Recherche de la vérité, liv. III, 3^ partie, cliap. ii
rience, se croient naïvement appelés à prendre en mains les affaires publiques. L'ambition est de soi légitime; elle est l'inspiratrice des grands desseins et des grandes actions; mais pour avoir le droit d'aspirer à diriger l'État, il faut un long apprentissage et des aptitudes peu communes. On connaît la scène charmante où Socrate rappelle à la modestie le jeune Glaucon, qui s'imagine avoir en lui l'étoffe d'un Périclès. La leçon de Socrate, bonne pour un Athénien du cinquième siècle, trouverait encore à s'appliquer dans d'autres temps et dans d'autres pays^
1. « Glaucon, fils d'Ariston, aspirait à devenir orateur populaire, avec la prétention d'arriver au gouvernement de l'État, quoiqu'il n'eût pas encore vingt ans. Ses parents et ses amis ne pouvaient le faire revenir, bien qu'on l'arrachât de la tribune et qu'on le couvrît de huées. Socrate, qui lui voulait du bien, par amitié pour Charmide, et pour Platon, parvint seul à le rendre sage. Le rencontrant un jour et voulant tout d'abord se faire écouter, il engagea ainsi la conversation : « Glaucon, dit-il, tu t'es donc mis dans la tête de gouverner notre cité? — Mais oui, Socrate. — Par Jupiter, c'est le plus beau des projets qu'un homme puisse former : car il est clair que, si tu parviens à ton but, tu seras en passe d'obtenir tout ce que tu désireras, de servir tes amis, d'élever la maison de tes pères, d'agrandir ta patrie. Tu commenceras par te faire un nom dans ton pays, puis dans toute la Grèce, et peut-être, comme Thémistocle, jusque chez les barbares ; enfin, partout où tu iras, tu fixeras sur toi tous les yeux. » En entendant ces mots, Glaucon se redressait avec fierté et demeurait avec plaisir. Socrate continua en ces termes : ^( N'est-il pas évident que, si tu veux être honoré, tu dois rendre service à la république? — Sans doute. — Au nom des dieux, ne me cache rien, dis-moi quel est le premier service que tu veux lui rendre. » Glaucon gardait le silence, cherchant en lui-même par où il commencerait, o Voudrais-tu d'abord, lui dit Socrate, de la même manière que s'il s'agissait d'enrichir la maison d'un ami, t'efforcer d'enrichir la République ? — Je le voudrais. — Le moyen de la rendre plus riche, n'est-ce pas de lui procurer de plus grands revenus? — C'est tout naturel. — Dis-nous donc d'où se tirent aujourd'hui les revenus de l'État et quel en est le chiffre. Il est
RÉSUME
I. — Les gouvernants ne se confondent pas avec les fonctionnaires. Les gouvernants sont ceux qui dirigent les affaires de l'Étal.
IL — Les gouvernants doivent tout d'abord se mettre
évident que tu en as fait une étude, afin de pouvoir suppléer aux produits qui seraient trop faibles et remplacer ceux qui viendraient à manquer'? — Mais, par Jupiter, reprit Glaucon, je n'y ai jamais songé. — Puisque tu n'as pas songé à ce point, dis-nous au moins quelles sont les dépenses de la ville : car il est certain que tu as l'intention de diminuer celles qui sont superflues '^ — Ma foi, je ne m'en suis pas non plus occupé. — Eh bien, remettons à un autre temps le projet d'enrichir l'État; comment, en effet, y songer avant de connaître les dépenses et les revenus "^ — Mais, Socrate, dit Glaucon, on peut encore enrichir la République des dépouilles des ennemis. — Oui, sans doute, si l'on est plus fort qu'eux; car si l'on était plus faible, on perdrait même ce que l'on a. — Tu dis vrai. — Celui qui veut à l'occasion pouvoir faire une guerre doit donc connaître la force de sa nation et celle des ennemis, afin que, si sa patrie est la plus forte, il lui conseille de commencer les hostilités, et si elle est la plus faible, il lui persuade de se tenir sur la défensive. — Tu as raison. — Dis-nous donc d'abord quelles sont les forces de notre cité sur terre et sur mer, puis quelles sont celles des ennemis. — Ma foi, je ne puis te répondre ainsi sans préparation. — Mais si tu as écrit quelque chose là-dessus, je l'entendrai avec le plus grand plaisir. — Non, par Jupiter, je n'ai absolument rien écrit. — Eh bien, alors, nous ajournerons aussi notre première délibération au sujet de la guerre; peut-être, vu l'importance de l'objet et ton début dans les affaires, n'as-tu pas pu l'étudier encore? Mais je vois que tu t'es occupé déjà de la défense du pays; tu sais quelles garnisons sont nécessaires et quelles autres ne le sont pas, sur quel points les gardes sont trop nombreuses ou bien insuffisantes; tu conseilleras d'augmenter celles qui ne sont pas assez fortes, de retirercelles qui ne sont pas nécessaires. — Par Jupiter, reprit Glaucon, je suis d'avis de les retirer toutes ; car elles gardent le pays de manière
au courant des affaires importantes qui leur sont confiées.