintelligible. Les gens de bonne compagnie ne parlent jamais autrement. Il est loisible de demander à son domestique ché-mo'fenn'laï-léaô,' quel-le-homme-venir-achever ; mais on sera encore mieux compris d'un homme bien élevé, lorsqu'on dira : chouei-laï, qui vint ; —
l6 NATURE ET PRINCIPES GÉNÉRAUX
pourvu, bien entendu, que ces deux mots simples et monosyllabiques soient prononcés à la chinoise, et non à la française, c'està-dire avec l'intonation qui leur est propre. On peut dire : Siennçhëng'tô'tâ-nienn-ki, mon-aîné -beaucoup-grand-année-marque, — pour demander à quelqu'un, quel âge il a. Mais il vaudra mieux se borner aux deux mots : kouei-këng, pourvu que Taccent soit sur kou et non sur eï, et qu'on néglige le g qui termine le mot këng. On voit par là à quel péril on s'expose en négligeant d'apprendre les expressions chinoises comme elles sont faites et selon leur sens précis, pour s'amuser à chercher comment les Qiinois forment leur passif, leur gérondif ou leur optatif, toutes généralités grammaticales qui $ont particulières à l'Europe et dont aucun Chinois n'a même rêvé.
Sans doute, la langue chinoise, conmie toute œuvre humaine, a ses épines et ses difficultés. Ces difficultés sont nombreuses. Plusieurs même, grossies encore par la distance et la crainte, semblent d'abord insurmontables. Les sous-entendus et les ellipses n'aident certainement pas à saisir avec rapidité le texte des livres ou des documents diplomatiques; et il y a des tournures de phrases qui semblent pouvoir être traduites de deux ou trois manières presque différentes. Mais, avec de l'expérience, du jugement et de la mémoire, on arrive à triompher de ces obstacles avec moins de peine qu'on ne l'aurait cru. L'allemand et l'anglais, d'ailleurs, présentent à cet égard des analogies, notamment en ce qui concerne l'ellipse de si, de lorsque et de quand même, qu'il est très-utile de se rappeler en étudiant le chinois.
Ce qui cause bien plus de trouble aux élèves, c'est l'emploi des particules, autrement dit des caractères de liaison et de transition, vrais moyens d'ajustage des phrases, qui correspondent assez à nos conjonctions et à nos pronoms relatifs; c'est aussi l'appréciation à faire du rôle très-varié que jouent ces particules dans la construction des périodes. Heureusement, ces caraaères d'un emploi si difficile se résument en un groupe d'environ deux cents signes, dont la plupart figurent parmi les plus usuels.
DE L IDIOME CHmOlS. I7
Toutefois, ce sont ces caractères qui rendent relativement si obscur le style des ouvrages sérieux. Comme autant de caméléons, ils changent saris cesse de sens, de nuance et d'application, sans compter que souvent ils sont sous-entendus. Il est vrai que tous les livres anciens, comme la plupart des livres relativement modernes de quelque renommée, sont accompagnés de commentaires autorisés, sans lesquels d'ailleurs ils ne seraient pas compris de la même manière, c'est à-dire exactement, par tous les savants chinois. M. Stanislas Julien, dans le premier volume de sa Syntaxe nouvelle, a rendu un grand service aux études sinologiques en soumettant, d'après les auteurs chinois, à une analyse habile et consciencieuse, le plus grand nombre de ces caractères exceptionnels. Son travail n'a pourtant rien d'encourageant pour les jeunes sinologues; car ils pourraient n'y trouver que des motifs pour renoncer à l'étude d'une langue si peu abordable en apparence. Il convient donc de ne point s'exagérer les difficultés auxquelles donnent lieu ces caractères. 11 est au moins inutile de s'imaginer que l'on voit des montagnes là où se trouvent à peine des collines. Quand on vit en Chine et qu'on y pratique l'idiome du pays, c'est-à-dire quand on a commencé l'étude par TA B C et non par la lecture de Boileau, on acquiert, par une expérience journalière et progressive, une intuition qui n'a que faire des règles de grammaire ou de syntaxe, établies si souvent chez nous par le seul amour de la phrase et de la réglementation. Quel est par exemple l'interprète, même le moins expert, qui ne sait pas que le caractère^, — afin que, afin de, pour, — s'emploie constamment, soit avec le sens de se servir de^ soit comme marque d'accusatif, à l'instar de isiang, saisir, dans la langue écrite, et de pâ, prendre, dans la langue orale? Il n'y a presque pas de dépêches où il ne joue ce rôle, et c'est assurément un de ses emplois les plus élémentaires.
En fait, le monosyllabisme et la concision aphorismatique constituent les traits les plus caractéristiques de l'idiome chinois; par suite, ces traits, plus ou moins marqués, constituent à leur tour la physionomie essentielle des principaux styles de cette langue :
l8 NATURE ET PRINCIPES GÉNÉRAUX
— la concision extrême, elliptique, avec Temploi de mots à sens très-varié, souvent figuré ou dérivé au troisième et quatrième degré, formant le style des livres canoniques et celui de tout livre très-sérieux ; — la concision modérée, celui des documents oflSciels et de la correspondance recherchée ; et l'absence relative de concision, la langue délayée, la langue des affaires et de société, la langue de tous les jours. Qu'on ne s'y trompe pas cependant. La langue parlée n'est délayée qu'autant qu'il le faut momentanément, pour qu'elle soit bien comprise. Les expressions polysyllabiques ne sont en réalité que des expédients fugitifs, appropriés surtout à l'état de culture intellectuelle de l'interlocuteur. Oueï, mât, a besoin du mot kann, arbre qui pousse droit, pour être compris de quelqu'un qui entend ce mot prononcé isolément. II semble donc que notre mot fiançais mât se traduise dans le chinois oral par le mot polysyllabique ouei-kann. En effet, cela arrive. Mais si l'on se servait de ce mot composé dans une phrase qui aurait pour un de ses premiers caractères tcKoudnn, navire ou bateau, on serait tout aussi amusant qu'un étranger en France qui dirait : cet homme marchant de ses jambes. On dira même tout simplement j^-/cA^-ottei*, un mât, et non y-tchéoueï'kann, un mât-perche; parce que la particule numérale tché, branche, étant spéciale aux objets élancés, détermine déjà suflSsamment ce mot oueï. Or, si cela est vrai pour la langue orale, cela l'est encore bien davantage pour la langue écrite. Une cinquième ou sixième dépêche sur un même sujet n'est donc complètement et immédiatement intelligible qu'à ceux qui ont lu et étudié les quatre ou cinq premières ; de même ceux qui se fréquentent sans cesse emploient entre eux une langue plus concise que celle dont ils se servent à l'égard d'un nouveau venu. Est- il besoin d'ajouter qu'en chinois comme en français la langue des livres et des écrits est plus recherchée et plus choisie que la langue de la conversation ? Il en résulte que celle-ci contient beaucoup de caractères qu'on écarte très-soigneusement du style écrit, surtout des livres sérieux ; il arrive même que tel caractère change de portée et de sens, suivant qu'il est écrit ou prononcé. C'est que, prononcé, il aura perdu son sens primordial pour
DE l'idiome chinois. I9
prendre un sens de convention, ou qu'il est devenu simplement un moyen de liaison ou de transition, voire un son, une virgule ou un point. Mais, avec la tendance naturelle à tout Chinois, instruit de parler un langage aussi choisi que possible, — sans toutefois manquer à la condition de la clarté, — les limites des trois styles principaux sont absolument indéfinissables. Toute règle générale à ce sujet porterait à faux et la pratique seule peut enseigner quels sont les caractères, les expressions ou les tournures de phrases dont on peut se servir en écrivant et quels sont les meilleurs termes pour parler ou pour converser.
