‹ Cours graduel et complet de chinois parlé et écritChapitre 27 sur 278 · ET DE L INTONATION CHINOISES · texte numérisé non relu

ET DE L INTONATION CHINOISES

n'est qu'accidentelle; à plus forte raison pour ceux où elle doit toujours se faire sentir.

Arrivons maintenant à la prononciation proprement dite et disons tout d'abord qu'elle ne diffère pas beaucoup de la nôtre et qu'elle n'exige aucun effort surhumain, ni aucune contorsion des lèvres ou de la figure. La langue chinoise bien parlée est certainement bien moins dure à entendre que l'allemand. Bien des sinologues français ou étrangers se sont servis, pour indiquer la prononciation chinoise, de sons empruntés à des langues étrangères. Constamment, les élèves se voient renvoyés par eux tantôt à un son latin, tantôt à un son allemand, tantôt à l'alphabet des Portugais, des Grecs ou des Russes. Méthode encourageante pour celui qui hésite encore à aborder une étude dont on ne lui montre, comme à plaisir, que les épines et les fossés. La vérité est que, sauf les aspirations qui, après tout, ne sont pas absolument nouvelles pour la langue française, il n'y a pas un son chinois qui ne puisse être parfaitement indiqué et figuré par des lettres et des sons exclusivement français. Aussi, le présent ouvrage, destiné avant tout, sinon exclusivement, aux Français, n'a recours, pour indiquer la prononciation, à aucune langue étrangère. Il sera facile de le démontrer en suivant l'ordre des lettres de l'alphabet.

La lettre a n'existe en Chine, comme initiale, que tout à fait dans le Nord, notamment à Pékin. Partout ailleurs, elle est remplacée par le son nga^ les consonnes n et ^ devant se prononcer distinctement, quoique simultanément.

Il en est de même de nos voyelles e et o, employées comme initiales. En Chine, sauf à Pékin, elles deviennent, ngé et ngo. Nous avons conservé ici les sons nga, ngé, ngo, parce que la prononciation de Pékin n'est, après tout, que du particularisme. Mais on devra se rappeler que ces sons correspondent à nos a,e^o, employés comme initiales, et on pourra les prononcer comme nos trois voyelles, au lieu de dire nga, ngé, ngo. On prononcera donc ad libitum: ngann ou ann, — ngenn ou enn, — ngo ou o, ouô, suivant les cas.

Comme voyelle finale, a ne varie jamais; tandis quee est muet

dans les mots qui ne reçoivent pas d'accent, et grave dans les mots dont Taccent est modéré. E devient la diphthongue eu dans les mots qui sont aspirés, ou qui reçoivent toute la force de l'accent.

L'o non accentué reste ce qu'il est ; il se prononce très-souvent ouô, lorsqu'il est long, c'est-à-dire accentué.

Vu est très-mouillé, surtout lorsqu'il est long et que, par suite, il porte tout le poids de l'accent. Le son ou se prononce comme en français.

La consonne b n'existe pas en chinois.

La consonne c non plus ; car, avec a, elle forme k ; avec e, les sons tché^ tcKé^ tsé, tsé. De même avec o ou ou. Avec u, elle forme ts^ très-mouillé.

La consonne d n'existe pas.

F a le même son qu'en français.

G s'emploie très-rarement et devient presque toujours ^e.

H initial s^spirQ fortement ; comme intermédiaire, cette lettre, dans notre ouvrage, sera toujours indiquée par ', c'est-à-dire par une apostrophe jetée au milieu d'un mot, comme ceci : fc'a. Mais toutes les fois que l'A initial est suivi d'un i, il se prononce dans toute la Chine, sauf dans l'extrême Sud, chi. A Pékin on dit même si. Cependant, comme il y a une foule d'autres signes dont la prononciation commence par la véritable lettre s, nous avons conservé le son chi partout où, en réalité, on devrait écrire hi, sauf à le prononcer en sifflant. Par là, nous distinguerons les signes qui commencent par un h et ceux qui commencent par un s.

La consonne k présente une difficulté pareille, lorsqu'elle est suivie de la voyelle / . Dans le Sud, on dit ki, kia, kié, kio, kiuj exactement comme on dirait en français. Mais, à mesure qu'on^ remonte vers la Chinecentrale etsurtout en avançant vers leNord, k suivi de l'i devient tsi. Il semblerait donc tout simple que l'on écrivît tsi y comme font d'ailleurs en Chine la plupart des sinologues étrangers. Eh bien ! non; car, alors aucune distinction ne pourrait être établie entre les mots qui s'écrivent, soit par un véritable ts^ soit avec le k mouillé par l'i. Quoi qu'on ait pu dire, en effet, il existe, à Pékin même, une distinction entre tsi et ki. Voici en quoi elle consiste : le k mouillé par un / se prononce en appuyant

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la langue contre les dents supérieures, exactement comme si Ton avait le défaut de bredouiller. — Tsi^ au contraire, doit être prononcé en appuyant la langue contre les deux rangées des dents et en produisant le son sifflant. Aussi, pour établir cette distinction, nous avons conservé la lettre /r, soit qu'elle précède un a, soit qu'elle précède un i, sauf aux élèves à prononcer kij kia, kié, kio, ktaô, comme s'ils bredouillaient, et tsty tsia, tsié, tsio, tsiaô^ en les mouillant très-fortement et en leur donnant un son très-sifflant.

Nous ne nous arrêterons pas sur les consonnes /, m, w, jt?, /, v, dont le son est identique en chinois et en français. Tch et ts représentent suffisamment les sons qu'ils doivent figurer; seulement, il faut prononcer tch avec les dents serrées et ts en sifflant.

Pour indiquer un son nasal et long^ nous nous sommes servi de la terminaison ng^ — qu'il s'agis§e de ang ou de ëngy — en lui donnant la valeur qu'elle a dans beaucoup de mots français, dans celui de sang^ par exemple, où le g final ne se prononce pas. Il est donc bien entendu qu'on ne dira jamais tchangue, tchëngue, tchongue; mangue^ meungue, mongue; nangue, nëngue, nongue, etc., etc.; on dira tout simplement tchang, tcheng, tchong, etc., etc., — sans faire sentir le ^ final, mais en donnant aux sons ang^ ëng, ong un caractère très-long et très-nasal.

La lettre /, toute seule, est brève; la lettre^ est longue.

Il y a une distinction à établir entre ou et pou, entre o et ouô. Bien des mots d'ailleurs qui, dans les autres provinces de la Chine, se prononcent simplement o long, acquièrent à Pékin la valeur de la diphthongue ouÔ.

A wa, wé, Tpang, wong, nous avons substitué oud, oué, ouang, ouông.

Les I marqués d'un tréma doivent garder le son i et ne pas prendre le son ang, ëng, ou od.

De même, un tréma placé sur les a, les e, ou les o, a pour but de leur conserver leur valeur primordiale.

Bien des fois l'o des Chinois, particulièrement des Chinois du nord et de Pékin, acquiert la valeur de aô, mais il doit toujours se prononcer comme une seule voyelle et non comme a et o. C'est

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le ton, ou plutôt Vaccent qui produit cette transformation. Prenons pour exemple la locution k;o-y, cela se peut. On doit la prononcer k'aô-y, mais de manière que aô ne fasse qu'une seule et unique syllabe. Cette prononciation se réduit à appuyer sur fc'o, pour lui donner plus de valeur qu'au son auxiliaire /, dont le simple rôle ici est d'être un complément de verbe.

La différence entre IV fermé et Veu diphthongue est très-sensible, bien que difficilement appréciable ; car ce son varie nonseulement du nord au sud, de l'est à l'ouest, mais même d'une province ou d'un district à l'autre. En thèse générale, Ve précédé d'une aspiration devient forcément eu.

Sous la réserve des observations qui précèdent, les prononciations figurées dans cet ouvrage doivent se lire, entièrement et exclusivement, à la française, mais de façon à conserver toujours aux signes ou caractères chinois leur nature monosyllabique, quelle que soit la manière dont nous en ayons figuré la prononciation avec des lettres françaises.

Rien n'est plus confus et même énigmatique au premier abord que la masse de signes dont se compose la langue chinoise. Il est vrai qu'à l'instar d'une rangée de hautes montagnes qui de loin paraissent inaccessibles, cette masse de caractères se régularise et se simplifie pour qui se donne la peine de les étudier. Comment d'ailleurs la société chinoise s'en serait-elle servie depuis tant de siècles, si elle n'y avait trouvé des classifications et des méthodes, ces outils dont il n'est jamais donné à l'esprit humain de se passer entièrement, à quelque degré de culture qu'il soit parvenu. On peut même dire qu a ce seul point de vue la langue chinoise a une supériorité incontestable sur nos langues

d'Europe. Pour un philologue, en efifet, qui s'occupe de Thistoire comparée des langues, rien ne saurait être plas instructif ni plus attrayant que d'étudier à fond la formation de ce curieux idiome. Quelle source inépuisable d'aperçus ingénieux! A n'observer même que les rapports, toujours visibles quoique toujours voilés, qui existent entre les besoins d'une grande société humaine et les images dont elle a fait, à la longue, des mots, des syllabes et des lettres, quels précieux moyens d'analyse pour quiconque épie, scrute et compte les vibrations de l'esprit humain, depuis la nuit si obscure qui enveloppe la création de l'univers ? Par là s'explique en outre pourquoi en Europe, et notamment en France, il y a tant d'érudits qui s'occupent avec une ardeur si tenace de cet idiome, bien qu'a première vue leurs recherches ne paraissent pas toujours présenter de résultats appréciables. Qui sait pourtant si, quelque jour, ce ne sera pas l'étude, abstraite et toute théorique, de la langue chinoise, qui nous aidera à élucider scientifiquement les problèmes encore si peu résolus touchant notre commun berceau et les premières ramifications de l'espèce humaine ?

Quant à nous, professeur, et à nos élèves, il nous suffit de savoir qu'à Torigine, non de la langue chinoise, mais de la culture régulière de cet idiome, ceux qui tentèrent d'en réunir et d'en constituer les premiers éléments, n'avaient, en définitive, à leur disposition qu'environ trois mille caractères d'une extrême simplicité, qu'ils classaient en six sections, — partant toujours de cette notion, assurément très-naturelle, que ces caractères étaient, avant tout, des symboles et des emblèmes.

Or, par cela même que c'étaient des symboles, ceux qui se rapprochaient le plus des objets auxquels ils correspondaient, formèrent nécessairement la première section, celle des symboles iMiTATiFS,^/j«^-cA?;^; par exemple, les signes qui donnent l'idée d^ homme, de cheval, de tortue, de poisson, etc., etc. Il est de toute évidence que cette première section fut et dut être la base de toutes les autres.

La seconde comprit tous les caraaères indicatifs, tché-cheu,

comme ceux par exemple qui donnent l'idée de deux ou de trois.

La troisième dut être déjà moins simple, car les premiers philologues chinois y rangèrent tous les signes à combinaisons d'idées, qu'ils appelèrent houeï-y, comme par exemple le caractère qui a le sens de coagulation et qui se compose du signe eau, c'est-à-dire liquide, et du signe ceinture.

La quatrième section comprit les caractères intervertis, tchouânntchou; exemple : chang haut et chia bas, qui ne forment, après tout, qu'un seul et unique caractère représenté assis, pour signifier haut, et renversé, pour donner l'idée de bas.

La cinquième section réalisa un progrès encore plus sensible; elle inaugura le système des sons pris à part et abstraction faite de ridée. Elle fut appelée section des syllabes ou rhythmes, kié-chëng, et présente quelque analogie avec les syllabes finales de notre versification ; exemple : feung abondant et feung immortel; c'est-à-dire un caractère simple et un caractère composé, mais tous les deux se prononçant absolument de même.

La sixième section enfin, celle des caractères à métaphores, kia-isié, — exemple : sinn, cœur, fenn, humanité,^, pensée, etc. , — devint le véritable point de départ de presque tous les caractères chinois qui sont encore aujourd'hui en usage, ou en voie de formation, ou même qui peuvent jamais être formés.

On conçoit cependant que ce classement des signes chinois, si excellent qu'il pût être au point de vue de la philologie pure, ne devait point suffire comme instrument quotidien; en d'autres termes, comme système de dictionnaire courant. Les Chinois s'ingénièrent donc à en chercher et à en inventer d'autres qui fussent plus en rapport avec leurs besoins de tout instant. Ils ont fini par en trouver trois ; méthode naturelle, méthode analytique et méthode rhythmiqueou tonique.

Par méthode naturelle, les Chinois entendent le groupement des signes de leur langue, suivant l'affinité plus ou moins grande qui existe entre ces signes et les idées qu'ils expriment. Ainsi le ciel

préside à toute la série des corps célestes ou des idées qui s*y rattachent immédiatement. La terre forme un groupe d'objets n'ayant que la terre proprement dite pour point de départ. Tous les animaux constituent un autre groupe ; les poissons ont le leur; les oiseaux forment une section à part; puis les arbres; les plantes; les montagnes; les cours (feau; les demeures; les insectes; les outils^ etc., etc. Le monument littéraire où, pour la première fois, se trouve exposé ce système, date d'environ onze cents ans avant notre ère. Il est intitulé : Eurr-yâ ou Vade mecum. Il fut suivi de T'aï-yâ, puis de PH-yây sortes d'oracles linguistiques qu'on respecte d'autant plus qu'on s'en occupe moins. Ajoutons que ces trois monuments primitifs de la langue chinoise, notamment le premier, n'ont été achevés qu'après la mort de Confucius, par un de ses élèves.

