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III. — LE SUICIDE

Le devoir de conservation personnelle est la condamnation directe du suicide. Celui qui attente à sa propre

1. Les premiers solitaires chrétiens poussèrent aussi loin la liaine du corps et la soif des souffrances volontaires. Les uns se chargeaient de lourdes chaînes, d'autres n'avaient en toute saison pour vêtements que leurs longs cheveux. En Thessalie des bandes de moines, au témoignage de saint Éphrem, broutaient l'herbe des champs. On inventait des cellules où l'on pût, dans la situation la plus gênante possible, être exposé à toutes les intempéries. A en croire la légende, saint Siméon Stylite demeura plusieurs années debout sur une colonne.

vie est un déserteur du poste où la loi morale l'a placé. En effet, si la loi morale veut être obéie absolument et sans condition, nous n'avons pas le droit de fixer nous-mêmes le terme de notre obéissance.

L'homme étant naturellement attaché à la vie, n'en arrive d'ordinaire à cette extrémité du suicide que poussé par le désespoir. Ou il est atteint de maux incurables, ou il a vu se briser toutes les affections qui lui faisaient supporter l'existence, ou la ruine, la misère ne lui laissent d'autre perspective que la mort lente, horrible, parla faim. Il aime mieux en finir tout d'un coup, sans trop souffrir, et il se tue.

Certes une immense pitié est due à ces infortunées victimes. Il est facile de leur jeter le reproche de lâcheté quand soi-même on est heureux; qu'on se mette par la pensée à leur place, qu'on se représente leurs angoisses au moment suprême, avant de les juger en toute rigueur. Mais il est toujours permis de dire qu'elles ont manqué de courage. S'il en faut pour s'arracher la vie, il en faut plus encore pour la supporter. Et, encore une fois, le droit nous est refusé d'abréger l'épreuve : le devoir veut être accompli jusqu'au bout, et il y a toujours possibilité d'accomplir un devoir ; si l'on ne peut plus jouer un rôle utile pour soi-même, la souffrance vaillamment subie nous confère un mérite qui augmente notre perfection morale ; n'est-ce pas tout le devoir, que de devenir plus parfaits? Si Ton ne peut plus rendre aucun service aux siens, à la société, à la patrie, on peut encore donner l'exemple de la résignation, et cela si un bienfait à autrui. Sans compter que l'exemple

du suicide est très probablement contagieux, et qu'une société où il devient fréquent est bien près de mourir.

Même au point de vue de l'égoïsme, on a toujours tort de désespérer de la vie. Il semble que le malheur a it comblé sa mesure, et qu'il soit sans remède : qui sait si l'avenir ne nous réserve pas d'heureuses compensations? Cette maladie estincurable; mais on peut découvrir un traitement qui la guérisse. Le travail manque, le pain manque ; mais une main généreuse peut venir inopinément au secours de cette misère. Ce fils était toute ma vie, lui mort, je n'ai plus qu'à mourir; mais le temps adoucit toute douleur, et tant qu'on y peut faire du bien, la vie tient en réserve de précieuses joies. Et l'on y peut toujours faire du bien, ne fût-ce, avonsnous dit, que le bien de l'exemple.

Ceux que nous ne plaindrons pas, et que nous flétrirons comme des lâches, ce sont ceux qui rejettent la vie sans avoir l'excuse d'un suprême désespoir, par désœuvrement, par ennui, parce qu'ils ont épuisé hâtivement tous les plaisirs, et que c'est toujours la même chose. Ceux-là mériteraient d'avoir connu les vraies douleurs ; peut-être se seraient-ils attachés à l'existence par la souffrance même. Mais il est à penser qu'il sont incapables d'en connaître jamais le prix. Ils ne lui demandent que des voluptés toujours nouvelles; rien d'étonnant qu'elle leur semble fade. Elle n'est pas un perpétuel délire, elle est chose sérieuse et grave, non passetemps de débauché. Il ne faut pas même lui demander le bonheur; elle ne le promet pas; elle ne promet, à qui veut les conquérir, que les joies de la vertu^

insuffisantes souvent pour être heureux. La vie, c'est le devoir; il faut la prendre comme telle; et, même remplie de toutes les amertumes, abreuvée de toutes les douleurs physiques et morales, elle est obligatoire absolument, sans condition, comme le devoir même.

