VI. — PRÉOCCUPATION DES INTÉRÊTS GÉNÉRAUX ETPERMAMENTSDUPAYS
L'homme d'État, vraiment digne de ce nom, ne gouvernera pas, comme on dit, au jour le jour, satisfait de résoudre tant bien que mal les difficultés du moment, et de se maintenir le plus longtemps possible au pouvoir, lui et le parti qu'il représente. Dévoué aux intérêts suprêmes et permanents du pays, il en connaîtra à fond l'histoire, pour en deviner et préparer les destinées. Sa vue s'efforcera d'embrasser le vaste horizou de l'avenir, de deviner, pour les prévenir, les dangers
encore éloignés; il saura de même semer des germes de prospérité et de grandeur qui peut-être ne fructifieront que beaucoup plus tard. 11 sera peu sensible aux protestations qu'une telle politique, rarement comprise, pourra provoquer autour de lui; et, bien qu'il ne lui soit pas interdit de rechercher la gloire, il se résignera, s'il le faut, à ne l'attendre que de la postérité.
Nous avons dit qu'il était dévoué aux intérêts suprêmes et permanents de son pays. C'est dire que l'objet de ses préoccupations principales sera tout ce qui peut élever le niveau intellectuel et moral de la nation. Les anciens le remarquaient déjà : les lois ne sont rien sans les mœurs. L'administration la plus habile, les mesures législatives les mieux concertées aboutiront à peu de chose si les esprits sont ignorants, les volontés molles, les caractères vils. Faire des hommes, dans le plus beau sens du mot, préparer à la patrie de véritables citoyens, voilà le but dernier de la science politique, comme de celle de l'éducation. A ce point de vue, l'homme d'État peut être regardé comme le premier instituteur de sa patrie et de son époque : s'il mérite pleinement ce titre, il ne saurait en souhaiter un plus glorieux.
,VII. — LES GOUVERNANTS DOIVENT SERVIR d'exemple par la dignité de leur VIE PRIVÉE
Ce caractère moral du rôle que doit jouer l'homme d'État lui impose, plus qu'à tout autre, l'obligation de
donner, par la dignité de sa vie privée, la pureté de ses vertus personnelles, un exemple d'autant plus efficace qu'il descend de plus haut. « Si Alexandre penche la tête, dit Malebranche, ses courtisans penchent la tête. Si Denis le tyran s'applique à la géométrie à l'arrivée de Platon dans Syracuse, la géométrie devient aussitôt à la mode, et le palais de ce roi, dit Plutarque, se remplit incontinent de poussière par le grand nombre de ceux qui tracent des figures. Mais dès que Platon se met en colère contre lui et que ce prince se dégoûte de l'étude et s'abandonne de nouveau à ses plaisirs, ses courtisans en font aussitôt de même... C'est ainsi que le.^ princes peuvent changer les vices en vertus et les vertus en vices... * » — Notre société démocratique ne connaît plus ni princes ni courtisans, et nos idées morales ne changent pas au gré de ceux qui exercent le pouvoir) mais il reste vrai que l'exemple des puissants a une grande force, et que leur vie, exposée à tous les regards, est tenue d'être plus irréprochable encore que celle des simples particuliers.