Le système analytique répond assurément le mieux à la nature même du plus grand nombre des caractères chinois. Qu'est-ce en effet qu'un caractère chinois composé ou combiné? Une sorte d'image devenue un idéogramme, mais impliquant à la fois le sens de l'idée représentée par cette image, la nuance du sens origmel et le son qui doit le rendre perceptible à l'ouïe. Comment une image, après être graduellement arrivée à ne plus représenter qu'une de ses propres nuances, en est-elle venue enfin à ne plus être que le signe d'un simple son, c'est une étude qui touche de trop près à l'histoire et à la philosophie du langage, pour pouvoir, même en passant, être abordée dans un ouvrage spécialement élémentaire (i). Ce qu'il nous importe de savoir avant tout, c'est que, — sauf un très-petit nombre de signes chinois qui aujourd'hui encore se rapprochent le plus des objets dont ils étaient originellement les images les plus fidèles et que les premiers philologues chinois, comme nous l'avons vu tout à l'heure, rangèrent dans la catégorie dts signes imitatifs, — la théorie veut que tout caractère, composé ou combiné, contienne d'abord un signe

(i) L'éipinent directeur des Archives nationales, M. Alfred Maury, en a donné un lumineux aperçu, merveilleux à la fois de clarté et d'enchaînement, dans son étude sur : Les origines de VEcriture^ insérée dans la Revue des Deux-Mondes^ du !•' septembre 1875. On fera bien d'y avoir recours, si Ton se livre sérieusement à Tétude du chinois.

simple pour indiquer grosso modo Pidée générale représentée par le caraaère, puis iin autre signe, simple ou composé, pour en préciser le son et Pidée. Prenons pour exemple le signe simple niu, femme ou femelle; ajoutons-y le signe, également simple, mou, mère; nous aurons un caractère composé qui se prononcera mou et signifiera maîtresse d'^école, c'est-à-dire, une femme devenue, par vocation ou autrement, la mère intellectuelle des enfants d'autrui. Malheureusement, il en est de cette belle théorie comme de tous les principes auxquels on peut avoir recours pour soumettre la langue chinoise à une systématisation qui est absolument incompatible avec sa formation historique; ce n'est le plus souvent qu'une simple théorie. Il arrive en effet sans cesse que l'idée primordiale des caractères simples se trouve comme noyée dans les sens qui procèdent de cette idée, ou qu'un caractère composé de deux ou trois signes simples, ne garde le son d'aucun d'eux et se prononce tout différemment. Quoi qu'il en soit, si, d'une part, on se rappelle toujours la première origine des signes chinois, et si, d'une autre part, on tient compte de notre tendance naturelle à simplifier les outils de notre activité, on comprendra sans peine que cette classification, parfois h)rpothétique, des caractères chinois en signes, dont les uns, tant bien que mal, donnent le sens, tandis que d'autres, en certains cas, ne fournissent que le son, est encore la plus rationnelle et la plus pratique. C'est qu'elle découle, — répétons-le, — de la nature même de l'idiome. Aussi, a-t-elle été adoptée par les Chinois, il y a plus de vingt siècles. Elle eut même, bien certainement, été adoptée beaucoup plus tôt, si, avant Confucius ou de son temps, le nombre des caractères chinois n'eût été si restreint. D'ailleurs, les hommes d'État et les philosophes ont, en général, fort peu de goût pour la linguistique. Et Confucius était avant tout l'un et l'autre. En somme, c'est une méthode fondamentale. Nous y reviendrons tout à l'heure pour l'examiner et l'étudier complètement.

Reste la troisième et dernière méthode, celle des rhythmes, autrement dite, syllabique ou tonique. C'est la méthode qui s'éloigne le moins de notre propre système alphabétique. Elle

suggère donc Tidée que Porigine n'en est pas exclusivement chinoise. Ce sont en effet les bouddhistes qui Pont introduite en Chine, vers Pan 5oo de notre ère. Comme elle ne peut procéder à l'étude des tons, autrement dit des rhfthmes, qu'en établissant une distinction entre les initiales et les finales, il va de soi que, par cela même, elle aborde, indirectement, une région plus ou moins alphabétique. Aussi est-ce la méthode qui trouve le plus de faveur auprès des sinologues étrangers. Ils se flattent qu'un temps viendra, où l'influence croissante de leurs travaux, — d'ailleurs fort louables et même fort utiles, — jointe à toutes les sortes de supériorité de la civilisation occidentale, finira par s'imposer avec une telle force à Vinfériorité de la civilisation de l'Extrême Orient, que même la langue chinoise, le plus ancien idiome du monde peut-être, fondra comme de la neige aux ardents rayons de nos langues à flexions, notamment de l'anglais, qui tend à a devenir déplus en plus universel ».

Ils oublient que ce système n'a rien de neuf pour les Chinois: que, du moins en principe, ils le connaissent depuis environ quatorze siècles, et que ceux dont ils le tiennent n'ont pas même réussi à entamer la langue chinoise, même après avoir converti au culte de Bouddha la plus grande partie de la nation qui parlait et cultivait cette langue. Inutile de rechercher les causes de ce fait, quoiqu'elles se présentent presque d'elles-mêmes. Mais on est autorisé à croire que les efforts dirigés vers le même but par les Européens n'atteindront pas, en somme, un résultat bien différent. L'idiome fondé par plus de trente siècles de besoins, de moeurs, d'institutions et de traditions, est un monument assez solide pour repousser les assauts les plus violents, fussent ceux de la marée toujours montante des Anglo-Saxons. Il n'y a que des cataclysmes qui puissent abattre de tels rocs. Et peut-être la Chine n'est-elle pas destinée à en subir.

Pour nous autres Français, d'ailleurs, ce système ne ferait qu'augmenter les difficultés déjà très-considérables de l'étude de la langue chinoise; car il ne présente rien de stable, rien de précis. C'est du sable mouvant dans du brouillard. Que peut-on bâtir, en effet, sur les règles de la prononciation anglaise? Que l'on

examine les systèmes de prononciation du chinois, préconisés par Morrison, Medhurst et Wade, Anglais tous les trois, en y joignant celui de Wells Williams, un Américain. Ce sont pourtant ces quatre sinologues, d'un grand mérite assurément, qui ont produit les meilleurs dictionnaires, sans parler de celui du P. Gonçalves, écrit en portugais. Total : — cinq systèmes différents de prononciation du chinois.

Quoi qu'il en soit , Tesprit humain se laissant toujours et partout séduire à ce qui est nouveau , les Chinois même ne purent échapper entièrement au charme d'un système si peu d'accord pourtant avec la méthode qui répond à la nature de leur antique idiome. Aussi dès Papparition du bouddhisme chez eux, dans la seconde moitié du premier siècle de notre ère, se mirent-ils à « iournasser » leur langue à idées, d'après le modèle des langues à sons qui leur arrivait. C'est ainsi qu'à la longue, ils ont fini par produire, au commencement du siècle dernier, un dictionnaire — le plus colossal qu'il y ait sans doute, — composé de cent dix volumes et connu sous le nom de p'eï-ouenn-ynn-fou , trésor des sons rhythmiques pour la mémoire des caractères. C'est ainsi, pareillement, que les différentes régions de leur vaste pays et que toutes leurs provinces, sinon tous leurs départements, ont chacune un ou plusieurs dictionnaires chargés de thésauriser aussi les rhythmes ou les tons particuliers à chacune d'elles. Cela seu. dénote la fausseté du point de départ et Tinefficacité du système ; car les rhythmes ou les tons varient nécessairement, plus ou moins, avec les localités. Il s'ensuit que, quel que puisse être le penchant des Chinois, et surtout des sinologues étrangers, à employer et à composer à l'infini des dictionnaires toniques et par cela même syllabiques, ils ne le font jamais qu'à titre d'expédient, Quil s'agisse d'une difficulté sérieuse à vaincre, d'un problème littéraire ou même d'une simple question de linguistique à résoudre, force leur est d'avoir recours au seul système qui ne saurait leur faire défaut, le système analytique, qui est celui des radicaux et phonétiques; c'est le seul en effet qui tienne compte de l'origine et de la nature de l'idiome, sauf à l'étudier lui-même

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avec soin dans les développements que comportent nécessairement cette origine et cette nature.

Quant à nous, personnellement, dont le but est de hâter le plus possible en France l'étude pratique du chinois pratique, nous avons dû écarter le système des tons, comme à la fois superflu et peu abordable, et le remplacer en quelque sorte, — ne serait-ce que pour les commençants, — par celui de V accent. La méthode analytique, à ce point de vue, c'est-à-dire la méthode des clefs et des sons, est la seule, qui puisse et doive avoir de la valeur. En quoi consiste-t-elle ?

Quelque varié et subdivisé que puisse être le développement des idées primordiales de l'homme, elles se réduisent, en principe, à un bien petit nombre. Dieu, le ciel, la terre, Phomme. En haut : le soleil et la lune; en bas : Teau, les poissons, les montagnes et les vallées, les arbres et les plantes, les animaux de toute sorte, les oiseaux. Entre le ciel et la terre : Pair et le feu. Qu'on examine l'homme ou toute autre créature vivante, on y distingue la tête, le corps, les mains ou les ailes et les pieds. La tête à son tour a des cheveux, des poils ou des plumes, des yeux, un nez, une bouche, une langue, des dents, des oreilles. Tout être en vie a en outre du sang et le pouvoir de sentir, quel que soit le nom qu'on donne à cette faculté, qu'on l'appelle cœur, esprit ou instinct. Qu'on se figure ensuite des images, grossières ou déjà ingénieuses, représentant ces idées et ces choses à la fois primordiales et principales. Ne se trouve-t-on pas, immédiatement, en présence du point de départ de la langue chinoise, et, en même temps, du système, essentiellement naturel, de sa classification première et de ses subdivisions ultérieures? La moindre réflexion, alors, suggérera que ces notions primordiales et principales constituent, par la nature même du système de langue qui en découle, autant de grandes divisions, autant de moules ou de matrices, destinées à contenir et ensuite à laisser se développer à l'infini, dans chaque direction première, toutes les notions secondaires et partielles. Ce sont encore autant de points de départ.

autant de sources pour toutes les combinaisons auxquelles peuvent donner lieu les caractères chinois. C'est ce que nous autres Européens nous appelons les radicaux. Les Chinois les nomment Tseu-pou, en écrivant, et pou-chéou, en parlant.

Reste à savoir combien il doit y avoir de ces grandes divisions. Ceci, par malheur, dépend un peu du jugement d'un chacun, et il n'est pas aisé de se mettre tous et immédiatement d'accord sur la question de savoir si telle notion est primordiale et principale, si telle autre est ultérieure et accessoire. Aussi, quelque ancienne que soit chez les Chinois la méthode analytique, il n'y a environ que cent cinquante ans qu'ils ont fini par limiter à deux cent quatorze le nombre des caraaères radicaux, — dont, suivant Sir Thomas Wade, trente appartiennent au style élevé et cent trentesept au langage de tous les jours, sans en oublier quarante-sept qui tombent de plus en plus en désuétude.

Le premier dictionnaire que les Chinois aient eu d'après ce système porte le nom de Chouiyouenn ou Science des mots. Il date de l'an 128 avant Jésus-Christ et contient cinq cent quatorze caractères radicaux. Plus tard, cependant, on trouva que ce nombre ne suffisait pas et on le porta à cinq cent quarante-deux, voire à cinq cent quarante-quatre. Mais, sous la dynastie des Mïng, on les réduisit derechef, dans le Tseu-Houeï, « Dictionnaire, » à trois cent soixante et enfin à deux cent quatorze, dans le K'ang'Chi'tseU'tienn , « Statut des caractères ». C'est le dernier ouvrage de ce genre qu'aient écrit les Chinois. Il est pour eux ce que le Dictionnaire de l'Académie firançaise est pour nous.

Ce n*est pas à dire pourtant que ce nombre de deux cent quatorze ne puisse être réduit davantage. Le P. Gonçalves l'essaya dans son excellent Dictionnaire chinois-portugais, et n'admit que cent vingt-sept radicaux. Mais ce savant sinologue compliqua sa tentative d'une prétendue méthode alphabétique, qui ne saurait trouver grâce auprès de quiconque veut sérieusement étudier la langue chinoise. D'ailleurs, cette réduction de deux cent quatorze à cent vingt-sept radicaux est l'œuvre d'un étranger et, par suite, ne peut l'emporter, auprès des Chinois, sur

ce qu'ils ont jugé convenable de fonder eux-mêmes et de maintenir.

Il y a donc, dans la langue chinoise, deux cent quatorze caractères ou signes radicaux ^ desquels sont censés procéder tous les autres. En fait, à part leur sens propre et leur emploi spécial comme caractères isolés, ce sont tout simplement des têtes de chapitre ou de série, sous lesquels sont rangés, classe par classe, jusqu'à la deux cent quatorzième inclusivement, tous les signes dont la réunion constitue la langue chinoise. La première- série débute par le caractère qui n'a qu'un seul trait, et la dernière, c'est-à-dire la deux cent quatorzième, par un caractère composé de dix-sept traits. Les subdivisions de ces deux cent quatorze chapitres consistent dans l'adjonction, à gauche et à droite, en haut ou en bas, parfois même au beau milieu, d'un, de deux ou de plusieurs traits, — soit que ces adjonctions forment autant de caractères de signification différente, soit, comme il arrive quelquefois, que leur signification leur vienne uniquement de leur association avec le radical qu'ils accompagnent, pour en préciser ou en nuancer l'idée, ou pour en indiquer simplement le son. De cette manière, la première subdivision de n'importe quel des deux cent quatorze chapitres consistera dans le radical et l'adjonction d'un seul trait, la deuxième dans le radical et l'adjonction de deux traits, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la liste des caractères qui se rattachent à un radical soit entièrement épuisée.