La foi en l'existence d'une Providence fournit un dernier motif pour condamner le suicide. Si Dieu nous a créés, nous a assigné sur terre une destinée à remplir, lui seul a le droit de nous rappeler, quand il le juge bon , et le suicide devient ainsi une révolte sacrilège contre la volonté divine. Même chez les païens, quelques philosophes l'avaient ainsi compris : « Nous sommes ici-bas comme dans un poste, dit Platon, et il nous est défendu de le quitter sans permission. Les hommes appartiennent aux dieux... Si l'un de tes esclaves, qui t'appartiennent aussi, se tuait sans ton ordre, ne te mettrais-tu pas en colère contre lui, et ne le punirais-tu pas rigoureusement? Sous ce point de vue, il n'est donc point déraisonnable de dire que l'homme ne doit pas sortir de la vie avant que Dieu ne lui envoie un ordre formel. »

« Toi qui crois Dieu existant, l'âme immortelle et la liberté de l'homme, s'écrie Rousseau, tu ne penses pas, sans doute, qu'un être intelligent reçoive un corps, et soit placé sur la terre au hasard, seulement pour vivre, souffrir et mourir? Il y a bien peut-être à la vie humaine un but, une fm, un objet moral...

(( Il t'est donc permis, selon toi, de cesser de vivre? Je voudrais bien savoir si tu as commencé. Quoi ! fus-tu placé sur terre pour n'y rien faire? Le ciel ne t'imposet-il pas avec la vie une tâche pour la remplir?... Quelle.

réponse tiens-tu prête au juge suprême qui te demandera compte de ton temps? Parle, que lui dirastu?...

« Tu comptes les maux de l'humanité; tu ne rougis pas d'épuiser des lieux communs cent fois rebattus, et tu dis : La vie est un mal. Mais regarde, cherche dans l'ordre des choses si tu y trouves quelques biens qui ne soient point mêlés des maux. Est-ce donc à dire qu'il n'y ait aucun bien dans l'univers ? et peux-tu confondre ce qui est mal par sa nature avec ce qui ne souffre le mal que par accident?... La vie est un mal pour le méchant qui prospère, et un bien pour l'honnête homme infortuné...

« Tu t'ennuies de vivre, et tu dis : La vie est un mal. Tôt ou tard tu seras consolé, et tu diras : La vie est un bien. Tu diras plus vrai sans mieux raisonner; car rien n'aura changé que toi. Change donc dès aujourd'hui; et puisque c'est dans la mauvaise disposition de ton âme qu est tout le mal, corrige tes affections déréglées, et ne brûle pas ta maison pour n'avoir pas la peine de la ranger...

« La peine et le plaisir passent comme une ombre ; la vie s'écoule en un instant; elle n'est rien par ellemême; son prix dépend de son emploi.

(( Le bien seul qu'on a fait demeure, et c'est par lui qu'on est quelque chose.

« Ne dis donc plus que c'est un mal pour toi de vivre, puisqu'il dépend de toi seul que ce soit un bien... Ne dis pas non plus qu'il t'est permis de mourir, car autant vaudrait dire qu'il t'est permis de n'être pas

homme, qu'il t'est permis de te révolter contre l'auteur de ton être, et de tromper ta destination...

« Qui es-tu? qu'as- tu fait? Crois-tu t'excuser sur ton obscurité? Ta faiblesse t'exempte-t-elle de tes devoirs? et pour n'avoir ni nom ni rang dans ta patrie, en es-tu moins soumis à ses lois? 11 te sied bien d'oser parler de mourir, tandis que tu dois l'usage de la vie à tes semblables ! Apprends qu'une mort telle que tu la médites est honteuse et furtive; c'est un vol fait au genre humain. Avant de le quitter, rends-lui ce qu'il a fait pour toi. — Mais je ne tiens à rien... je suis inutile au monde. — Philosophe d'un jour ! ignores-tu que tu ne saurais faire un pas sur la terre sans y trouver quelque devoir à remplir, et que tout homme est utile à l'humanité par cela même qu'il existe ?

c( S'il te reste au fond du cœur le moindre sentiment de vertu, viens que je t'apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d'en sortir, dis en toi-même : Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir. Puis va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre... Si cette considération te retient aujourd'hui, elle te retiendra encore demain, après-demain, toute ta vie. Sicile ne te retient pas, meurs: tu n'es qu'un méchant*.»

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