Il devient alors évident que, pour bien parler le chinois, on ne saurait se passer de l'étude des écrits et des livres anciens ou modernes, légers ou sérieux, que possède cette langue. Seulement,
— à moins de bien connaître le mantchou, qui contient les meilleures traductions de tous les livres chinois de quelque renommée,
— on ne peut étudier fructueusement ces livres, si Ton n'a commencé l'étude du chinois par le commencement, c'est-à-dire par la langue parlée, et si l'on n'est arrivé à la manier convenablement. C'est ainsi et pas autrement qu'on finira par acquérir l'intuition des sous-entendus et des elb'pses de la langue écrite, et que l'on pourra pénétrer ensuite le sens si souvent énigmatique des livres canoniques, philosophiques, historiques et autres. Qu'on ne se laisse pas aller non plus à cette illusion qu'avec notre habitude de la linguistique, avec notre esprit d'analyse et notre intelligence « supérieure », nous pouvons arriver facilement à « deviner » le sens des caractères et des expressions que nous n'avons jamais vus. Certes, cela peut arriver. Il y a des gens qui gagnent de gros lots. Mais, le plus souvent, cette présomption mène à des erreurs capitales. Rien n'est plus difiBcile que de constater le rapport qu'il peut y avoir entre deux caractères représentant deux idées difierentes. Et pourtant, surtout dans la langue diplomatique, il est de la plus haute importance que l'on saisisse non-seulement l'idée, mais encore le degré, la nuance de cette idée. Exemple : l'expression de k'éou-cheu, — dont le premier caractère signifie ordinairement bouche et l'autre réalité.
solidité des choses, — correspond parfois à nos expressions :/?oi«/ de départ f prétexte,et,souvcnt,eilQ sens de notre mot : précédent, .créer un précédent. Pourquoi? parce que le caractère cheu, solide, désigne aussi : le multiplicateur. L'expression k^éou-cheu implique donc la présence d'un outil, d'une force que la parole (la bouche) emploie pour obtenir la répétition d'un fait dont on a constaté lapremière manifestation. On avouera que, même en sachant le sens de multiplicateur attaché au caractère cheu^ il faut encore bien de la perspicacité pour arriver au sens di un précédent. Eh bien, c'est une bagatelle, lorsqu'on parle bien le chinois; car, alors, votre interlocuteur vous expliquera, par des exemples, le sens de l'e:fpression, et vous finirez par y appliquer exactement le mot français, idiomatique et technique.
Ainsi donc, plus on saura de phrases idiomatiques, c'est-àdire de dictons, de sentences, d'axiomes, de maximes, de proverbes, de phrases en un mot ou il n y a rien absolument à changer, si l'on ne veut les rendre inintelligibles, mieux on parlera le chinois. C'est aussi de la même manière et non par une autre méthode, qu'on peut arrivera bien écrire cette langue et à bien comprendre les livres et les écrits chinois. Il faut apprendre jt7arccei/r, pour pouvoir les écrire au courant du pinceau, autant de textes chinois que possible, après s'être rendu un compte exact de la valeur de chaque caractère pris isolément, puis de la valeur qu'il acquiert par sa position dans la phrase, relativement à d'autres signes, qui le suivent ou le précèdent. Dès que l'élève aura bien saisi la nature vraie de la langue chinoise, il y fera des découvertes dont la facilité Pétonnera. Les lois qui la régissent se présenteront d'elles-mêmes, sans qu'il soit obligé de les chercher. Il n'aura qu'à les formuler, au fur et à mesure que l'étude et l'expérience les lui offriront. Il apprendra ainsi le chinois sans s'en apercevoir, pouvu toutefois qu'il n'étudie pas en l'air et à demi, et que,s'attachant aux textes, il laisse décote les généralités, — sauf un petit nombre que nous allons essayer d'indiquer ici, comme de simples repères.
I . L'idiome chinois est une langue idéographique, c'est-à-dire une agrégation d'emblèmes et de symboles.
DE LTDIOBIE CHINOIS* 21
2. Elle est monosyllabique de sa nature, et ne devient polysyllabique qu'occasionnellement, momentanément et par exception.
3. Elle csxantithéttque; le sens diamétralement opposé de deux caractères, de deux membres de phrase, ou de deux phrases, servant à accentuer avec plus d'énergie le sens propre de chaque partie. Elle est en même temps parallélique, soit dans les idées, soit dans le nombre des caractères dont se compose chaque phrase ou chaque membre de phrase.
4. Elle est impersonnelle, affectant l'emploi de dictons, d'aphorismes et d'apophthegmes. Elle est extrêmement concise, n'employant que des phrases brèves, souvent elliptiques. Trèssouvent aussi le sujet y est sous-entendu et le sens d'un mot ou d'une phrase y dépend d'une idée exprimée bien auparavant.
5. Elle est prosodique et même chantante^ — l'accent et le ton variant le sens, ou le rôle des caractères.
6. La plus grande partie des caractères chinois ont d'abord un sens primordial, originel, fourni par une image ou par la réunion d'images primitives; ensuite un sens dérivé et, le plus souvent aussi, un sens figuré. Lorsqu'on réunit plusieurs caractères pour exprimer une seule idée, ces caractères présentent alors un sens combiné.