Ces radicaux, du moins dans nos traités européens, étant numérotés, rien de plus facile que de les apprendre par cœur et d'arriver à les connaître par la même méthode qui nous rend familières les lettres de notre alphabet, sauf bien entendu la différence qu'il y a entre vingt-quatre et deux cent quatorze, et sous la condition de se rappeler par exemple que, dans l'alphabet chinois comme dans le nôtre, d suit immédiatement c, et que r, précède toujours s.

On voit, par là, que ce système de radicaux, si naturel à la langue chinoise dont il forme la base, n'est après tout qu'un simple expédient pour bien ranger les caraaères chinois dans un

dictionnaire et les rendre faciles à trouver toutes les fois qu'on ne peut en reconnaître, à première vue, ni le sens originel, ni le sens composé, dérivé ou figuré, ni même la prononciation. Telle est la principale, sinon la seule utilité de ce système.

Ces caractères ont d'ailleurs été si naturellement choisis pour former deux cent quatorze têtes de série que, sauf un très-petit nombre dont le radical ne se démêle pas toujours facilement, le radical des autres caractères se détache en quelque sorte de luimême des formes composées dont il fait partie, et il suffit de quelques mois de pratique pour se les rendre familiers.

La difficulté, c'est de bien compter les traits qui s'ajoutent à un radical pour faire un caractère combiné ou composé, et elle s'augmente considérablement lorsqu'il faut lire, non des livres imprimés, mais des manuscrits ; car les Chinois, pour aller plus vite, surtout dans les relations d'affaires ou même de société, ne se gênent pas pour employer des abréviations, sans compter les erreurs de toute sorte qu'ils commettent par oubli, par laisseraller ou par ignorance. Mais l'habitude amène à triompher de tous ces obstacles.

Qu'est-ce donc que ces traits additionnels qui, sans faire partie d'un radical, forment cependant avec lui un caractère dont il faut savoir la prononciation et le sens, à quelque point de vue qu'on l'examine, soit en lui-même, soit dans ses rapports avec d'autres caractères ?

Ces traits additionnels, pris dans leur ensemble et abstraction faite de leur nombre, se nomment communément en Europe phonétiques. Les Chinois les appellent tseu-mou, moules ou maternités de caractères, par opposition avec tseu-pou, gouvernements ou paternités de caractères, nom sous lequel, comme nous l'avons vu, ils désignent les radicaux de leur idiome.

D'où viennent ces éléments phonétiques et quel est leur rôle?

Ils procèdent des radicaux exactement comme les radicaux d'aujourd'hui ont eu pour matrices les copies. grossières des

objets que les premiers Chinois aperçurent pour la première fois et d'où ils tirèrent leurs premières idées. Cela est si vrai que la plus grande partie des radicaux comme j^, crochet; jenn, homme; pâ, huit; ki, banc; taô, couteau; li, force, etc., etc., servent à la fois de signes phonétiques et de radicaux, suivant les circonstances. Seulement la plupart des signes phonétiques sont, dans leur forme et surtout dans leur sens principal, beaucoup moins simples que les radicaux; ils présentent déjà des combinaisons bien plus compliquées, ou plutôt des dérivations produites, avec le temps, par les transformations diverses et successives de Pusage et des besoins de la société chinoise. Aussi, leur présence dans un caractère composé a pour but, à la fois, d'en indiquer le son et d'en préciser ou d'en nuancer le sens déjà exprimé, ou simplement indiqué grosso modo, par le radical. Exemple : les radicaux niaô, oiseau, j^u, poisson, et mou, arbre, indiquent presque toujours qu'on veut parler d'un oiseau, d'un poisson ou d'un arbre quelconque. Le signe phonétique, — que ce soit un autre radical ou simplement la combinaison de quelques traits partiels, — du moment qu'il est joint à l'un de ces trois radicaux, indique le plus souvent le son du caractère qui en a été formé et en même temps l'espèce de l'oiseau, du poisson ou de l'arbre, ou encore la nature et le degré de l'idée, — peutêtre de la métaphore, — que l'on s'est proposé de rendre, en prenant pour point de départ un oiseau, un poisson ou un arbre.

Nous disons le plus souvent, car il arrive sans cesse que la prononciation d'un caractère composé n'est indiquée ni par un signe phonétique, ni par un radical, et qu'elle lui vient de Tamalgame des prononciations respectives des deux signes, ou encore d'une cause dont le souvenir s'est perdu dans la nuit des temps.

Et comme, après tout, la bouche humaine ne peut émettre qu'une quantité de sons relativement fort restreinte, même en tenant compte des modifications que l'aspiration y ajoute, les Chinois, puis les sinologues étrangers, ont été amenés par la nécessité la plus simple à examiner ces sons, à les supputer, à les trier et à les distribuer dans les cadres d'un système, — les uns,

comme nous venons de le dire, les nommant tseu-mou, maternités de caraaères, les autres les appelant primitifs ou phonétiques. On a constaté qu'il y a environ quatre mille tseu-mou ou maternités s'ajoutant,une fois au moins, à un radical ou paternité, tseupou, et formant ainsi tous les caractères, simples ou composés, de la langue chinoise telle qu'elle existe aujourd'hui. Mais, comme la moitié des signes phonétiques ne s'ajoutent que très-rarement deux fois à un même radical, on est arrivé à conclure qu'il n'y a, enréalité, que mille neuf cent trois signes primitifs ou phonétiques, y compris deux cent quatorze radicaux employés comme des signes phonétiques, ou comme de simples additions à quelques caractères de leur propre classe. Une fois ce nombre déterminé, on en a fait une classe et on a trouvé qu'elle pouvait à son tour se partager en cinq subdivisions. La première comprend les deux cent quatorze radicaux qui perdent, momentanément, mais sans cesse, leur nature de caractères idéographiques ^ponr devenir de simples sons, ou des signes de nuances d'idées. La seconde est la classe des caractères composés; elle comprend les signes phonétiques formés de radicaux auxquels on a ajouté un ou plusieurs traits. Isolés, ces traits n'ont aucun sens. La troisième comprend les signes phonétiques formés de deux radicaux, dont l'un reste ce qu'il est par sa nature, tandis que le second devient un signe phonétique. La quatrième embrasse tous les caractères phonétiques composés de trois ou quatre radicaux, dont un seul indique le sens et dont les autres indiquent le son, formé généralement de la combinaison de deux ou trois sons différents. La cinquième, enfin, présente une série de caraaères se composant de ceux qui en eux-mêmes ne sont déjà plus simples et constituent autant de combinaisons dérivées des caraaères simples. Les trois dernières séries ne contiennent que des caraaères composés, dont les parties, réunies ou isolées, présentent toujours un sens, par opposition à la seconde série qui ne contient que des caraaères combinés, où les traits additionnels n'ont absolument aucun sens isolément.

La mémoire jouant un très-grand rôle dans l'étude de la langue chinoise, — puisqu'on ne saurait bien parler le chinois si l'on ne sait l'écrire correctement, et qu'on ne saurait le faire si l'on ne se

rappelle l'exacte composition d'un caraaère, — cette formation de la plupart des signes chinois, au moyen d'un radical, tseu-pou, ou poU'ChéoUf gouvernement ou paternité de caractères, et d'un signe phonétique, tseu-mou, moule ou maternité de caractères, exige que l'élève s'y arrête. En s'appropriant les caractères simples et les traits de pinceau qui les constituent, il aidera grandement sa mémoire à retenir tous les caractères, combinés ou composés, dont il a besoin.

M, J. Callery, qui avait passé bien des années dans l'intérieur de la Chine et qui, plus tard, devint l'interprète officiel de notre première mission officielle en Chine, mettant à profit les idées conçues à ce sujet par un de nos plus éminents évêques-missionnaires, Mgr Desflèches, et s'inspirant des travaux faits avant lui dans ce sens par le D' Marshmann et le P. Gonçalves, a fini par réduire à mille quarante le nombre des signes phonétiques, et les a groupés méthodiquement en un ensemble, où chacun d'eux se présente, plus ou moins complètement, avec ses dérivés plus ou moins légitimes. Par malheur, livré à ses seules forces et entravé par de jalouses rivalités, cet habile sinologue n'a pu développer et parfaire son œuvre, qui, au lieu de devenir véritablement pratique et féconde, est restée forcément à l'état d'embryon. Linguiste hors ligne, comme le regretté G. Pauthier fut un érudit hors ligne, J. Callery est mort aussi à la peine, en ne laissant que des indices de ce qu'il aurait pu faire, s'il avait été intelligemment soutenu et libéralement aidé. Ne dirait-on pas que, dans les états démocratiques, il y a pléthore de vrais talents, puisqu'au lieu de les encourager quand il s'en présente, on ne fait aucun eflfort pour les tirer des ronces et des épines où ils laissent le plus clair de ce qui les rend supérieurs aux autres.

Pour en revenir aux radicaux et aux sigats phonétiques, voici, en fin de compte, et au point de vue général, en quoi consistent leur nature et leur emploi.

Les uns et les autres font partie essentielle de tout caractère chinois, combiné ou composé, sauf, bien entendu, les deux cent quatorze radicaux employés isolément. De même que les radi-

eaux ne donnent pas toujours le sens du mot, quoiqu'ils en indiquent toujours le germe, de même les signes phonétiques ne donnent pas toujours le son, c'est-à-dire la prononciation du mot, quoique, plus ou moins directement, ils contribuent toujours à le donner et servent à préciser ou à nuancer le sens indiqué par les radicaux. Si donc il est absolument nécessaire d'apprendre les radicaux par cœur, il est au moins fort utile de connaître les signes phonétiques, dont plusieurs, non sans quelque ressemblance avec les rapports qui unissent nos consonnes et nos voyelles, s'ajoutent d'une manière uniforme à soixante-quatorze radicaux différents et forment ainsi une espèce d'alphabet de mille quarante lettres. Ces lettres, il est vrai, comme il arrive d'ailleurs aux consonnes des alphabets de l'Europe, ne gardent pas toujours, en s'ajoutant à un radical, la prononciation qui leur est propre lorsqu'elles sont isolées. Ainsi ko devient ho ou la, et même lou; comme kîng se transforme en hang ou hëng, etc., etc. Néanmoins, puisque notre esprit européen, et surtout notre esprit français, a besoin absolument d'un système, même dans les choses, qui à priori ^ comme ridiome chinois, n'en admettent pas, eh bien, en voilà un qui du moins peut aider à retenir les caractères dont la connaissance est aussi indispensable que la matière et les outils le sont à l'ouvrier. Certes, nous l'avons déjà dit, ce qui importe avant tout aux élèves sérieux, c'est d'étudier et d'apprendre par cœur les caractères chinois, tels qu'ils sont, avec leur sens primordial et leurs sens dérivés ou figurés, sans se préoccuper du comment ni du pourquoi qui ont présidé à la formation et aux combinaisons de leurs éléments. Mais il en est de cette étude comme de la vie humaine. Dieu nous a donné tout ce qu'il faut pour la prolonger au delà du terme ordinaire, et nous l'abrégeons en développant surtout les principes destructeurs qui sont en elle. De même, en étudiant le chinois, nous nous attachons surtout à des systèmes, à des analyses, à des classifications qui, en réalité, ne font que retarder les progrès de notre étude. Mais, comme, en toute chose, il ne faut pas moins tenir compte des faiblesses que de la vigueur et des ressources de l'esprit humain, la grande divi-

sion de Tidiome chinois en radicaux et en signes phonétiques, présente au moins cet avantage qu'elle procède de la nature même de cet idiome. On pourrait la comparer à un axe sur lequel il pivote, suivant les besoins moraux, intelleauels et matériels de Pinnombrable race qui s'en sert constamment, depuis une si longue suite de siècles.

En somme, les deux cent quatorze radicaux, tseu-pou ou pouchéoUy — pères de caractères, — et les mille quarante signes phonétiques, tseu-mou, — mères de caractères, — par cela même qu'ils ont une signification primordiale et intrinsèque, sont employés sans cesse isolément, comme autant de mots essentiels. Mais ils n'en contractent pas moins entre eux de constantes unions d'où est sortie et sort encore une nombreuse progéniture, qui constitue aujourd'hui toute la masse des signes ou caractères chinois. Il est aussi indispensable de les bien étudier et de les bien connaître que de savoir les lettres de notre alphabet pour arriver à lire le français. Le radical ou le père ne donne pas toujours l'idée principale du caractère qu'il fait concevoir; l'élément phonétique non plus, autrement dit la mère, ne laisse pas toujours à Tenfant qu'elle met au monde le nom, c'est-à-dire, le son qui lui est propre ; la fidélité mutuelle n'étant point la vertu distinctive de ces sortes de mariages, et les rôles respectifs du père et de la mère étant un peu différents de ce qu'ils devraient être, d'après nos idées occidentales. Néanmoins, ce sont les seuls géniteurs de la grande famille des caractères chinois. Et comme, dans les relations quotidiennes de la société, il est assez difficile de bien connaître quelqu'un sans savoir au juste d'où il vient et qui il fréquente, de même il est mal aisé d'apprendre le chinois de manière à s'en servir en toute sûreté, si l'on ne s'est d'abord bien rendu compte des origines et des relations de chacun des caractères dont il se compose, c'est-à-dire des deux cent quatorze RADICAUX et des mille quarante phonétiques qui forment l'ensemble de ses éléments.

