IV. — l'obligation morale
L'obligation morale est le caractère d'un motif qui s'adressant à la volonté s'exprime par ces mots : tu dois. Chercher son intérêt, poursuivre le bien-être, la ri-
DEUXIÈME COiNDITION DE LA MORALITÉ. 31
€hesse même, cela n'est pas défendu; mais jamais l'homme qui donne ce but à sa vie n'a prétendu obéir à une voix intérieure lui disant : « Tu dois ne manquer de rien; tu dois être riche. » Bien plus, s'il me plaît de rester pauvre et de me réduire au nécessaire (pourvu qu'ainsi je n'impose à aucun des miens des privations qui lui soient pénibles), j'ai parfaitement conscience que ni moi ni personne n'a de reproche à me faire.
Quand la volonté se propose l'agréable ou l'utile, die sait qu'elle n'obéit pas à un motif sacré qui adroit de lui donner des ordres. Le devoir seul a qualité pour commander souverainement et sans condition.
Il commande, mais il ne contraint pas; bien qu'il s'impose en vertu d'une autorité souveraine, il laisse la volonté libre de la méconnaître. Elle peut toujours refuser d'obéir. Si elle ne le pouvait pas, il n'y aurait plus de devoir ; car il n'y a devoir que parce qu'il y a liberté.
Telleestl'obligation morale; elle s'impose comme un ordre qu'il est toujours possible de violer.
Elle s'impose, de plus, sans condition. Elle ne dit pas : Tu \lois vouloir ceci, pourvu que ton intérêt n'en souffre pas, pourvu que le sacrifice exigé ne soit pas trop douloureux. Elle dit : Tu dois, quoi qu'il arrive, tu dois, dusses-tu mourir. Et c'est ainsi que le devoir parle à d'Assas. L'égoïsme a beau se plaindre et se lamenter; le motif moral parle d'un ton impératif qui ne se laisse pas attendrir, n'admet ni compromissions ni réplique.
Ce caractère obligatoire du motif moral, tout homme le connaît avec évidence le jour où il est mis en demeure de choisir entre son plaisir, son intérêt personnel et ce qui lui apparaît comme un devoir. 11 se manifeste d'autant plus que le sacrifice commandé par le devbir est plus douloureux. Le remords est la conséquence du devoir violé; jamais on n'a de remords pour avoir renoncé à un plaisir immédiat ou aux satisfactions plus durables de l'égoïsme.
L'homme qui accomplirait, toujours et en tout, ce qui est ordonné par le devoir serait évidemment meilleur ou plus parfait que celui dont la conduite serait tout opposée. L'accomplissement sans réserve du devoir est donc la plus haute perfection que l'homme puisse atteindre.