7. Un certain nombre de caractères, mais à notre seul point de vue européen, jouent toujours le rôle de verbes ou de substantifs. Le plus grand nombre peuvent servir tour à tour de substantifs, de verbes, d'adjectifs, d'adverbes, etc., etc., et même de signes de ponctuation. Cette difierence d'emploi dépend de la place que ces caractères occupent dans une phrase, ou du sens et du rôle de ceux auxquels ils sont temporairement associés. Il s'ensuit que l'idiome chinois ignore les déclinaisons et les conjugaisons. Les terminaisons qui les établissent et les précisent chez nous sont remplacées en chinois par certains caractères que l'on met avant ou après celui dont il s'agit de modifier l'application.
8^ Toute qualification, sauf le cas où il faut l'établir à nouveau, précède ce qu'elle qualifie ou détermine, et les résultats suivent les causes. La possession précède ce qui est possédé, Je
génitif se place avant le nominatif, Tadjectif avant le substantif, Padverbe avant le verbe, les propositions incidentes avant les principales. Il s'ensuit qu'à notre point de vue français, il faut, le plus souvent, traduire le chinois à rebours, le deuxième caractère ou le deuxième membre de phrase prenant en français la première place et vice versa.
9. La construction des phrases chinoises est essentiellement naturelle. D'abord le sujet, — s'il est exprimé, — ensuite le verbe, puis le régime direa et à la fin le régime indirect. Mais toutes les fois qu'il peut y avoir le moindre intérêt à fixer l'attention, soit sur le régime direct, soit sur le régime indirect, on les met devant le verbe qui les régit, en plaçant devant le premier régime les caractères jt7a, prendre, dans la langue parlée, et tsiang, saisir, ou y, se servir de, dans la langue écrite; et devant le second, les caractères qui rappellent nos prépositions, nos datifs, nos ablatifs, comme de, à, par, etc., etc. LHnversion est un des traits dominants de l'idiome chinois.
10. Que dans une phrase, il y ait deux, trois ou quatre substantifs, placés les uns après les autres, on en doit conclure de trois choses l'une : ou que c'est une simple énumération, ou que c'est une réunion de synonymes pour former un sens combiné, ou enfin que l'on se trouve devant une suite de génitifs, terminée par un nominatif.
1 1 . Lorsque plusieurs verbes se suivent, il faut d'abord s'assurer si ce sont des synonymes, ou des verbes accompagnés de leurs auxiliaires. Dans le premier cas, ils concourent à exprimer une idée d'ensemble, de combinaison. Dans le second, les auxiliaires ne sont là que pour donner plus d'énergie aux verbes principaux. Sauf ces deux exceptions, le premier verbe est généralement une sorte d'adverbe, à moins que ce ne soit un verbe employé à l'infinitif comme sujet; le second, un instrument au moyen duquel le troisième verbe devient passif, d'actif qu'il était.
1 2. Les caractères qui servent de prépositions sont très-souvent des postpositions.
1 3. Voici d'ailleurs comment les Chinois établissent les lois de leur langue^ (ouenn-fa). Ils divisent leurs caractères en mots
DE l'idiome chinois. 23
essentiels, cheu-tseu, et en mots vides, chiu-tseu. Ils subdivisent ensuite les premiers en mots inanimés, sseu-tseu, qui comprennent les noms des choses et des sensations, et en mots de vie, Houo-TSEO, qui indiquent le mouvement, l'action, l'existence. Les mots vides se subdivisent à leur tour : en particules initiales, k^i-yU'tseu; en particules finales, chié-yu-tseu; en particules de liaison, tsié-yu-tseu; en particules de transition, tchouànn-yiitseu; et en particules d'exclamation, fann-ju-tseu. De leur propre avis, ce sont ces particules, (nos conjonctions, pronoms relatifs, prépositions, adverbes, interjections, etc., etc.,) — véritables outils pour Tajustage des phrases et changeant sans cesse de sens, de portée et de rôle, — qui constituent la principale difficulté de l'idiome chinois. Heureusement, le nombre en est fort limité. Mais il y faut joindre un certain nombre de cheu-tseu, mots essentiels, qui servent constamment de particules, comme oueï, faire; ^, se servir d^; yu, donner; y unn, parler; nïng, préférer; «§«««, tranquillité, etc., etc., etc.
En somme, comme le dit si bien Abel Rémusat, « la langue ce chinoise n'ayant pas un système grammatical bien compliqué, « ne laisse pas sentir le besoin d'un traité fort détaillé. » Ce qu'il importe donc avant tout, — toujours selon ce même illustre sinologue, — c'est <c de s'attacher aux phrases citées et de s'habituer à « les analyser j!70«r se faire au goyt chinois; » c'est enfin « de les graver dans sa mémoire, y> pour s'en servir dans l'occasion et rendre, au moyen de ces mêmes phrases telles qu'^elles sont, les idées françaises qui y correspondent.
DE l'Écriture chinoise.
Tous les caractères de la langue chinoise ayant été à l'origiiie, dans leur ensemble ou dans leurs parties, des images d'objets^
DR l'Écriture chinoise.
simples ou composés, il est naturel qu'on les trace, non avec une plume, mais avec un pinceau. Se familiariser avec l'emploi exclusif d'un pinceau devient donc le premier devoir de l'élève. Tout d'abord cela peut paraître difficile et ennuyeux. Un seul mois de volonté ferme et d'habitude finit par surmonter cet obstacle qui paraissait inabordable, l^ dessin que nous donnons
ici représente un Chinois tout prêt à écrire et indique suffisamment comment il faut tenir le pinceau, pour arriver à écrire convenablement. Pour plus de précision, il est nécessaire de savoir qu'on doit tenir le pinceau verpendiculairement et le
DE l'Écriture chinoise. 25
papier droit devant sot, avec deux presse-papier dessus, pour que la feuille ne bouge pas.
De même que nos lettres se composent de jambages, les signes ou caractères chinois consistent dans la combinaison de traits ou de caractères simples. Il est donc de toute nécessité de savoir d'abord bien tracer les traits simples et de pouvoir se rendre compte, à première vue, de combien de traits se composent les caractères, simples ou composés. On écrit ordinairement le chinois par colonnes de caractères, placées les unes après les autres, de droite à gauche, mais les inscriptions, les titres, les maximes, etc., de deux ou quatre caraaères, s'écrivent horizontalement, bien que toujours de droite à gauche. Il importe que les caractères de chaque colonne ou de chaque ligne horizontale correspondent exactement les uns aux autres et forment ainsi des lignes et des colonnes strictement régulières. Les caractères désignant les personnes ou les objets que doit respecter celui qui écrit, se mettent toujours en tête d'une colonne, parfois même un, deux ou trois caractères au-dessus de la première ligne horizontale, la colonne précédente devenant par cela même écourtée et comme inachevée. Les copistes obtiennent le même résultat, en laissant vide, dans le parcours d'une colonne, l'emplacement d'un, de deux ou de trois caractères.
