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I. — CARACTÈRE DE L'HOMME QUI SE RESPECTE LUI-MÊME

La personne morale, nous l'avons vu, a droit au respect. Nous devons la respecter chez les autres, nous devons la respecter en nous-mêm es.

Qu'est-ce que se respecter soi-même? Ce n'est pas avoir une sorte d'idolâtrie vaniteuse et sotte pour les avantages extérieurs que l'on croit posséder : beauté, rang, fortune. Ce n'est pas non plus admirer son esprit, son intelligence, se plaire dans la contemplation de son propre mérite, faire sans cesse le tour de ses perfections.

Ce n'estpas non plus affecter une dignité pédantesque, peser ses moindres paroles, composer son maintien, tenir les autres à distance, comme indignes que l'on fréquente avec eux. Le véritable respect de soi-même

suppose au contraire, non seulement le naturel, l'affabilité, la bienveillance, mais encore la modestie et l'humilité.

En effet, celui qui se respecte craint de profaner en soi l'idéal moral dont il a conscience et qu'il s'efforce de réaliser par ses sentiments, ses résolutions et sa conduite. Il se compare toujours intérieurement à ce qu'il devrait être, et plus son idéal est élevé, plus il connaît qu'il en est encore, éloigné. De là une perpétuelle leçon de modestie, de là l'humilité véritable, celle qui n*est ni bassesse, ni dissimulation d'orgueil. De là aussi l'indulgence et la charité pour autrui ; car se sentir imparfait, c'est pardonner aux autres leurs imperfections ; bien plus c'est les aimer malgré leurs défauts, pour mériter d'être aimé soimême, malgré ceux qu'on a.

L'homme qui se respecte lui-même veille sur ses moindres pensées. Il ne s'abandonne pas aux caprices frivoles de l'imagination, encore moins s'arrête-t-il avec complaisance, ne dût-il jamais les traduire par ses actes, à des désirs déshonnêtes ou coupables. Il établit une exacte discipline au dedans de soi. Même quand son intelligence se donne quelque repos, il l'occupe de choses intéressantes et élevées : réflexions morales, souvenirs des chefs-d'œuvre de l'art ou des spectacles de la nature, récitation mentale de beaux vers, etc. Un moraliste moderne recommande de penser de préférence aux choses qui nous sont agréables; c'est un excellent précepte, et il est praticable, quoique l'on prétende souvent, à tort, qu'on n'est pas, comme on dit, maître de

ses pensées. Il faut seulement que ces choses agréables soient approuvées par la raison et conformes à la moralité. Avec cette réserve, on devra faire son possible pour s'entretenir toujours dans un état de joie intérieure. La joie ainsi comprise est comme la bonne santé de l'âme : elle est une force dans la vie, et souvent une condition de succès. « Lorsque l'esprit est plein de joie, dit Descartes, cela sert beaucoup à faire que le corps se porte mieux et que les objets présents paraissent plus agréables; et même aussi, j'ose croire que la joie intérieure a quelque secrète force pour se rendre la fortune plus favorable... Les expériences sont : que j'ai souvent remarqué queles choses que j'ai faites avec un cœur gai et sans aucune répugnance intérieure ont coutume de me succéder heureusement, jusque-là même que dans les jeux de hasard, où il n'y a que la fortune seule qui règne, je l'ai toujours éprouvée plus favorable, ayant d'ailleurs des sujets de joie, que lorsque j'en avais de tristesse. Et ce qu'on nomme communément le génie de Socrate n'a sans doute été autre chose, sinon qu'il avait accoutumé de suivre ses inclinations intérieures, et pensait que l'événement de ce qu'il entreprenait serait heureux lorsqu'il avait quelque sentiment de gaîté, et au contraire qu'il serait malheureux lorsqu'il était triste ^ »

Se respecter soi-même, c'est donc s'interdire d'abord la tristesse qui déprime à l'excès, et qui n'a pour cause que les légers mécomptes de la vie. On ne sera pas pour

1. Lettre à la princesse Elisabeth, édit. Garnier, t. TU, p. 227-228.

cela insensible aux grands chagrins, mais là encore, on saura les tempérer par une mâle résignation. On ne sera pas non plus insensible à ses propres fautes ; on devra même entretenir en soi-même la salutaire tristesse de repentir ; mais il faut qu'elle s'accompagne du désir de se relever et de la joie fondée sur le ferme propos de devenir meilleur.

Dans ses paroles, l'homme qui se respecte lui-même observera toujours les règles de la plus scrupuleuse bienséance : ni mots grossiers, ni plaisanteries vulgaires, ni grands éclats de voix, ni détails interminables sur ce qui n'intéresse que lui. Le bon ton, la discrétion sont des formes très délicates du respect de soi-même qui se confond ici avec le respect d'autrui.

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