IV. — LA TEMPÉRANCE
Des besoins impérieux portent l'homme, comme les animaux, à manger quand il a faim, à boire quand il a soif. Rien n'est plus légitime que de les satisfaire : il y a même obligation morale, puisque l'homme est tenu de conserver sa vie aussi longtemps qu'un devoir supérieur ne lui en impose pas le sacrifice. Il éprouve du plaisir à apaiser sa faim et sa soif; ce plaisir est aussi légitime : c'est en quelque sorte un don que nous fait la nature, et nous pouvons l'accepter sans scrupule. Il n'en va plus de même quand nous mangeons au delà de notre faim, pour le seul plaisir que causent des aliments agréables au goût; quand surtout nous mangeons à l'excès, au risque d'une indisposition, et que nous compromettons santé, intelligence, fortune, par l'abus habituel de la bonne chère. De même si nous nous adonnons à l'usage immodéré du vin et des liqueurs fortes.
La gourmandise, l'ivresse : est-il vices plus méprisables, et qui dégradent davantage l'être humain à ses propres yeux comme à ceux d'autrui? La vertu qui consiste en général à combattre les exigences grossières de la sensualité s'appelle la tempérance.
Le tempérant est donc celui qui ne prend des plaisirs
du corps que ce qui est indispensable à la conservation et à l'équilibre de la vie physiologique. Il mange pour subsister, sans se soucier de la délicatesse raffinée de la nourriture; il s'abstient de liqueurs fortes, car il sait, par l'hygiène, que même en petites quantités, elles sont toujours dangereuses, un attrait insensible pouvant conduire à augmenter peu à peu la dose. Mais la tempérance va plus loin. Elle est sans cesse en éveil pour empêcher le plaisir de prendre trop d'empire sur l'âme, pour prévenir la mollesse et l'engourdissement qui résultent d'un excès de bien-être. Il est agréable de faire la grasse matinée dans un lit moelleux : la tempérance n'accorde de sommeil que le strict nécessaire, et bon gré mal gré, dès la première heure, met debout le paresseux pour la tâche quotidienne. Si Ton savait €e que contient de santé, de travail fécond, cette habitude, prise dès l'enfance, d'être tempérant en fait de sommeil !
La tempérance consiste également à supporter sans se plaindre, et sans en trop souffrir, les privations. Les anciens recommandaient de façonner le corps à endurer la faim, la soif, le froid, le chaud, la fatigue, l'insomnie; des épreuves, souvent cruelles, étaient imposées aux enfants, pour les préparer au métier de soldats. Notre éducation moderne répugne à ces violences. L'hygiène, et plus encore la douceur de nos mœurs nous interdisent cette impitoyable discipline qui fit les Spartiates et les vieux Romains. N'oublions pas cependant que tous, aujourd'hui, doivent le service militaire ; qu'à la guerre, on ne mange pas toujours à
heure fixe, ni selon sa faim, qu'il faut faire souvent de longues étapes, sous un soleil ardent, ou bivouaquer sur la neige, et qu'ainsi, sans aller jusqu'aux rigueurs parfois meurtrières de la tempérance antique, il serait bon de ne pas trop négliger, même en ses prescriptions les plus dures, cette mâle vertu qui rend les peuples victorieux.