Ouang'j^éoU'ktunn est considéré par les Chinois comme la principale autorité en fait de calligraphie chinoise. Il a réduit les traits de son écriture à huit, qui, selon lui, se trouvent réunis tous dans le caractère^ow^, étemel. L'expérience démontre qu'il vaut mieux pour les Européens réduire à neuf les traits de récriture chinoise. On les trouvera détaillés, à côté du caractère fong, à la première page de la partie chinoise du présent volume.
L'art du calligraphe chinois consiste surtout dans l'habileté avec laquelle il appuie et laisse glisser sur le papier le pinceau qu'il tient d'une main ferme. Il importe aussi de mesurer d'abord la hauteur et la largeur que doit avoir le caractère dans son ensemble et dans ses détails, — la règle étant que le caractère composé de trois signes simples et, par suite, de seize, vingt ou trente
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traits, ne doit pas occuper sur le papier plus de place, en hauteur et en largeur, qu'un caractère absolument simple, qui consiste uniquement en trois ou quatre traits. On obtient ce résultat en amincissant les traits des caractères composés et en grossissant les traits des caractères simples. Il y a encore, pour écrire les caractères composés, certains préceptes qu'il ne faut jamais enfreindre sous peine de tomber dans une écriture difforme. La typographie est moins rigoureusement soumise à ces préceptes. Ils consistent dans la modification de certains traits. Ainsi le caractère AVow, bouche, lorsqu'il devra être écrit isolément, figurera une sorte de carré plus large que haut. S'il doit servir de radical à un autre caractère, il sera plus haut que large, et son trait de base, au lieu d'être horizontal, devra former un angle aigu, de bas en haut, dans la direction du caractère auquel on l'assigne pour radical.
D'autres traits se modifient de la même manière. Ceux-ci, par exemple, ^ et ^ , tchou ttp*té, lorsqu'ils sont mis l'un à côté de l'autre, deviennent 1^; comme ^^, houà et ^r , p*té s'unissent pour faire ^r . H est nécessaire de ne pas l'oublier; car, en ces occasions, le caractère se trouve diminué d'un trait et si l'on n'y fait pas attention, on ne peut le reconnaître dans le dictionnaire. Mais on ne saurait donner la liste de ces modifications ; car, le plus souvent, l'initiative en est prise par celui qui écrit.
Cela nous amène à constater que l'écriture chinoise se subdivise en plusieurs genres, depuis les caractères dits anciens, qui se rapprochent le plus des images primitives et dont les Chinois ne se servent plus que pour les sceaux, marques d'objets de curiosité, inscriptions en guise d^ornements ou d'enseignes, jusqu'à l'écriture absolument cursive qui est en usage dans le commerce, mais dont il serait puéril de vouloir étudier les éléments avant d'avoir passé bien des années en Chine à pratiquer sans cesse l'écriture ordinaire. C'est ce dernier genre d'écriture qu'enseigne le présent livre et dont l'écriture officielle ne diffère en rien, sinon par les jonctions de quelques traits. En toute chose, il faut procéder par degrés. Mais pour arriver, il faut du moins ne pas embarrasser sa route de ce qui n'a absolument
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aucune importance, comme par exemple récriture ancienne. Connaître deux ou trois cents caractères de cette forme d'écriture spéciale peut poser un érudit. Un sinologue sérieux peut et doit mieux employer son temps.
La forme essentielle de l'écriture chinoise, c'est l'angle plus ou moins aigu que doivent affecter les traits, lorsque, soit du haut, soit du bas, ils doivent passer de la direction horizontale à la verticale et vice versa. Ce n'est pourtant pas une règle absolue, et il y a des rondeurs indispensables. Mais il n'y a que Ximitaiion, le calque des traits et des caractères bien tracés qui puissent apprendre à l'élève ce qu'il doit savoir. Toute dissertation à ce sujet serait en pure perte. Le principal, c'est de bien tracer les traits isolés et de savoir décomposer le caractère, pour pouvoir ensuite le tracer soi-même dans l'ordre voulu des traits dont il se compose, — autrement il sera laid et difforme. La planche ci-contre, montre la manière dont les caraaères se décomposent et l'ordre dans lequel les traits doivent être tracés. Cette règle non plus n'est pas immuable. En théorie, on doit commencer le caractère par en haut et par la gauche, et jamais par un des trois derniers traits, kiné, fi ouna. En fait, cela varie beaucoup. Le mieux, c'est d'apprendre à bien tracer d'abord les caractères simples. Ils ne sont pas nombreux et aideront à bien écrire tous les autres.
Les Chinois attachent une importance extrême à la belle écriture. Il y a eu et il y a encore des calligraphes célèbres qui reçoivent de 5 à 600 francs, voire de 2 à 3, 000 francs pour une pancarte qui ne contient que quatre caractères, et ii y a des individus qui vivent littéralement de l'habileté et de l'élégance avec lesquelles ils tracent les seuls mots : Bonheur ^ Félicité y ou Longévité et Richesses. L'empereur de Chine ne saurait accorder une plus grande faveur à un de ses sujets, grands ou petits, qu'en lui donnant, comme faisaient ICang-chitlKHenn4ong,<\Mdq[\Q axiome tracé de sa main. La vérité, c'est que l'écriture chinoise est de toute beauté et constitue à elle seule un des plus précieux ornements des demeures, palais et prétoires de l'Empire.
Il est donc d'une importance capitale, surtout quand on a
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quelque aptitude pour le dessin, de s'appliquer à tracer les caractères chinois bien et vite. C'est le meilleur passeport que l'on puisse avoir auprès des Chinois fonctionnaires ou commerçants;
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Un des élèves de l'Ecole, M. Hippolyte Frandin, — je cite son nom pour encourager ses collègues et ses successeurs, — n'a encore étudié le chinois que depuis à peine trois années, et déjà il sait tracer des caractères si convenablement qu'il ferait prendre le change à l'œil le plus exercé de n'importe quel habitant du céleste Empire. II peut être certain d'en recueillir tôt ou tard de grands bénéfices. C'est ainsi d'ailleurs et pas autrement que nous arriverons à conduire nos aflfeiires en Chine sans les exposer à aucune indiscrétion indigène ou étrangère.