Ajoutons que les radicaux, — sauf quarante-sept mis hors

d'usage par leur vétusté, — et les mille quarante phonétiques sont précisément les caractères dont on se sert à chaque instant pour les besoins les plus journaliers de la vie. Ce sont donc ceuxlà, au nombre d'environ mille cent à mille deux cents, qu'il faut d'abord le mieux apprendre.

Voilà pourquoi ils entrent à peu près seuls dans la composition des phrases de la langue parlée, que donne ci-après, en douze chapitres, notre premier volume. C'est comme une sorte de préparation à l'étude plus étendue et plus approfondie qui sera l'objet des autres volumes.

La réunion de tous les radicaux en usage, comme éléments de la langue de tous les jours, et des mille quarante signes jt?Ao«^tiques, dans des phrases graduées, offre deux avantages : elle les rend plus faciles à retenir, puis elle permet de s'en servir, quoique d'une manière relativement restreinte, dès la première page du texte chinois de notre livre. Nous ne saurions donc y appeler trop sérieusement toute l'attention de l'élève. Seulement, comme les radicaux ont cette double supériorité sur les mille quarante signes phonétiques, que, tout en s'employant isolément, ils sont la vraie source des signes phonétiques, et qu'ils servent en outre de têtes de chapitre pour toute la masse des caractères chinois, le présent volume en contient une liste spéciale placée à la suite des douze chapitres de phrases dont nous venons de parler. Il s'ensuit que l'élève, eût- il parfaitement appris ces douze chapitres, ne devra ouvrir le deuxième volume qu'après avoir repassé tous les radicaux dans cette liste spéciale, pour n'avoir plus à y revenir et pour se livrer tout entier aux parties plus importantes de notre difficile étude.

<c Si l'on n'apprend pas la poésie, » — dit Confucîus, — « on a ne saura jamais bien parler. »

DE LA LITTÉRATURE CHINOISE. 6l

Cette maxime, considérée d'une manière abstraite, peut nous sembler paradoxale. En Chine, elle est l'expression rigoureuse de la vérité ; car le mot poésie n'était évidemment , dans la bouche du plus Saint des Saints^ que Péquivalent et comme la quintescence du mot Lettres. Or, les Lettres, pour un Chinois, c'est à la fois la source où l'esprit doit s'abreuver, le moule où le cœur doit se former, le but suprême où l'on doit faire tendre, plus ou moins directement, toutes ses idées et toutes ses actions, si l'on veut répondre tant soit peu aux exigences générales de la société dont on est membre, quel que soit d'ailleurs le rang que l'on y occupe.

En Europe et en Amérique, la religion et la littérature font sans doute aussi partie de toute éducation véritablement bonne ; mais déjà elles ont cessé d'être étroitement unies, de manière à régir d'une façon absolue l'homme tout entier et la société tout entière. Chez les Chinois, du moins jusqu'à présent, elles ne font qu'un. Pour eux, être instruit ou lettré, c'est être correct et sag-e; c'est être à la fois vertueux, poli, digne et heureux. A cette seule condition, on fait ou l'on peut faire partie de la première classe de la société, et l'on est en droit de gouverner les laboureurs, les industriels et les marchands. Or, on ne saurait être Lettre ni Sage, on ne saurait maintenir intactes, comme homme public ou privé, les cinq relations sociales : de prince à sujet, de père à fils, d'époux à épouse, de frère aîné à frère cadet, d'ami à ami; — ni pratiquer sérieusement les cinq vertus cardinales : Humanité, Rectitude, Convenances, Sag(esse et Sincérité, — sans les avoir étudiées, discernées et apprises dans la vraie Littérature.

Cette vraie Littérature à son tour, quels que soient le champ où elle doive agir et celle des facultés humaines au service de laquelle il lui faille se mettre, n'a d'autre point de mire que de faire naître et de développer les cinq relations sociales et les cinq vertus cardinales, en prenant pour moyen Y unité de la route et pour seul but la simplicité — Vuniformité — des mœurs.

Or, la vraie, la seule Littérature a pour unique base les enseignements de Confpcius, tels qu'ils ont été recueillis, consignés et

transmis par ses disciples, notamment par Mencius [Meungtseu). Ces enseignements, en même temps, sont la seule religion, ou, pour mieux dire, la seule Morale que la civilisation exclusivement nationale et oflBcielle de la Chine ait jamais définitivement connue. Toute opinion qui s'en écarte est une hérésie; et aucun vrai Lettré ne saurait s'y arrêter, encore moins l'étudier, à quelque point de vue et pour quelque motif que ce soit. Confucius et ses quatre disciples, successivement immédiats — Yenntseu, Tsëng'tseu, Tseu-sseu et Meung-tseu, — comme d'ailleurs la plupart des Sages qui leur ont succédé, mais n'ont été que .es commentateurs plus ou moins fidèles de la doctrine du Maître, sont autant de divinités philosophiques qui, après une suprématie d'une longue série de siècles, président encore aujourd'hui aux destinées de la Chine. Dans ce vaste pays, il n'y a pas une bourgade, si pauvre soit-elle, où ne s'élève un temple en leur honneur, et où les autorités et le peuple ne prodiguent à leur mémoire un tribut d'hommages, à certaines époques déterminées par la loi.

Ne les envisagerait-on qu'au point de vue de cette souveraine et persistante influence, ils auraient déjà droit à notre plus sérieuse attention. Ils ont pourtant un autre mérite, et certes bien plus considérable, — celui d'avoir civilisé la Chine et les pays qui l'avoisinent. Il s'ensuit que, quelles que soient les différences intellectuelles et physiologiques qui distinguent entre eux les habitants du céleste Empire, ils se ressemblent tous par l'éducation. Il s'ensuit pareillement que, s'il n'est guère possible de bien connaître un pays, sans en bien connaître les habitants, on ne saurait bien connaître les Chinois, sans connaître la littérature où ils ont puisé toutes leurs idées, tous leurs sentiments et jusqu'aux mobiles de leurs actions.

Or, si cette connaissance est nécessaire à tout étranger pour entrer en communication avec la masse du peuple, combien doit- elle l'être plus encore, surtout aux agents diplomatiques et consulaires, pour fréquenter et, au besoin, influencer la classe correcte, c'est-à-dire la partie dirigeante de la nation, en

d'autres termes les Lettrés, qui sont à la fois le type et le produit de l'éducation chinoise !

Mais qu'est-ce au fond que cet enseignement, que cette doctrine ou philosophie de K^ong-tseu ? A en croire les Livres de la Chine, ce premier Sage de Vhumanité n'aurait jamais émis la prétention de l'avoir conçue ou inventée lui-même. Jamais non plus, il est vrai, il ne lui a attribué une origine divine. Contrairement à Moïse, qui a reçu la Loi des mains de Jehovah sur le Sinaï, Confucius a puisé tout simplement la sienne dans les traditions, dans quelques fragments d'écrits, tels que ballades, hymnes, énigmes ou récits historiques. Ces traditions, à leur tour, ne lui ont transmis que les impérissables vérités, qui sont comme les fruits naturels de la conscience de l'homme. Voilà quel est, du moins à première vue, le point de départ tout humain de la doctrine de Confucius. Toutefois, et malgré le long intervalle d'environ dix siècles qui sépare les deux législateurs, on peut se demander si K^ong-tseu n'a pas eu quelque connaissance de la Loi de Moïse. L'affirmation sur ce point n'est peut-être pas tout à fait impossible, quoique, jusqu'à présent, — soit incompétence des Lettrés qui naturellement ignorent nos traditions religieuses, soit insuffisance de nos propres exégètes qui ne possèdent point assez la langue chinoise pour se passer du secours des commentateurs chinois, — la question n'ait pas pu être élucidée. Rien pourtant, ni dans l'enseignement de Confucius, ni dans les premiers monuments littéraires de la Chine, où il a puisé les éléments de sa doctrine, ne s'oppose à l'existence, chez les anciens Chinois, des idées de Dieu, de Timmortalité de l'âme et de la récompense éternelle du juste, — telles que les comprenaient Moïse et le peuple Juif, et que nous les comprenons maintenant nous-mêmes. Dans les Livres Canoniques de la Chine, comme dans les nôtres, il est parlé d'une époque primitive où l'homme était parfait et absolument heureux; puis, avec le cours des âges, la corruption amena la misère. La différence qui, sur ces questions, existe présentement entre les Chinois et nous, vient de la différence actuelle de leur

idéal et du nôtre. Tandis que, rejetant, comme un obstacle au progrès de la civilisation, Tidée religieuse de la félicité originelle, nous transportons le bonheur dans l'avenir et que nous nous précipitons vers ce but jusqu'à en perdre haleine, les Chinois, fidèles à ridée fondamentale de la doctrine de leur premier Sage, persistent dans leur croyance à la bonté, à la félicité des premiers hommes. Ils préconisent le retour aux mœurs simples et honnêtes des temps de Yaô et de Chouënn. Ils donnent même en exemple les mœurs du règne plus ou moins fabuleux de Fou-chi, dont l'existence pourtant ne paraissait point douteuse à Confucius, et en qui peut-être un jour on finira par reconnaître quelque grande figure de l'Ancien Testament.

Ce serait un important problème à résoudre que de remonter ainsi, d'époque en époque, jusqu'à la source, nécessairement commune, où les deux fleuves des deux civilisations primitives, se séparant l'un de l'autre, finirent chacun par couler dans un sens diamétralement opposé. Il est vrai que, pour essayer d'atteindre à cette grande solution, il faudrait avoir acquis une connaissance, ou plutôt posséder une intuition de la langue chinoise que très-peu d'Européens veulent et peuvent avoir, mais qui cependant n'est pas au-dessus de nos forces, comme le démontre l'illustre exemple de nos premiers missionnaires catholiques en Chine. Le renom de savants dans les lettres chinoises qu'ils obtinrent, même parmi les Chinois, ne contribua pas peu à leurs éclatants succès en tout genre, sur ce terrain de la vieille Chine, regardé aujourd'hui comme si ingrat, si inculte et si stérile.

Par malheur, le véritable enseignement de Confucius et les traditions primitives dont il était en quelque sorte l'exposé, eurent à subir bientôt l'irréparable dommage des vicissitudes humaines. Bien que, entre la mort de Confucius et la naissance de Mencius (478-371 av. J. C), il ne se soit écoulé que 107 ans, et que cet intervalle, ait été largement comblé par Tsëng-tseu et K^ong-ki ou Tseu-sseu, — le premier, disciple de Confucius et maître de K^ong-ki ; le second, petit-fils et quelque peu disciple de Con-

fucîus, puis, dit-on, maître de Mendus, — à peine ce dernier philosophe fut-il mort (288 av. J. C.)que déjà Von commençait à faire violence « au sens des doctrines du Saint des Saints ». Mais comment s'en étonner, puisque Mencius même, tout en exaltant Confucius comme une perfection humaine, s'éloigne un peu de lui dans sa définition de la vertu et des devoirs de l'homme et, à son insu peut-être, trace comme une première ébauche de ce matérialisme qui constitue aujourd'hui le caractère essentiel de la Morale chinoise.

Ce fut d'ailleurs peu de temps après la mort de Mencius que l'empereur Ché, de la dynastie de Ts'inn, fit périr un grand nombre de Lettrés et brûler tous les livres, 'sauf le Livre des Changements et les ouvrages sur l'agriculture et la médecine. Il paraît que Li-ki ou Mémorial des Rites, dont quelques parties remonteraient à plus de huit siècles avant notre ère, aurait souffert de cette sauvage exécution plus que les autres Livres Canoniques. Quoi qu'il en soit, il est certain que, même bien avant cette catastrophe littéraire, les Conversations ou Analectes de Confucius, qui renferment peut-être le meilleur exposé du fond de sa doctrine, comptaient déjà deux textes assez dissemblables ; et, lorsque les empereurs de la dynastie victorieuse des Hann firent rechercher, pour en reconstituer une bibliothèque nationale, les exemplaires gravés ou écrits des Livres Canoniques et autres qui avaient échappé au désastre, il parut, vers l'an 1 53 avant notre ère, un troisième texte de ces Analectes.il avait été trouvé, dit-on, avec d'autres ouvrages, — le Livre des Annales, le Livre de la Piété filiale, le Printemps et V Automne, — dans le mur de la maison où Confucius avait habité. L'un des fils de l'empereur Chiad'Kïng la fit abattre pour élargir son palais. Suivant une autre légende, on aurait trouvé, vers Tan 279 de notre ère, dans le tombeau du roi Siang des Oueï^ des tablettes de bambou, — ce bois d'un usage si universel en Chine, — sur lesquelles était gravé le texte d'environ vingt ouvrages de toute sorte. Parmi ces ouvrages figuraient deux ou trois Livres Classiques, qui n'étaient plus conformes au texte officiel dont on se servait à l'époque de cette fameuse trouvaille. Les caractères de ces tablettes auront-

ils été mal copiés, soit parce qu'ils étaient trop anciens et à sceaux y soit par suite de Pétat de vétusté du bambou ? On ne peut que le présumer; mais il est tout naturel que la réunion de ces diverses causes frappe d'un doute persistant l'authenticité des premiers Livres Classiques de la Chine. Il faudrait d'ailleurs bien peu connaître la nature humaine pour admettre que les empereurs, et surtout les fondateurs des dynasties qui, depuis rincendie des Livres, se sont succédé sur le trône de Chine, aient eu un autre but, en faisant rechercher les débris de ces monuments littéraires, que de s'en servir pour la consécration de leurs droits comme souverains et des devoirs de leurs sujets envers eux ; sans compter que la plupart de ces débris retrouvés par eux furent encore engloutis plus tard dans une suite de commotions politiques, dont la Chine n'a pas été plus exempte que tout autre pays.

C'est pourquoi, à l'avènement des Song du Nord au Trône, vers 960 de notre ère, puis des Song du Sud vers 1 1 27, les grands Lettrés Tchéou-tseu, Tch-ëng-tseu et Tchang-tseu, — pour ne mentionner que ceux-là, — interprétèrent les Livres Canoniques et Classiques absolument à leur gré. Mais c'est particulièrement sous le pinceau du célèbre Tchou-chi (i 1 63-1225), que l'idée ultra-païenne de YEtat fut érigée en principe de toute société, de même que le salut de l'Etat devint la base de toute morale, collective ou individuelle. En d'autres termes, vivre paisiblement et satisfait, sans se préoccuper de ce qui peut advenir après la mort, c'est le suprême but que l'on doit se proposer en ce monde, en s^ efforçant de conserver , jusqu'à son dernier soupir^ le respect de sot-même, pour être en droit de se faire respecter par autrui. L'autorité dont Tchou^ chi sut revêtir cette prétendue interprétation de la doctrine de Confucius fut telle qu'à dater de cette époque, on ne put s'en écarter, sous peine d'être traité comme hérétique. L'identification de la loi morale et de la loi de l'Etat était complète. L'Etat devint ainsi, en Chine, l'expression suprême de la société.

Certes, cette définition de la morale chinoise ne peut, à aucun

point de vue, soutenir la moindre comparaison avec la morale chrétienne ; et les panégyristes enthousiastes qu'elle a trouvés parmi nous, ou ne la connaissaient que superficiellement, ou, déjà possédés de l'esprit du scepticisme, se sentaient heureux de découvrir en Chine la prétendue réalisation de leur idéal philosophique. Néanmoins, cette morale des Lettrés chinois contient, à peu de choses près, tout ce que la raison humaine, livrée à ellemême et privée de toute lumière d'en haut, peut imaginer de sage pour la vie d'ici-bas. Quels que soient du reste ses mérites et ses défauts, elle a résolu ce difficile problème d'avoir été, depuis tant de siècles, et d'être encore le seul phare, à la fois religieux et intellectuel, politique et social, des idées, des mœurs et des institutions de tant de millions d'âmes. Principe et moyen de l'éducation des masses, c'est par elle que la société chinoise est arrivée, d'une manière si universelle, à poursuivre le même idéal de bonheur, à rechercher les mêmes qualités et à fuir les mêmes défauts; à s'efforcer surtout de rester maître de soi-même, en vertu de ce principe, que chacun doit être satisfait de son sort, sauf à l'améliorer par l'éducation, c'est-à-dire par des examens ou des concours publics.

Sans doute, l'application journalière et pratique de ce grand principe de la société chinoise a pu laisser beaucoup à désirer, surtout dans ces derniers temps. C'est néanmoins pour elle une boussole et une ancre de salut. Aucun changement de dynastie ne s'est fait en Chine depuis plus de vingt siècles, sinon sous le prétexte, plus ou moins justifié, plus ou moins plausible, de faire revivre et épanouir à nouveau cette Morale obligatoire, que les d)masties déchues, et dès lors ipso facto condamnées par le Ciel, avaient laissée périr. Le premier soin d'un fondateur de dynastie a toujours été d'honorer par- dessus tout la Doctrine, en faisant fleurir les Lettres; et il suffit de citer les règnes de Koublaï'K^ann de la dynastie mongole des Yuànn, et de K^ang Chi de la dynastie régnante des Ts'ïng, pour démontrer la vitalité et en même temps l'excellence relative de cette morale tout humaine. Ainsi, les conquérants même qui subjuguèrent la Chine ne le firent qu'en rendant hommage au principe qui

la maintient après l'avoir constituée, et qui, du moins Jusqu'ici, donne à l'apparent vainqueur la situation d'un véritable vaincu. Tel est en outre le respect de toute la société chinoise pour le grand législateur à qui, directement ou indirectement, elle doit sa formation et sa durée toujours vivace que, malgré l'esprit profondément égalitaire des lois et des mœurs du pays, le descendant, vrai ou présumé, de Gonfucius porte le titre de Duc toujours saint. Sa résidence ICtué-li, dans le Ghann-tong, est comme un sanctuaire national, où chaque souverain, une fois au moins durant son règne, envoie ses hommages par un délégué spécial. Chaque année, en outre, ce Duc toujours vénéré reçoit une sorte de tribut, qui lui est religieusement payé par le trésor public, quel que soit l'état financier de l'Empire. Plusieurs empereurs se sont agenouillés eux-mêmes devant le tombeau du « plus Saint des Saints ». K^ang-chi, l'an 23 de son règne, a mis par trois fois sa tête illustre dans la poussière, devant une simple image du Bienfaiteur de la Chine. Le plus beau temple de l'empire tout entier, c'est celui qui couvre le tombeau du Sage des Sages, et, depuis Tan 628 de notre ère, toutes les villes de la Ghine ont un temple de littérature et de savoir, où, le premier de chaque lune, on fait une offrande de fruits et de légumes aux mânes des plus grands philosophes du pays des Hann, et où, le quinze, on brûle de l'encens en leur honneur; sans compter deux grandes fêtes nationales, au printemps et en automne, qui leur sont aussi consacrées et où les plus grands dignitaires de l'empire officient solennellement. Est-il une seule autre nation qui rende un tel culte à ses grands hommes?

Il est encore un point de vue d'où l'on peut envisager cette philosophie pratique, soit qu'elle réponde toujours au modèle qu'en aurait transmis Gonfucius, soit que, devenue presque un simple souvenir légué de siècle en siècle, elle ait fini par recevoir, de l'énergique pinceau du dernier <k grand Sage, » Tchou-Chi, un nouveau corps et une nouvelle âme.

Dans une société où, pour des raisons particulières peut-être à TAsie, l'exubérante fécondité de la race ne saurait être en

proportion avec retendue et la fertilité du sol, — comme le prouvent d'ailleurs les continuelles émigrations des Chinois, — les vices, cette suite presque inséparable de la profonde misère, pullulent, et ils y semblent, à première vue, plus repoussants qu'ailleurs. Ajoutons-y l'opium étranger, et, à sa suite, l'opium indigène, dont la consommation, toujours croissante, mine les populations avec une force d'autant plus irrésistible que, dans la plupart des cas, elles s'y livrent surtout pour échapper, durant quelques heures, au sentiment de leur détresse. Eh bien! malgré ces deux terribles dissolvants, la société chinoise, celle notamment qui se trouve éloignée des points habités ou fréquentés par les étrangers, satisfait généralement, et dans une large proportion, aux exigences de sa Morale traditionnelle et de sa Loi nationale. Le niveau de cette double Loi peut ne pas être très-élevé, surtout si on la considère à la lumière divine du Christianisme. Mais, telle qu'elle est, les Chinois la pratiquent sérieusement, et leurs mœurs simples et patriarcales pourraient être enviées par bien des nations qui les considèrent comme entièrement dépravées et barbares.

Comment s'étonner après cela qu'en regard du stérile scepticisme où notre Occident menace de se dessécher, il se rencontre, parmi les populations de l'extrême Orient, des centaines de chrétiens qui savent mourir pour la vieille foi de nos ancêtres? Sans doute, ils ont été évangélisés par les Clavelin, les Gotteland, les Poissemeux, les Maresca, les de Maistre, les Chapdeleine, les Renou, les Bemeux, les Daveluy, les Mouly, — ces sublimes apôtres que j'ai connus, admirés, enviés et pleures, — mais leur éducation et leurs coutumes les ont préparés aux convictions sérieuses. Nos saints dogmes, semés par de telles mains dans de tels esprits, doivent nécessairement y produire des résolutions inébranlables. Pour atteindre à la vie meilleure que leur assurent ces dogmes, peuvent-ils craindre d'affronter la mort, même la plus lente, la plus cruelle, et ne doivent-ils pas au contraire la regarder comme une heureuse et glorieuse délivrance ?

Le rôle social, moral et politique de la littérature chinoise

ainsi constaté, il est facile de conclure que se refuser à l'étudier lorsqu'on s'est déjà donné la grande peine d'apprendre les premiers rudiments de la langue même, ce serait se priver volontairement du moyen de tirer le meilleur parti possible des connaissances qu'on a déjà eu le courage ou la bonne fortune d'acquérir. Pour un agent officiel, les conséquences de ce refus seraient encore plus graves. L'étude de la Littérature chinoise, et par suite de la vraie Chine, lui assurerait une influence personnelle sur ceux au milieu desquels il vit, — tandis que négliger cette étude le mettrait dans la presque iihpossibilité de remplir la plus importante partie de ses devoirs : celle qui consiste à observer avec justesse, à transmettre des informations consciencieuses, puisées à de bonnes sources, et à protéger efficacement, mais dis» crètement, les intérêts dont il a la charge.

Voyons maintenant quels sont les éléments de cette Littérature et quels ouvrages en présentent le plus strict résumé. La réponse à ces deux questions est facile. Toute la Littérature chinoise procède, directement ou indirectement, des Livres Classiques et n'en est que le développement plus ou moins ample, plus ou moins varié. L'étude des Classiques rend donc superflue l'étude du reste. Or, le nombre de ces Livres est assez restreint. Officiellement, on en compte irei^e. En réalité, ils se réduisent à cinq Libres Canoniques et à Quatre Livres par excellence; total, «e«/* Classiques. Mais, comme les Chinois considèrent habituellement les Quatre Livres comme autant de chapitres distincts, qui ne forment qu'un seul T^aÔ ou série, on arrive, en fin de compte, à six ouvrages qu'il est utile d'étudier et de s'assimiler. Ces six ouvrages sont pour les Chinois, selon la juste remarque de M. Pauthier, ce que l'Ancien Testament est pour les Juifs, les Lois de Manou pour les Indiens, le Coran pour les Mahométans et les deux Testaments pour nous autres Chrétiens.

Mais, puisque la Loi chinoise reconnaît trei:{e Classiques, dont le texte, gravé sur treize séries de pierres et tenu aujourd'hui pour officiel, est déposé comme un précieux trésor au Kouô^tseu-kienn,

Collège de Chine, à Pékin, examinons ces treize Classiques. Seulement, comme ils n'ont entre eux, pour la plupart, aucun lien matériel ou chronologique, Pusage permet de les classer et de les étudier comme on veut, ou plutôt suivant les conditions intellectuelles, professionnelles et sociales de chaque élève.

Aussi, quoique les Quatre Livres, — en chinois, Sseu-chou, — soient un ouvrage assurément postérieur aux Cinq Canons ou cinq Livres Canoniques, Ou-kïng^ ce sont eux néanmoins qui, généralement, ouvrent la série des Classiques et que Ton met en premier lieu aux mains des élèves assez préparés pour les aborder avec fruit. Il y a deux motifs pour l'emploi de cet ordre. Le premier, c'est que, pour qui n'a pas étudié au préalable les Quatre Livres , les Cinq Canons sont à peu près inintelligibles au moins dans certaines parties; le second motif, c'est que les Quatre Livres sont réputés suffisants pour l'éducation générale des masses, c'est-à-dire pour les agriculteurs, les industriels, les commerçants, voire pour les maîtres d'école de hameaux et de villages ; tandis qu'un Lettré, titulaire ou candidat, doit savoir par cœur aussi bien les Cinq Livres Canoniques que les Quatre Livres.

Examinons maintenant ces Quatre Livres, ou, selon la désignation officielle qu'on leur donne, le premier ouvrage Classique.

L C'est le lettré Tch'ëng-tseu qui l'a arrangé et publié dans son état actuel, il y a environ huit siècles. Il contient, comme nous venons de le dire, Quatre Livres ou chapitres et emploie 2,328 caractères distincts. Le troisième chapitre se divise en deux parties, et le quatrième en trois, ce qui donne, pour ces Quatre Livres, sept fascicules ou petits volumes.

A. Ordinairement, c'est par Ta-Chio ou Grande Étude qu^on aborde les Quatre Livres. C'était jadis un chapitre du commentaire des deux Taï (l'oncle et le neveu) sur le cérémonial des Tchéou^ (dynastie qui régna sur la Chine de 1 122 à 246 avant Jésus-Christ). On l'attribue, du moins en partie, à Confucius ; mais ce n'est qu'un résumé de ses sentiments et de ses idées, fait par Tsëng^tseu, le plus célèbre de ses disciples. Il y est parlé : du

perfectionnement de soi-même, de la direction d'une famille, de l'administration d'un état et du gouvernement d'un empire.

B. Le deuxième des Quatre Livres est connu sous le nom de Tchong-fong ou Dû Milieu (juste milieu), et c'est K'ong-ki, appelé communément Tseu-sseu, petit-fils de Gonfucius et disciple de Tsëng-iseu, qui en est l'auteur; mais il s'y inspire des idées et des sentiments de son illustre grand-père. Ce livre faisait jadis partie du Li-ki ou mémorial des Rites. L'idéal que l'auteur s'y propose, est celui d'un Sage correct et à la dignité sans tache, également éloigné des deux extrêmes.