DE LA PRONONCIATION ET DE l'iNTONATION.
Les Chinois ont deux manières, à la fois distinctes et simultanées, d'énoncer les signes de leur langue : la prononciation, k'éou-inn, et l'intonation, chëng-inn. Celle-ci est tellement importante à leurs yeux, qu'ils paraissent indifférents à la prononciation proprement dite, pourvu que le ton de renonciation soit absolument correct. A ce titre, peu leur importe qu'un caraaère soit prononcé la ou nâ. L'essentiel est de lui donner Tintonation qui est propre au cas spécial où il est employé. Partant de là, ils établissent en principe que cinq tons distincts, — aucuns disent quatre ou sept, — régissent d'une manière générale renonciation de leurs caractères : le ton égaUhaut^ chang-p' ïng-chëng, qui consiste à se tenir dans le haut de la voix ; — le ton égal^bas, CHiA-p' ïng-chëng, qui consiste à rester dans le bas ; — le ton ascendant^ chang-chëng, suivant lequel le mot doit finir plus haut qu'il n'a été commencé ; — le ton descendant, k'iu-chëng, qui finit le mot d'une voix mourante; — enfin le ton rentrant ^ jou-CHËNG, qui est bref et presque saccadé. Il y a même plus : à entendre les Chinois et tous les sinologues étrangers, ce sont ces cinq tons,. — à Pékin, par bonheur, on n'en connaît que quatre, — qui
seuls établissent la variété ef la distinction des sens qu'un seul et même caractère peut et doit avoir.
On conçoit ce que cette théorie, — exaae au fond, — a d'effrayant et de décourageant pour ceux à qui vient l'idée d'étudier le chinois, afin de s'en servir plus tard comme d'un instrument pour faire fortune. Réduite en effet à ces termes et présentée de cette façon, elle implique la nécessité de multiplier par cinq ou par quatre le nombre des sens que peut avoir chaque caractère. Or, en attribuant seulement quatre significations distinctes à quatre mille caractères et en ajoutant à chaque caractère ses quatre tons, on arrive à trente-deux mille mots qu'il faut absolument se loger dans la mémoire ; car, nous l'avons déjà dit, la langue usuelle des Chinois ne saurait se contenter de moins de quatre mille signes ou idéogrammes.
Heureusement, cette théorie des tons chinois est, comme tous les fantômes, beaucoup plus redoutable de loin que de près. Estil, d'ailleurs, indispensable, pour prendre une forteresse, de l'attaquer du côté où elle présente le plus d'obstacles ? L'essentiel, ce semble, est de la prendre et delà garder. Le moyen d'y réussir importe peu. Disons donc tout de suite que, du moins sous le rapport des tons, l'idiome. chinois n'a absolument rien d'exceptionnel ou d'anormal ; car l'intonation, telle que les Chinois la pratiquent, existe dans toutes les langues de l'Europe, à la seule exception de la nôtre. La langue chinoise étant éminemment chantante, il serait singulier qu'elle n'eût pas de tons et que ces tons n'affectassent pas le sens et l'emploi des mots. Ce fantôme de l'intonation chinoise cessera donc bien vite d'être effrayant lorsque, laissant la théorie pour la réalité, on aura constaté qu'elle se réduit, à peu de chose près, aux règles naturelles et invariables de ce que nous appelons, purement et simplement, Vaccent. Ajoutons toutefois que, même réduite à ces simples termes, l'intonation chinoise exige qu'on s'en occupe beaucoup plus sérieusement qu'on a l'habitude de le faire en France, même en étudiant n'importe quelle langue d'Europe, Titalien ou le russe, l'allemand ou l'anglais — qui est pourtant si facile. Si mal, en outre, qu'un Français par.e l'italien ou TanglaîSjSÎ faux que soit son accent.placéleplus souvent sur la
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dernière syllabe, lorsqu'il faudrait le mettre sur la pénultième, ou même sur Tanté-pénultième, son intention peut encore être saisie tant bien que mal, parce que toutes nos langues, si elles ne sont pas sorties d'un même moule, sont du moins régies par des principes plus ou moins identiques^ qui consistent surtout dans des flexions indiquant le genre, le nombre, le cas, le mode, le temps. Or, comme l'idiome chinois a été jeté dans un moule tout à fait à part, que les flexions lui sont entièrement inconnues, et que, huit fois sur dix, ses vocables, bien que sujets sans cesse à des combinaisons, sont monosyllabiques, il va de soi que, si, en se servant de cette langue, on n'observe pas les règles naturelles de l'accentuation, on tombera dans un imbroglio dont il n'y aura absolument rien à tirer.
Prenons un exemple. Le caractère chang signifie dessus. C'est son sens primordial. Mais, puisque les caractères chinois sont avant tout des idéogrammes, celui-ci parfois peut tout aussi bien exprimer Vaction d'aller dessus que Vétat d'être dessus. Ce qui revient à dire que, par sa nature, ce signe sera forcément tantôt un verbe, tantôt une préposition, ou plutôt, en chinois, une jt70^^position. Est-il alors surprenant que ce même mot chang ne puisse pas et ne doive pas être prononcé de la même manière, — ou plutôt que le ton ou Vaccent dont on l'énonce, ne puisse pas et ne doive pas être le même dans les deux cas ? Aussi chang'Chann, avec cette forme d'accentuation, signifie : monter une montagne, et, avec cette autre forme, chann-chang, sur la montagne. Là-dessus, tel savant sinologue objectera que c'est la transposition des deux mots qui a changé le sens. Assurément, c'est bien la position du mot chang, tantôt avant le substantif chann, montagne, tantôt après chann, qui dans le premier cas en fait un verbe et dans le second une post-position. Il n'en est pas moins vrai qu'il est au moins superflu de se creuser la tête pour apprendre à priori les quatre ou cinq tons de chang, et qu'il est beaucoup plus simple, beaucoup plus sensé, beaucoup plus pratique de constater le vrai sens d'un signe dans une certaine place et de le prononcer, long ou bref, suivant les circonstances. Ici, par exemple, il suffit de dire que, dans le premier cas, chang est
long, et chafin, bref; dans le deuxième^ çhami long et chang bref. Qu'on s'en tienne là, en ajoutant une prononciation exaae, et Ton peut être certain qu'on sera très-bien compris.
Et s'il en est réellement ainsi, que faut-il faire, quels sont les principes à poser, — toujours approximativement, bien entendu, — pour que les tons chinois, dont le nombre et l'application, d'ailleurs, changent d'une province à l'autre, soient religieusement et scrupuleusement observés ?
Fort peu de chose : savoir bien exactement ce qu'on dit ; en d'autres termes, se rendre un compte bien net de la valeur grammaticale, à notre point de vue, de chaque signe chinois dont on fait usage, soit pour énoncer des mots composés, soit pour dire une phrase. Or, rien à cet égard n'aidera plus Fétudiant que le soin de ne jamais parler en traduisant, mais de se servir des phrases ou des mots composés qu'il aura appris par cœur, après les avoir, au préalable, correctement analysés.
Nous disons « parler ». Il importe, en effet, d'écarter tout d'abord les broussailles qui obstruent l'entrée de la route. Les broussailles ici, c'est l'idée que la théorie des tons s'applique à toute la langue chinoise. Certes, pour les Chinois, cela peut être vrai ; et on ne traverse pas un seul village, en Chine, sans être frappé, à quelque coin de rue, par un vacarme que ne saurait s'expliquer un nouveau débarqué. Il est produit par vingt à trente petits garçons qui, sans comprendre parfois un seul mot à ce qu'ils disent, scandent à tue-tête, chacun de son côté, les mots : tsïngfeung'pangy ming-t'êrig-tsang, etc., etc., etc. C'est durant plusieurs années que les Chinois se livrent à cet exercice, salutaire apparemment pour leurs gosiers et pour leurs oreilles. Le résultat le plus clair qu'ils en tirent, c'est de n'en être pas moins obligés, même quand ils sont arrivés à être membres de l'Institut ou ministres de cabinet, à se servir constamment de l'index de la main droite comme d'un pinceau, et de la main gauche comme d'une tablette, pour tracer la figure du caraaère qu'ils ont d'abord essayé de faire connaître isolément, en le prononçant avec toute la pré7 tendue perfection tonale dont l'étude leur aura peut-être coûté
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quelque trente années de travail, sans qu'ils aient pu réussir à l'acquérir.
Pour les étrangers, il est bon de savoir que les tons chinois sont exclusivement applicables à la langue parlée. Aucun écrit ou imprimé chinois, en tant qu'écrit ou imprimé, n'a été composé pour être compris par celui qui se bornerait à en écouter la lecture. Pour le comprendre, il faut absolument le lire soi-même, à moins qu'il ne s'agisse de compositions spéciales, comme une instruction au peuple, un roman et une pièce de théâtre, destinés à être lus à haute voix. Ainsi donc, sauf dans les cas que nous venons d'indiquer, observer les tons, ou ne pas du tout les observer, c'est entièrement la même chose. La construction même des écrits et des livres chinois en rend impossible l'intelligence par l'ouïe.
D'un autre côté, pour saisir les tons ou l'accent chinois, pour s'approprier les modulations vocales à Taide desquelles les Chinois scandent en quelque sorte leur langage le plus usuel, il n'est aucun besoin de s'astreindre, comme ce peuple, à l'inqualifiable ennui d'étudier les sept, les cinq ou même seulement les quatre tons. Il n'est aucun besoin non plus, — malgré les afl5rmatîons, à la fois contraires et peu d'accord entre elles, des sinologues étrangers, — de marquer chaque caractère aux quatre tons et de crier, durant des heures entières, avec force contorsions
chang, — change — change comme si l'on avait
chang, —
pour tache de sautiller de branche en branche à la façon des oiseaux. Ce système produit souvent des résultats singuliers: celui, entr'autres, de faire crier grâce aux malheureux dignitaires chinois qui se trouvent condamnés à entendre ce parfait langage tonique. Au bout d'une demi-heure, ils n'en peuvent plus, et c'est une double torture pour leurs oreilles et leurs cerveaux que cette manière de parler à la fois ridicule, prétentieuse et purement artificielle.
Il y a pourtant deux moyens très-simples d'apprendre à parler
le chinois avec Taccent convenable. Le premier est de s'astreindre à se faire lire tous les jours, durant deux ou trois heures, pendant un an au moins, par un lettré du Nord, d'abord lentement, et, peu à peu, de plus en plus vite, les phrases de la langue parlée et les dialogues, puis de les répéter soi-même, à voix haute, claire et imitative, au fur et à mesure de cette lecture. Inutile d'assaillir de questions son lecteur et d'analyser le genre des tons, ou d'essayer de les apprendre par principe. Ce serait peine perdue. On s'assurera soi-même, en peu de temps, que les prétendus tons chinois ne sont que de la prosodie latine, ou de l'accentuation italienne, russe, allemande ou anglaise. Nous ne mentionnons pas ici le français, dont le caractère particulier, à très-peu d'exceptions près, est précisément de n'avoir aucun accent. On verra que, dans le chinois, tout se réduit en fait à des syllabes très-longues, ou simplement longues, très-brèves ou simplement brèves. Qu'on s'habitue à prononcer les mots ou les phrases d'après ce système, autrement dit, à les chanter, à les scander à l'unisson de son lettré, et on arrivera à parler le chinois aussi bien qu'il est possible à un étranger, et on sera parfaitement compris de tout indigène instruit, pour l'être ensuite de tout le monde.
Cette méthode a un autre avantage tout aussi sérieux. Elle habitue l'oreille de Télève à saisir instantanément et à comprendre les mots tels qu'ils sont prononcés, tels enfin que Télocution courante lesabrége et en quelque sorjte les mange. Qui donc, en parlant une langue, y apporte l'articulation et le soin qu'il met à lire à haute voix ou à réciter ? Jamais non plus, en parlant, un Chinois ne dira, en toutes lettres, ni-na pour vous, ou haï-eurr pour marmot, mais bien plutôt nine et hàeurr. Jamais, sans y avoir exercé son oreille par une constante habitude, on ne parviendra à saisir au vol une conversation, surtout si on n'y prend pas part soi-même. Il serait pourtant de la plus grande importance, pour nos futurs agents en Chine, de pouvoir bien comprendre, sans avoir l'air d y faire attention, ce qui se dira autour d'eux. C'est assurément un des meilleurs moyens d'être bien renseigné.