C. Le troisième des Quatre Livres intitulé Louënn-yu, Conversations, ou plutôt Analectes, se compose de deux parties ou fascicules. Ce sont les entretiens de Confucius avec tous ses disciples, (ils étaient environ trois mille), mais surtout avec soixante-dix-sept d'entre eux, qui seuls étaient parvenus à approfondir son enseignement. Dans ces Analectes, ils ont soigneusement noté les dires, faits et gestes de leur Maître.

D. Le quatrième et dernier des Quatre Livres est à lui seul aussi étendu que les trois autres. C'est l'œuvre exclusive de Mëng'tseu ou Mencius. Il se compose de trois fascicules. Chose étrange! Cette œuvre paraît avoir échappé à la destruction ordonnée par Ché. Pour expliquer ce fait, on prétend que les maximes de Mencius n'ofiraient aucun danger à l'intronisation de la dynastie des TsHnn, D'ailleurs, c'est relativement assez tard que l'œuvre de Mencius fut admise parmi les Livres Classiques. On n'est pas non plus d'accord sur le nombre des chapitres qu'il a réellemenr laissés, ni sur le nombre de ceux qui lui ont été attribués par ses disciples. En outre, la croyance générale qui fait de Mencius le disciple de Tseu-sseu, petit-fils de Confucius, ne s'appuie sur aucune preuve décisive. Néanmoins, comme doctrine et comme principes généraux, Mencius est incontestablement le continuateur de lu tâche civilisatrice du plus Saint des Saints. Toutefois d'assez graves nuances existent entre les deux doctrines. Pour Confucius, c'est Vhumanité qui est le point de départ de l'excellence de l'homme. Mencius ne sépare jamais Vhumanité de la rectitude. Le premier n'a en vue que Vesprit

DE LA LITTÉRATURE CHINOISE. .yS

de l'homme; le second s'occupe surtout de notre nature et de nos passions. Soit prudence, soit modestie, Gonfucius ne dédaignait pas de dissimuler; au moins ne disait-il pas toute la vérité. Mencius était d'une franchise qui touchait à l'incivilité. Aussi les Chinois comparent-ils l'enseignement de Gonfucius à une pierre précieuse, qui est plus ou moins dégagée de sa gangue et qui, pour n'être pas transparente, n'en a pas moins une solidité à toute épreuve et une profondeur sans limites; tandis *qu'ils comparent l'enseignement de Mencius à la transparence d'un morceau de glace, qui laisse voir sa pureté, mais aussi ses défauts. La saveur des écrits de Mencius, disent-ils, est piquante, mais elle passe; celle de l'enseignement de Gonfucius peut paraître fade au premier abord, on finit par la trouver délicieuse et on ne cesse de s'en délecter.

Suivant Mencius, et contrairement à l'opinion générale de ses contemporains, la nature de l'homme est essentiellement bonne. Dépravée, elle doit être ramenée à son état originel par le perfectionnement continu de l'individu. G'est aussi Mencius qui le premier émit cette doctrine, que le peuple peut et doit déposer le prince qui ne serait pas à la hauteur de ses hautes destinées ; car, disait-il, un tel souverain se serait métamorphosé lui-même en un ennemi commun. Aussi, en 1 372, quatre ans après Tavénement au trône de Hong-- Von, fondateur de, la dynastie de Mïng, Mencius, qui avait été revêtu du titre posthume de quatrième assesseur de Gonfucius, et dont la tablette figurait dans le Temple (du) Savoir, fut dépouillé de ce double honneur. Mais un grand dignitaire ayant, au risque d'être immédiatement puni de mort, présenté une requête en faveur de la mémoire du Philosophe, la tablette de Mencius fut remise à sa place, à l'extrême droite de la tablette de Gonfucius, et tous ses anciens titres lui furent solennellement rendus. Aujourd'hui encore, il fait partie du groupe des cinq principales divinités philosophiques qui président aux destinées de la Ghine.

Pour nous autres Occidentaux, qui devons au Ghristianî^me notre civilisation, les Quatre Livres (par excellence), en d'autres termes, le premier Livre Classique des Chinois, se résument, sui-

y4 DE LA LITTÉRATURE CHINOISE.

vant S. Wells Williams, dans un passage d'où ressort énergiquement la différence qui existe entre une doctrine conçue par des hommes, éminents sans doute, mais abandonnés à leurs seules forces, et la sublimité des dogmes puisés aux sources divines. Interrogé sur le caractère ou signe chinois qui pouvait indiquer la meilleure conduite à tenir pour un homme durant toute sa vie^ Confucius répondit que c'était le caractère 3g chou, que l'on

peut traduire par nos mots : sympathie, bonté ou bienveillance; et il en expliqua le sens par cette maxime : // ne faut pas faire aux autres ce quon ne voudrait pas qu'on nous fît. Mais il s'arrêta là. L'idée ne lui vint pas que sa maxime était toute négative, et il n'ajouta pas qu il fallait faire aux autres ce qu'on voudrait qu'on nous fît. Encore moins pensa-t-il à étendre ce vivifiant principe de notre charité chrétienne jusqu'à nos ennemis mêmes, et il nia qu'on dut payer l'ingratitude par de nouveaux bienfaits, ou des offenses par de la bonté. Aussi la vengeance n'est point blâmable chez les Chinois, et il importe que les étrangers le sachent dès leur premier pas sur la terre de Chine.

Voici maintenant les Cinq Canons ou Livres Canoniques, Ou'King. Le premier en date est incontestablement le Livre des Changements, que suit le Livre des Annales; mais, comme le Canon des Odes, qui est en vers, se peut retenir plus facilement, c'est ordinairement par là que l'on commence la lecture et l'étude des Cinq Livres Canoniques.

IL Le Canon des Odes ou Cheu-King contient 3 lo pièces dont quelques-unes remontent jusqu'aux temps les plus reculés, et dont d'autres descendent jusqu'à Confucius, qui passe pour les avoir recueillies, examinées, triées et enfin éditées. C'est probablement la plus ancienne collection de ce genre.

Elle se divise en trois sections : celle des Airs nationaux et ballades ou Kouôfeung; celle des Éloges, privés ou officiels, SiaÔ-ya et Ta-ya ;en&n celle des Cantiques de louanges, chantés jadis durant les sacrifices que les souverains des dynasties des Changtl desTchéou offraient au Ciel età laTerre. En somme,c'est une col-

DE LA LITTÉRATURE CHINOISE. yS

lection dVspèces de sonnets, dont quelques-uns ressemblent à des idylles; d'autres sont des récits allégoriques ou des explosions de sentiments. Les Chinois se plaisent à réciter ces poésies à tout propos; ils en citent des passages ou de simples expressions dans leurs essais littéraires et même dans la conversation, en guise de maximes.

III. Le Chou-Kïngs'appélQ communément Livre des Annales. Quoiqu'il soit postérieur en date au Livre des Changements, on rétudie auparavant, parce qu'il est nécessaire à la claire intelligence de celui-ci. C'est le plus ancien recueil de documents historiques qui existe. Les traditions chinoises veulent qu'il ait été compilé par Confucius et que même plusieurs passages en remontent jusqu'aux temps de Yaô et Chouèun, époque du déluge chinois, c'est-à-dire à plus de vingt siècles avant Jésus- Christ. Par malheur, il n'est rien nrioins que certain, comme nous l'avons déjà vu, que le texte du Chou-King actuel soit celui du ChoU'Kïng laissé par Confucius et qu'il ait échappé à l'incendie ordonné par Ché.

Comment le texte de ces livres brûlés s'est-il retrouvé ?

Bien des auteurs chinois et des sinologues étrangers ont soutenu, par des raisons qui peuvent être fort bonnes, qu'il ne saurait y avoir aucun doute sur l'authenticité du texte des Livres Canoniques. D'autre part, il est constant que le texte de Chou^king n^di pas été retrouvé en un seul tout, mais en deux parties bien distinctes, l'une par Fou-cheng et l'autre par K^ong-ngann-kouô (descendant de Confucius). On raconte même que le premier, ayant perdu l'original du texte, dut avoir recours à sa seule mémoire, bien qu'il eût déjà quatre-vingt-dix ans, pourfaire écrire sous sa dictée ce qu'il croyait pouvoir donner comme le véritable £tVre des Annales; et, comme l'extrême vieillesse rendait sa parole confuse, il prit pour secrétaire, en cette occasion, sa petite fille, qui seule pouvait le comprendre. Aussi la partie qui concerne les Tchéou est-elle par endroits d'une impénétrable obscurité, tant les phrases y sont incomplètes.

Quoi qu'il en soit, voici les éléments dont se compose ce troi-

sihmeClassique, OU Livre des Annales. La préface en est attribuée à Confucius. Viennent ensuite cinq grandes parties intitulées :

A. Annales de T^ang on le canon de Yaô, prince très-célèbre qui a dû régner de 2357 à 2255.

B. Annales de Yu. Elles commencent par le canon de Chouënn, successeur du précédent, de 2255 à 22o5, et donnent ensuite, sous le nom de Conseils, en trois chapitres distincts, les maximes qui, à cette époque et notamment durant le règne du grand Yu, de 22o5 à 2197, prévalurent pour le gouvernement de TÉtat. La mémoire de ces trois souverains, des deux premiers surtout, est l'objet d'un véritable culte en Chine. Il est à remarquer qu'ils ne sont point parents, lavénement au trône de Chouènn et dé Yu ayant eu lieu par le choix et l'adoption.

C. Annales des Chia, première dynastie chinoise, dont le fondateur, yjw ou Grand Yu, occupa le trône jusqu'en l'année 1766 avant Jésus-Christ.

D. Annales des Chang, deuxième dynastie, de 1766 à 1122.

E. Annales des Tchéou, troisième dynastie, qui dura jusqu'à 246. — Les parties du Livre des Annales qui concernent les dynasties des Chang et des Tchéou sont les plus volumineuses et contiennent le plus de chapitres. Ce n'est point de l'histoire proprement dite, bien qu'un grand nombre d'événements historiques y soient relatés et élucidés. C'est encore moins une histoire cAronologique, car il s'y rencontre constamment de regrettables lacunes, soit que des chapitres entiers n'aient pu être retrouvés après rincendie, soit que Confucius, se proposant exclusivement rédification de ses lecteurs par le récit de grands exemples, ait cru devoir passer sous silence des siècles entiers qui n'offraient rien de remarquable. En somme, ce que l'on est convenu de nommer le Livre des Annales n'est guère qu'un recueil des documents. Ce que l'on y trouve surtout, ce sont des déclarations de principes, des édits, des ordonnances, des projets de lois, des délibérations, des mandements, des vœux, etc., etc. Plusieurs chapitres portent pour titres, soit une expression qui s'y trouve, soit les deux premiers mots . qui les commencent, absolument comme on fait pour désigner chacun des Livres du Pentateuque.

Ce qui caractérise le Livre des Annales, c^est une pureté de morale et une excellence de principes, qui assureraient le bonheur commun, si on les mettait sérieusement en pratique. Selon les Chinois, le deuxième Livre canonique, Chou-Kïng, contient en germe le principe de tout bon gouvernement et de toute bonne éducation nationale. C'est en outre, comme le dit très-Justement S. Wells Williams, la pierre angulaire de tout le système politique des Chinois, le fondement de leur histoire, de leurs rites religieux, de leur stratégie et dé leur astronomie. C'est, en un mot, la source où peuvent largement puiser les besoins multiples de leur culture intellectuelle.

Achevons le résumé de ce célèbre Livre en citant les deux périodes qui le terminent. Elles sont instructives pour tout le monde, et particulièrement opportunes en ce moment. <c Si le ministre, <c lorsqu'il trouve des gens capables, en devient jaloux et les prend <c en haine; si, lorsqu'il trouve des hommes accomplis et sages, il <c les combat et ne souffre pas qu'ils s'élèvent, il ne saurait servir « les intérêts du prince ni ceux du peuple. N'est-il pas alors émi- « némment dangereux ? » Et puis : <c Un seul homme peut causer « la prospérité ou l'anarchie d'un État; mais la gloire et la tran- « quillité d'un État peuvent être aussi l'œuvre de l'excellence < d'un seul homme. »

IV. Le quatrième Livre Classique est le premier en date. Il porte le nom de Y-King ou Livre des Changements. On peut tout aussi bien le nommer le LtVre des Enigmes, Il contient deux parties ou deux volumes : Chang-Kïngtt Chia-Kîng.Les Chinois le considèrent comme un vrai puits de toute sagesse, mais, pardessus tout, de science occulte. Il sert de base à toute sorte d'arts cabalistiques ; et l'on sait que les Chinois sont portés d'instinct à ces recherches surnaturelles. Il paraît que jadis, avant Tincendîe des Livres, la Chine possédait deux autres Livres de ce genre : Lienn-chann, Monts en un tout, ou Terre à l'état informe, et Koueï'ts'ângy Recueil des premières causes. Dans le premier, c'étaient les Monts cpA, étaient le point de départ de tout ; dans le second c'était VEau. C'est le Ciel, dans celui qui nous occupe et

qui a seul survécu. Ce Livre des changements^ composé, dit-on, par Ouenn-ouang, père du fondateur de la troisième dynastie chinoise, celle de TcA^ow, aurait été commenté par Tchéou-kong, son fils puîné, et, six siècles plus tard, parConfucius. Il daterait ainsi d'environ 1 1 5o avant notre ère. Mais il a pour base le système de FoU'Chi, qui fut ou aura été le premier souverain delà « période des cinq rois, » environ 285o ans avant Jésus-Christ. C'est à la fois une sorte de « Genèse ï> et de traité de cosmographie. Ce qu'il y a de plus remarquable, à notre point de vue, dans ce Livre, c'est un passage où il est dit que « lors du débrouillement du Chaos ^ il y eut un jour de repos. »

Le système de Fou-chi consiste dans huit diagrammes ou huit triades de lignes horizontales, superposées les unes aux autres, tantôt uniques et longues, tantôt coupées chacune en deux lignes courtes. Les Chinois les appellent jt^a-ftot/a. Mais ces huit triades procèdent de deux lignes simples, également horizontales, dont la première, qui est unique et longue, représente le principe mâle, tandis que l'autre, coupée en deux lignes courtes, représente le principe^me//e. Entre les deux lignes d'en haut et les huit triades d'en bas, il y a quatre dyades de lignes semblables, représentant les quatre points cardinaux, tandis que les huit triades désignent les huit points d.u compas et ont aussi le sens de : ciel, vapeurs, feu, tonnerre, vent, eau, montagnes et terre, — avec la plupart des développements que ces choses comportent. C'est en réunissant deux à deux les huit diagrammes et en les entourant des modifications auxquelles ils se prêtent, que les Chinois arrivent à en composer soixante-quatre nouveaux, dont chacun a un nom et un chapitre particuliers dans une des six sections de l'ouvrage. Le tout démontre, en définitive, comment le bien tire son origine du principe mâle, et le mal du principe femelle ; le premier finissant toujours par l'emporter sur le second dans cette lutte perpétuelle qui met aux prises la matière active et la matière passive. Les diagrammes ne sont que les symboles de ces deux adversaires.