Mais comment faire, objectera-t-on, lorsqu'on n'a pas à sa
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disposition un lettré chinois, ou qu'on a une oreille un peu rebelle à l'exacte perception des tons ? Il faut alors recourir à la réflexion et à la juste appréciation du sens des mots, simples ou combinés, dont se compose la phrase toute faite et apprise par cœur qu'il s'agit de prononcer. On doit, en dernier lieu, s'astreindre à la stricte observation de quelques axiomes généraux que m'a suggérés d'abord à moi-même, il a quelque trente ans, comme éminemment efficaces, ma propre expérienee d'élève, et que plus tard mon expérience de professeur a pleinement confirmés, justifiés, corroborés.
On a vu, dans le premier paragraphe de cette étude, que la langue chinoise parlée se sert constamment , bien que par exception, de mots composés. Or, au moment d'aborder l'accentuation de ces mots, il importe de voir comment ils se composent. Sont-ce d'abord des mots, ou des particules? Admettons par hypothèse que ce soient des mots, substantifs ou verbes. Sont-ce des mots à auxiliaires, des mots pléonasmatiques, ou des mots à synonymes? Les adjectifs ou les adverbes sont- ils à compléments, ou sont-ce des combinaisons dont les éléments agissent les uns sur les autres alternativement ? . Règle générale, bien que jamais absolue. Tout signe chinois qui, à notre point de vue, sert uniquement de marque grammaticale dans un mot ou dans une phrase, n'a jamais d^accent. Par le fait, il est bref et devient pour ainsi dire une demi-syllabe. Ce qui revient à dire que tous les substantifs, tous les verbes, tous les adjectifs, tous les adverbes, toutes les conjonctions, composés d'un signe principal et d'un complément, ont l'accent tout entier sur le signe principal, leur complément étant toujours bref. Exemples ifang-tseu, maison, taô-tseu, couteau, mou-tsiang, menuisier, doivent être prononcés comme s'il y avait fangts, taôts, moutsia, c'est-à-dire que tseu et tsiang doivent être à demi mangés. Tong-toô, comprendre, kU-laï, se lever, laï-taô, arnvei;, doivent se prononcer comme tonte, k^il, laïta. De même haôt, au lieu de haô-ii, bon ; mann-matint, au lieu de mannmann-ti, lentement; kifa, au lieu de ki-jann, puisque. Dans la réalité, il n'en va peut-être pas tout à fait ainsi. Mais l'important,
c'est d'habituer la voix à rester longtemps sur le premier mot et à ^om^er ensuite sur le second, à TefiBeurer à peine.
Dans les mots pléonasmatiques, surtout dans les verbes composés de deux mots dont le second présente un véritable pléonasme, coïCimt fou-choueï , nager-eau, saô-tij balayer-terre, sièou'haô, réparer-bon, etc., etc., Taccent est généralement égal sur Pun et l'autre mot, bien que la voix doive plus appuyer sur le premier que sur le second, sans cependant qu'elle s'y laisse tomber.
Il en est à peu près de même dans les mots composés de s3monymes, sauf à accentuer davantage celui de deux signes dont Faction sur l'autre est plus marquée.
Mais il y a des mots où, à notre point de vue, il entre trois et quatre caractères chinois pour faire un seul mot français. Exemples : ki-laï veut dire , se lever; bien qu'en réalité le signe k'i tout seul ait déjà ce sens. Laï^ venir, joue ici le rôle d'auxiliaire; il aide l'oreille à saisir de quel kH il s'agit, et marque en même temps la mise à exécution de l'action de se lever. En outre, comme c'est un mot composé d'un verbe principal et d'un auxiliaire, l'accent est tout entier sur Vi, et laï est très-bref. Mais si, pour dire : il s^est levé, on veut mettre k'i-laï au passé, moyennant la préfixe fa, il, lui, et la terminaison léaô, marque du passé défini, il est évident que fa, il, lui, gardera son propre accent, et que fc'i gardera d'autant plus le sien que la voix devra descendre une sorte de cascade formée par deux autres mots, dont le premier deviendra moins bref qu'il n'était, le dernier seul étant tout à fait bref et presque mangé. On devra donc prononcer : fa-IFt'laï'léaÔ, la voix appuyant spécialement sur k'i, parce que c'est fc'i qui détermine le plus fortement le sens de toute la phrase. Si pourtant l'on veut dire que c'est lui qui s'est levé (et non les gens qui l'entouraient), il va de soi que l'accent, tout en restant sur k'i, ne devra pas être moins fort sur fa, lui. En un mot, dans la plus grande partie des cas, l'accent est toujours sur le signe qui donne le sens particulier au mot combiné, ou même à une association de mots de cette sorte, autrement dit, à une phrase. Autre exemple : PoU'tch'ënff-ts'aï, ne valoir rien,
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pas-devenir-matériaux. L'accent le plus fort sera ici sur ts'aï, car c'est évidemment le mot capital; pou^ pas, n'aura pas d'accent; tcVëngy devenir, prendra un accent modéré. Il en sera tout autrement de k^ong'houô-léaô yhoïi à rien,terme composé dont l'analyse donne pour sens : (il) aura vécu en pure perte. Il est clair que, dans cette locution, c'est sur k^ongy qu'il faut appuyer de toute la force de la voix; ce qui n'empêche pas que houô^ vivre, ayant un sens à lui, doive également avoir son accent, tandis que léaô, simple marque grammaticale n'en a pas du tout. On doit donc dire k^g-houô-léaô.
Voyons encore un autre exemple. Siang-pou-taÔ-ti-, imprévu, ou : n'arrivant pas à la pensée, le non arrivable à la pensée. Pour peu qu'on réfléchisse, on s'apercevra que taô, arriver, est ici le moteur, mais que siang, penser ou pensée, n'^st pas non plus sans importance, tandis que pou, pas, et ti, ce qui, le, We, sorte de termination, marque d'adjectif, ou de participe, ne sont que de simples moyens d'ajustage; en d'autres termes, des particules de liaison. Il s'ensuit que c'est taÔ qui doit avoir le plus d'accent, que siang n'en sera certes pas dépourvu, tandis ^uerow et ti n'en auront pas. Et voici la phrase : stang-pou^tâô-tt. Un dernier exemple ; ouÔ-meuntKhé-fa'ti'houô'ki, nous sommes ses camarades. QuÔ, je, meunn, marque du pluriel des pronoms, ché, être, fa, lui, ti, de, à, houô, compagnon, ki, de compte. Ici l'élève est aidé par cet aperçu fugitif qu'en général les signes chinois dont la prononciation figurée en français contient une diphthongue, sont longs. D'ailleurs, c'est ouô, je, qui donne le sens au mot combiné ouô-meunn, nous; il est donc long, tandis que meunn sera bref; ché, être, étant un verbe qui marque l'état de choses, doit aussi être accentué; fa, lui, est le mot véritable; ti, simple particule, doit forcément être brève; hou&ki, deux substantifs synonymes : compagnons (pour) deviser (ensemble), auront chacun leur accent, mais houô aura l'accent le plus marqué; d'abord, à notre sens, parce que c'est une diphthongue, puis par ce qu e houô domine ki. On dira donc : ouÔmeunn-ché-fa-tt-houô-kt.
Qu'on prononce ces mots composés et cette phrase d'après les
explications qui précèdent et qu'on les fasse ensuite prononcer par un lettré chinois, on verra que Tintonation en sera absolument identique. Mais si Ton demande à ce lettré pourquoi il a dit ou plutôt scandé ces mots et cette phrase ainsi, et pas autrement, il répondra : parce que le ton de k'ong est ascendant, celui dejpow, rentrant, celui de tch'eng, égal, etc., etc., etc. On avouera sans peine que, pour les élèves français dont le seul but doit être de comprendre les Chinois et de se faire entendre d^eux, le moyen bien simple que je leur propose paraîtra certainement le plus sensé et le plus pratique. L'expérience d'ailleurs est là qui en confirme Putilité; car il n'y a pas un seul élève à Técole qui, ayant appris par cœur une phrase chinoise, ne l'énonce avec un accent presque toujours exact.
Il est vrai que, pour faire acquérir aux élèves cet accent si nécessaire, on les y prépare en leur imposant l'habitude d'une prononciation rigoureusement juste. Or, pour arriver à posséder cette prononciation, il est une condition tellement vitale que, faute de vouloir ou de pouvoir la remplir, on ferait bien de renoncer absolument à l'étude du chinois, quelques dispositions d'ailleurs que l'on eût pour cette langue au point de vue littéraire. Et cette condition vitale, indispensable, sine quâ non, que, pour des raisons assurément inexplicables, nul ne paraît avoir sufl5samment prise au sérieux, ni en Europe, ni même en Chine parmi les sinologues étrangers, c'est de savoir aspirer. Les aspirations chinoises consistent dans une double opération de la voix. Il faut d'abord asphrer l'A initial, comme nous le faisons nousmêmes dans les mots français hasard ou homard, mais y mettre trois ou quatre fois plus de force. Cette lettre doit, en effet, sortir du fond du gosier, comme toute autre consonne gutturale. Il faut ensuite la faire sentir aussi énergiquement que possible, dans la plupart des mots chinois qui commencent par k,pj tj tch et ts suivis d'une voyelle, tout en ne perdant jamais de vue cette vérité essentielle que, quelle que soit la longueur du mot chinois, dont il s'agit de simuler en lettres françaises la prononciation, ce mot ne cesse jamais d'être un.
Veut- on une preuve de Textrême importance de l'aspiration
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en chinois? Ta signifie frapper, fa^ lui; kiy combien, kH, se lever; pa^ prendre, p^a^ craindre; //, terre, fi, à la place de. Ces exemples pourraient se multiplier à Tinfini. On voit qu'il est impossible que la voix ne fasse pas une distinction nette et caractérisée entre ta et fa. Et pourtant ce sont des mots qui s'écrivent différemment. Mais en voici qui s'écrivent absolument de même et dont la signification propre dépend surtout de l'existence ou de l'absence de l'aspiration. Tchang, supérieur, tch^ang, long; pienn, l'aise, pHenn, le bon marché; //, frère cadet, fi, agir en frère cadet, avec déférence pour le frère aîné ; et ainsi pareillement à l'infini. Qu'on se figure alors un de ces beaux messieurs de salon, qui dédaignent de se donner la peine d'aspirer les mots où l'aspiration est nécessaire, qu'on se le figure parlant du bout des lèvres le chinois, cet idiome qui n'a pas de flexions, c'est-à-dire de terminaisons pour indiquer le nombre, les cas, les genres, les modes, les temps, etc., etc. Il produira évidemment une simple accumulation de sons qui n'auront aucun sens, quand bien même, — nous ne saurions trop le répéter, — les expressions et les termes dont il se servirait seraient absolument idiomatiques; car tel mot a deux sens distincts, selon qu'on le prononce avec ou sans aspiration ip^ienn-y, à bon marché, et pienn- y, à l'aise.
Mais alors, — répondra-t-on, — inutile pour les Français d'étudier le chinois, car leur gosier ne s'y 4)rête pas; leur idiome éminemment a civilisé , policé , élégant », se refusant aux aspirations a barbares » des Anglais, des Allemands, dès Espagnols, des Russes, et plus encore à celles des Chinois. Théorie fausse comme la plupart des idées préconçues! Elle érige en défauts naturels de simples faiblesses nationales. Depuis janvier 1 872 jusqu'à ce jour, plus de quarante élèves ont suivi le cours de chinois. Il n'y en a pas eu un seul qui n'ait fini par reproduire ces aspirations chinoises avec autant d'aisance et de naturel que s'il était né sur les bords du fleuve Bleu ou delà rivière Jaune. Le tout, c'est de vouloir s'en donner la peine, toute la peine, aussi bien les professeurs que les élèves. L'indolence et la routine ne mènent à rien de bon. Ces aspirations sont au moins aussi importantes que les tons ; rien ne saurait les remplacer. Mais nos
sinologues ne s'en sont jamais préoccupés suflSsamment, parce qu'elles leurs paraissaient condamnées par la langue française. Les sinologues étrangers, à leur tour, n'ont pas appelé sur ce point toute l'attention voulue, parce que leurs langues ayant de ces aspirations à foison, elles leurs semblaient n'avoir pas besoin de démonstration et devoir s'enseigner d'elles-mêmes. Telle est la principale raison pour laquelle l'étude du chinois parlé n'a point encore fait de progrès sérieux, et surtout pratique^ en Europe; elle a toujours manqué par la base; elle a toujours été arrêtée par le dédain d'un de ses éléments les plus essentiels, je veux dire ses nombreuses et presque constantes aspirations.
Sont-elles d'ailleurs aussi difiSciles qu'on veut bien le croire et le dire? pas le moins du monde. Elles exigent un exercice forcé d'à peine quelques jours, et voici le moyen bien simple de s'y habituer. Que l'on se fasse une loi de répéter, durant une semaine, cinquante à soixante fois, tous les matins et autant de fois le soir, les syllabes suivantes :