Quelque fantaisiste tjue soit la base d'un semblable système, les Chinois y ont attaché de tout temps la plus grande impor-

tance ; et toutes leurs idées, toutes les combinaisons qu'ils imaginent en vue de l'existence journalière, s'en ressentent inévitablement. Aussi les traités sur ces matières abondent parmi eux, et il en paraît constamment de nouveaux ; car les Chinois y cherchent les pronostics de l'avenir, comme ils croient y trouver la meilleure explication du passé. Mais le commentaire le plus célèbre du Livre des énigmes est celui qui a pour auteur le grand philosophe des T'ang, nommé Li'tïng-tsou.

V. Le cinquième Livre Classique, Li-ki, est le plus volumineux des Livres Canoniques. Il y occupe la quatrième place. On l'appelle communément Le Mémorial des Rites. En réalité, c'est un véritable code des convenances morales, sociales et politiques. Il daterait, en partie, d'environ 1 100 ans avant notre ère, puisque c'est Tchéou-kong, mentionné plus haut, qui, d'après les traditions, en aurait été le premier auteur. Vers 1 3o ans avant Jésus-Christ,on y ajouta le commentaire qui en fut fait par les deux Taî, oncle et neveu, et leur disciple Ma-^^^on^. C'est, dit-on, le seul Livre Canonique auquel Confucius n'aurait point collaboré ; et pourtant il n'offre, en réalité, que le développement et la mise en pratique de toutes les idées, de tous les sentiments, — en un mot, de la lettre aussi bien que de l'esprit de l'enseignement du célèbre Philosophe. Il est donc probable que ce Livre, au Keu d'être, en partie, de Tchéoukong, commt on le prétend,n'est que le commentaire de quelque ouvrage de Confucius, qui se sera perdu et dont on n'a pas retrouvé la moindre trace depuis l'incendie des Livres. On rencontre, en effet, dans les autres Livres Canoniques, des passages où il est dit que « Confucius fit la révision des poésies, des (( Annales, des Rites et de la Musique. » Est-il admissible qu'il ait pu faire cette révision, sans écrire sur la Musique et sur les Rites, puisqu'il a écrit sur les Annales et sur les Odes?

Dans le Mémorial des Rites, les Chinois trouvent des conseils et des prescriptions pour tous les actes et pour toutes les situations de la vie, qu'il s'agisse d'actes privés ou publics, de devoirs nationaux ou internationaux, ou même tout simplement de besoins journaliers. Les principes de morale enseignés par Con-

fucius qui les avait recueillis dans les traditions, sont le point de départ de ce Livre Canonique.

Aussi, le Ministère des Rites est-il une des six Secrétaireries d'Etat qui constituent le Cabinet de Pékin et le conseil des ministres. C'est même le plus important ministère, puisque toute la constitution politique, sociale et religieuse de la Chine y trouve son origine et son point d'appui. Et comme la Piété Filiale est à la fois Tessence et la forcé motrice de PEtat tout entier, elle s'infiltre et s'incarne dans les esprits avec d'autant plus de puissance qu'elle agît sur eux dès qu'ils s'ouvrent aux premières notions du bien et du mal, et que tout le monde, à tous les degrés, aussi bien les particuliers que les familles, est intéressé à ce qu'il en soit de même dans toute la suite des générations.

Le Mémorial desRites.dans saforme actuelle,date au plus tard de la fin du premier siècle de notre ère,et se divise en quarante-neuf chapitres ou livres. Mais, comme l'usage veut que Ta-Chio, grande Etude, et Tchong-Yong, Dû Milieu, qui en font partie, soient publiés séparément ,il ne reste plus que quarante-sept chapitres. D'autre part,Fa«w,le célèbre lettré des Yuànn^itn a retranché onze, parce qu'ils se rapportaient aux cérémonies de deuil, qui sont considérées par les Chinois comme portant malheur. Il avait d'abord abrégé le texte original, qui était plein de longueurs et parfois confus. Reste donc en définitive trente-six chapitres, les uns ayant pour titre les mots par lesquels ils commencent,les autres indiquant nettement les matières qu'ils traitent. Il en est qui renferment une doctrine pure, élevée; mais il s'en trouve qui, par les inégalités du fond et de la forme, portent à croire que ce sont de simples compilations assez semblables au Tchéou-Li et au Y-Li dont nous parlerons tout à l'heure.

Le chapitre 5* s'occupe des différents degrés de noblesse, ducs, marquis, comtes, vicomtes, barons;^ le chapitre 7* de l'éducation que doivent recevoir les enfants des grands. Il y a un chapitre qui donne des règles de conduite pour les jeunes gens; un autre leur enseigne la manière d'étudier. Le chapitre 1 6 traite de la musique, « dont le but et l'effet immédiat sont d' établir ^ « entre les hommes, P union des cœurs et l'harmonie des senti-

DE LA LITTÉRATURE CHINOISE. 8l

« ments; » tandis que « le but et Teffet immédiat des Rites sont « au contraire dV/aWir des distinctions entre les hommes, en « plaçant chacun au rang qui lui convient, y^ Les chapitres i8, 19 et 20 concernent les sacrifices à offrir aux dieux. Ils en précisent le rituel, le sens et Tidée générale,

VI et VIL Les sixième et septième Classiques sont Tchéou-Li, — les Rites des Tchéou, — et Y-li, — Etiquette et Convenances. Ces deux Livres semblent être presque aussi anciens que le Mémorial des Rites, quoique, suivant les traditions, ce soit encore Tchéou- Kong qui ait écrit le Tchéou-Li. Cependant, comme en réalité ce dernier ouvrage n'est que la continuation du Li-Ki, et Y-Li^ celle de Tchéou-Li, le bon sens indique qu'ils sont quelque peu postérieurs au Mémorial des Rites, et que c'est un ou plusieurs Lettrés de la dynastie des Hann qui les auront compilés des anciens ouvrages ou tout simplement des traditions. Dans tous les cas, leur mérite est bien loin de celui que le Mémorial des Rites ou Li'ki a certainement aux yeux de tout Chinois orthodoxe. Aussi, le Li-Ki a-t-il été admis au rang des Livres Canoniques dès la fin de notre premier siècle, tandis que le Tchéou-li et le Y-li sont simplement rangés parmi les Livres Classiques. La principale raison de cette différence est que le Tchéou-li contient des doctrines qui ne sont pas tout à fait d'accord avec celle de Confucius et qu' Y-li est plus qu'incomplet.

VIII. Nous voici arrivé au huitièmehivre C\sissique,cinquième et dernier Livre Canonique, — connu sous le nom de Tch^ouënn- Ts*ieou, c'est-à-dire. Printemps et Automne. Il serait, dit-on, tout entier l'œuvre de Confucius. Le titre,,quelque peu bizarre, qu^il porte, lui vient de ce que <c les éloges et les recommanda- « tions qu'il contient vivifient comme l'aif du Printemps ; et que « le blâme et les critiques qu'il inflige, flétrissent comme le vent sec de V Automne. » En réalité, c'est une continuation, sur une petite échelle, du Livre des Annales. Confucius y raconte les événements qui se sont passés, durant deux cent quarante ans, dans le petit royaume de Lou, sa patrie. Il flagelle les passions anarchiques de cette époque de féodalité chinoise et leur oppose

sans cesse les heureux temps des anciens rois. Son récit s'arrête à Tannée 56o avant Jésus-Christ et forme avec le « Livre des Annales » deux documents d'une authenticité suffisante sur les temps antérieurs à Confucius.

Les a Quatre Livres » (par excellence) et les <c Cinq Livres Canoniques 1^ ne contiennent que 4601 caractères distincts.

IX. ht neuvième Classique porte le titre de Tso-Tchoudnn ou Chronique de Tso^ qui fut le contemporain et Tamide Confucius. C'est une sorte de commentaire du Livre précédent.

X. Le dixième Classique appelé Kong-yang-ichouann, ou Chronique de Kong-yang, qui eut pour maître un disciple de Confucius, n'est guère que la continuation du Classique précédent.

XL Le onzième Classique, ou Kou-léang-tchouann y est en quelque sorte un troisième commentaire de « Printemps » et « Automne » et par conséquent une continuation du dixième Classique. C'est l'œuvre de Kou-léang, qui eut aussi pour maître un disciple de Confucius.

XIL Le douzième Classique est un des plus importants; c'est le ChiaÔ'kïng ou Livre sur la Piété filiale. Aussi, bien qu'il ne fasse point partie des Cinq Livres Canoniques, il est qualifié, comme eux, de canonique; puisé, en effet, par les disciples immédiats de Confucius, dans ses apophtegmes et^ dans ses entretiens particuliers avec Tsëng-tseu, c'est lui qui donne vie et corps à la meilleure partie de l'enseignement du Moïse chinois. On ne sait pas au juste quel est l'auteur de ce Livre, mais les Chinois l'admirent, le révèrent, l'étudient et le commentent à l'infini. Il contient dix-huit chapitres, tous plus intéressants les uns que les autres. C'est l'A B C de toute éducation chinoise, et il n'y a pas de forme littéraire à laquelle les Chinois n'aient recours pour vulgariser les principes posés et développés dans ce Classique. On en fait des livres pour les enfants, et on y raconte vingt-quatre histoires de vingt-quatre individus considérés comme les modèles hors ligne de la piété filiale.

XI IL Le trei:^ième et dernier Classique se nomme jE'wrr-/^

OU Vade-mecum, sorte de Dictionnaire dont nous avons déjà parlé dans le chapitre précédent.

Ces treize Classiques n'emploient que 6644, — chififre fort éloigné, comme on le voit, des trente ou quarante mille caractères qu'il faudrait, dit-on, apprendre pour savoir la langue chinoise.

Voilà les treize puissants et bienfaisants cours d*eau dont la réunion forme le grand fleuve de la civilisation morale, sociale et politique de la Chine. Mais, quelque profond et impétueux qu'il ait été et qu'il soit encore, il s'est établi sur ses rives bien des flaques dont le triste privilège est d'empoisonner ceux qui s'y arrêtent, au lieu de suivre le courant. Ces flaques, disent les Lettrés, ce sont les fausses doctrines qui détruisent le bonheur préparé et assuré par la « Vraie Doctrine, » celle de Confucius et de ses disciples. Et pourtant de ces prétendues hérésies sont nées des religions qui luttent de vitalité et d'influence avec celle de l'État.

Le Bouddhisme y joue certainement le premier rôle; car maintes fois encouragé pendant les quinze derniers siècles par les Souverains mêmes de la Chine, il constitue aujourd'hui non pas précisément la religion, — l'esprit des Chinois étant fort peu porté vers le spiritualisme, — mais assurément le culte extérieur des masses, à qui « la Vraie Doctrine ii de Confucius n'offrait rien d'absolument tangible. Cependant , à côté et autour du Bouddhisme subsiste une quantité innombrable de systèmes prétendus religieux, qui donnent lieu à des associations plus ou moins licites, plus ou moins subversives et dont quelques-uns, surtout depuis le commencement du siècle, ont déjà enfanté bien des conspirations, bien des émeutes, bien des révolutions. Il en est cinq, d'origine indigène et très-anciens, que la célébrité littéraire des ouvrages où ils étaient exposés ont plus particulièrement répandus. Le premier en date est celui de Laô-tseu, contemporain de Confucius et auteur de Taô-toô-kïng ou Livre (sur la) voie (qui seule mène à la) vertu. »> La secte qui s'est formée de ce système se nomme « Secte de la raison suprême p • Au fond, elle ne diffère pas beaucoup des doctrines émises par les philosophes ortho-

doxes. Dans la pratique, les principes de LaÔ-tseu se sont tellement dénaturés que les adeptes en sont, aujourd'hui, universellement méprisés. Vient ensuite le système mi-religieux et miphilosophique de Tchouang, également contemporain de Confucius et dont Pouvrage Nann-houà'kïng, ou La Lumière du Sud, trouve grâce même auprès des Lettrés. Tout entier en paraboles, il joint habilement le sérieux au plaisant et ne cesse d'amuser, même quand il ne réussit pas à instruire. Puis, succède la secte de Siunn-tseu, un contemporain de Mencius. Elle a été préconisée par Yang, sous la dynastie des Hann, dans un ouvrage qui porte pour titre : T^aï-fudnn'fa^fenn, Exposé du grand mystère. Citons enfin la secte de Ouang de la dynastie des Soueï\ auteur de Ouenn-tchong-tseu.

Le caractère distinctif de ces anciens Livres et en général de tous les Classiques chinois, c^est Textrême convenance de la forme aussi bien que du fond. On peut les mettre dans les mains de tout le monde. Nous autres Européens en pouvons-nous dire autant de tous nos Classiques ?

A côté de ces ouvrages fondamentaux, — Canoniques ou Classiques, — qu'on pourrait en Outre nommer constitutifs et orthodoxes, sans parler des ouvrages si nombreux qui s'en écartent et qui par cela même sont reprouvés, il serait surprenant qu'une nation aussi grande et aussi ancienne que la Chine ne possédât pas de trésors littéraires dans toutes les branches des connaissances humaines. Le cadre de notre modeste étude ne nous permettant pas de nous appesantir sur ce point, bornonsnous à dire que, dans la littérature chinoise, ce sont surtout les ouvrages d'histoire, de chronologie et les encyclopédies qui abondent.

En histoire, c'est Yu-p^i-tseu-tcheu-t'ong-kienn, — Miroir général pour aider à gouverner, — publié jpar Ordre, qui fait loi. Ce livre se compose de six séries et de quarante-huit volumes. C^est une œuvre de la plus haute valeur, rédigée par les historiographes officiels de K'ang-chi et de K'ienn-long; elle résume dans un ordre parfait les vingt-quatre Chroniques ou Mémoires histo-

riques de la Chine, depuis Fou-chi jusqu'à la fin de la dynastie des Mïng. Parmi ces chroniques, celles du célèbre Sseu-tna^ tsierm, historien du temps de la dynastie des Hann, environ un siècle avant Jésus-Christ, tient la première place, autant par la vigueur du style et l'importance des recherches que par la nouveauté de l'entreprise. Elle est divisée en cinq parties et se compose de cent trente volumes ou grands chapitres. Continuée par Patinkou, elle fut reprise à sa mort par Pann-Tchaô, sa sœur cadette. Ils ont tous les deux vécu sous les Hann orientaux et laissé une œuvre intitulée Ts*ienn'Hann<hou ou Annales des premiers Hann. Sous les Song du Nord, au xi* siècle, la Chine eut un autre grand historien, qui fut aussi un homme d'État, nommé SseU'^Ma'Kouang; et plus tard, sous les Song du Midi, vers Tan II 63 de notre ère, le célèbre Tchou-chi, déjà fort connu et apprécié comme philosophe et commentateur des Livres Canoniques, se distingua en outre par son Kang-Mou ou Résumé analytique des événements que Sseu-Ma-Kouang venait de relater dans son TPong-kienn ou Miroir historique. Citons aussi un ouvrage très-renommé et connu sous le titre à* Annales des Trois États (ou Sann-kouô-tcheu), à savoir Ouei, Chou et Ou, qui, de 221 à 265-280 ans après Jésus-Christ , formèrent les trois grandes divisions de la Chine. Le premier auteur de ce véritable roman historique fut Tch'enn-Chéou; transfuge du royaume de Chou, il n'aura pas été par cela même un narrateur suffisamment fidèle des événements qui s'y seront passés. Aussi Loôkouàng'tchong, sous la dynastie mongole des Yudnn, entrepritil de refaire les <c Annales desTrois États », qui furent plus tard traduits en mantchou. C'est cette œuvre que nous avons en Fr^ce. Les Chinois ne se servent que de la troisième version de ces romanesques Annales, donnée par MaÔ-chenn-chann, qui a vécu sous les Mïng. Quant à l'histoire de la dynastie aauelle, qui est la XXII* dans l'ordre chronologique, elle remonte à l'année 1644, époque de l'entrée de Chouénn^tcheu à Pékin, et elle est écrite, comme les Annales précédentes, au fur et à mesure des événements; mais l'étiquette impériale veut que cette histoire reste secrète jusqu'à ce que la dynastie ait disparu. Il circule pourtant

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des récits partiels de tout événement notable qui a eu lieu dans des localités de quelque importance; sans compter la publicité officielle que donne la « Galette de Pékin » à tous les faits qui émanent du gouvernement ou qui concernent TÉtat, tels par exemple que Taudience accordée, il y a peu de temps, par le souverain de la Chine aux ministres étrangers en résidence à Pékin.

Au point de vue de la géographie et de la statistique, les Chinois possèdent un ouvrage qui a été publié en 1 764, par ordre de Tempereur KHenn-long et qui, probablement, n'a pas d'égal dans les autres pays. Il est intitulé Ta'ts'îng-f'fong'tcheu, soit Description de tout V empire des Ts'ïng, et se compose de 5oo volumes. Il contient la description topographique, physique, administrative, commerciale et historique, non-seulement de chaque région,de chaque province et de chaque département,mais encore de toutes les villes de première, deuxième et troisième classe. Le palais d'Été qui, naturellement avait une bibliothèque pour l'usage personnel du souverain, possédait une copie de cet ouvrage. C'était une merveille calligraphique.

La Chine compte une véritable légion d'encyclopédistes. C'est Ma-touànn-linn qui est le plus célèbre. Son recueil intitulé; Ouenn-chienn-t'ong'k'aô, — examen approfondi des écrits du passé ou des monuments littéraires, — peut formera lui seul toute une bibliothèque,comme Ta si bien dit notre illustre Abel Remusat . Il se divise en 348 livres ou chapitres. Malheureusement, Afotouànn-linn, qui passe pour avoir été élève de Tchou-chi et qui vivait de 1 245 à 1 325, n'a pu nécessairement mener ses savantes et laborieuses recherchesque jusque vers la fin du xiii' siècle. Il est vrai que, sous les Mïng, il parut un Supplément à l'ouvrage principal de ce célèbre encyclopédiste, et que plus tard, sur l'ordrejdes tmperQUTs K'ang'Chi et ICienn-long, on s'occupa aussi de compléter ce « supplément » par un ouvrage du même genre, publié en 1771, sous les auspices du Souverain. Mais ces deux suppléments, produit collectif de plusieurs érudits, ne sauraient valoir l'œuvre due exclusivement à Ma-touànn-linn. Toutefois, on a ainsi le moyen de suivre, pas à pas, depuis la plus haute antiquité chinoise, une suite ininterrompue de travaux littéraires faisant

connaître à fond les progrès accomplis dans toutes les branches des connaissances, par une des plus nombreuses familles de Tespèce humaine. Certes, la perspeaive de pénétrer dans un tel trésor doit inspirer à la fois le désir et le courage d'étudier une langue qui en donne la clef. Il convient néanmoins d^ajouterque, quelque grand que soit le mérite de Ma-toudnn-linn, sa renommée est bien plus considérable à l'étranger, et surtout chez nous, en France, que parmi les Chinois eux-mêmes.

La culture des champs, si instamment recommandée par tous les a Grands Sages » de la Chine, comme sœur jumelle de la culture des lettres, et par suite comme une des bases, sinon la base même de toute morale et de la vraie prospérité de Tempire, ne pouvait pas ne pas être Tobjet d'intéressantes études, et par suite d'une infinité de traités théoriques et pratiques. Le plus renommé est ChéoU'Ché't'oTtff'k'aÔ, c'est-à-dire Étude approfondie et. cornplète des saisons selon P ordre oit elles évoluent; sans compter des traités spéciaux sur la culture des vers à soie, de l'arbrisseau à thé, du coton, du bambou et d'autres arbres ou arbrisseaux' précieux, du raisin et d'autres fruits, des poissons et des plantes aquatiques comestibles, et une quantité à peine concevable d'herbiers, de livres sur les fleurs, sur la minéralogie et sur d'autres sciences naturelles.

Tous les Lettrés chinois, comme ceux qui prétendent à le devenir, étant plus ou moins médecins, les livres sur la médecine se comptent en Chine par dizaine de mille. Il va sanstiire que la législation, l'astronomie, la stratégie, les arts et l'industrie n'y ont pas été négligés non plus, et qu'une foule d'excellents ouvrages y sont consacrés.

Les pièces de théâtre et le roman sont, pour ainsi dire, la monnaie courante de la vie quotidienne des Chinois. Il y a tel roman, en deux ou trois volumes, qui coûte à peine 2 à 3 de nos sous. Quant aux spectacles, les riches, à l'occasion de toutes les solennités, gaies ou tristes, qui surviennent dans leurs familles, donnent des représentations théâtrales où se pressent de véritables foules; et ce n'est pas seulement dans les villes, c'est jusque dans les villages et les hameaux que ces divertissements ont lieu. Par

malheur, la licence y règne en maîtresse. C'est elle aussi qui gâte les romans. Mais on remarque, dans les uns comme dans les autres, un grand esprit d'invention et d'observation. Mainte comédie offre des situations qui seraient applaudies sur n'importe quel théâtre de l'Europe ou de l'Amérique. Les femmes, en Chine, ne paraissent pas sur la scène.

Nous pourrions terminer ici ce rapide examen de la littérature chinoise ; mais nous écrivons surtout pour nos élèves. Il nous faut donc leur parler encore de deux ouvrages qui, à notre avis, sont comme deux portes ouvrant directement sur ce monde à part que l'on nomme la Chine et les choses chinoises.

Le premier remonte à l'époque de la dynastie des Song. Ouang'pi'héou , l'auteur de cet ouvrage, l'avait écrit pour une école de tout jeunes enfants, qu'il dirigeait lui-même. Ce livre contient cent soixante-dix-huit vers doubles; chaque vers simple y est formé de trots caractères, — total i, 068 caractères simples. On l'appelle Sann-tseu-kïng, Livre Canonique {à rangées) de trois caractères. Son seul titre pour être qualifié de canonique, c'est qu'il a pour but de donner plus ou moins l'essence des Livres qui le sont. Tous les enfants en Chine l'apprennent par cœur. C'est à la fois un résumé et un programme de ce qu'un Chinois doit étudier et savoir pour devenir un membre utile de la société. Ajoutons que le principal objet de Touvrage est de faire connaître aux enfants la forme des caractères les plus usuels, ainsi que leur intonation et leur prononciation. De plus, il est écrit dans la langue des livres, et offre une excellente initiation pour rétude de cette forme particulièrement elliptique.

L'autre ouvrage, connu sous le nom de Chëng-yu-kouangchiunn, c'est-à-dire <r Commentaire développé du Saint Edit (àt l'illustre empereur K'ang-chi), est un traité de morale appliquée, et d'économie politique pour la vie de tous les jours, d'autant plus utile à consulter, que non-seulement il donne un aperçu admirable des idées, des mœurs et des institutions de la Chine, mais qu'il y emploie les deux formes de style, le style écrit et le style parlé. Il offre ainsi à l'élève, par la comparaison, le moyen de saisir en peu de temps les traits qui

rattachent ces deux styles à leur commune origine, et les traits qui les distinguent. Cet ouvrage, tout à fait hors ligne par l'élévation des idées et aussi par la beauté et le naturel de la forme, débute par sei^e maximes de sept caractères chacune. K'ang-Chi, prince très-lettré, les écrivit lui-même en 1670, pour donner à son peuple un résumé de morale pratique qui lui permît de réaliser la somme de bonheur dont Phomme peut jouir ici-bas. Elles furent commentées et développées en 1724, par Yong-Tchëng, fils et successeur immédiat de K'ang-Chi. Ce commentaire où l'auteur s'est servi de la langue écrite, et qui se divise en autant de chapitres qu'il y a de maximes, forme la seconde partie du Livre. La troisième partie, dont le style appartient exclusivement à la langue parlée, contient une glose relativement étendue de ces sei^e chapitres. C'est un dignitaire nommé Ouang-yu^pÔ qui en est l'auteur. Le premier et le quinzième jour de chaque lune, cette glose est lue, chapitre par chapitre, sur toute la surface de l'empire, dans le Temple (du) Savoir. Telle fut en effet la volonté exprimée par l'empereur ICang-chi dans Tédit où il promulgua les sei^e maximes. Les élèves qui se destinent à la carrière chinoise feront bien d'apprendre par cœur les seize chapitres de la Glose, sinon ceux du Commentaire. Rien ne les aidera mieux à saisir le tour particulier de la langue chinoise, et, par suite, à la bien parler et à la bien écrire. La tâche est d'ailleurs fort aisée, car les trente-deux chapitres qui comprennent le Commentaire et la Glose forment à peine un petit volume. Voici du reste les sei^e Maximes traduites sommairement :

1 . Pratiquez la piété filiale, pour donner le poids qui convient aux relations sociales.

2. Ne perdez pas de vue vos aïeux, pour manifester l'esprit de famille.

3. Maintenez l'union dans votre voisinage, pour mettre fin aux litiges.

4. Honorez l'agriculture, pour subvenir à la subsistance du peuple.

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