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V. — EFFETS DE LA TEMPÉRANCE

Elle porte d'ailleurs avec elle sa récompense. Pratiquée de bonne heure, elle assouplit et fortifie le corps, elle le soustrait à mille causes de souffrances et de maladies. Elle fortifie la volonté," ou plutôt elle est ellemême une manifestation énergique et persévérante de la volonté qui, dans ce triomphe sur le corps, trouve un surcroît de puissance qu'elle applique ensuite où et comme il lui plaît. Un corps robuste, peu exigeant, souple et docile aux ordres de l'âme, est un admirable instrument pour l'intelligence et l'activité morale : c'est une condition, et non la moins importante, de joie, de confiance, de succès. C'est la liberté conquise par la soumission du plus incommode des serviteurs. C'est aussi un témoignage du respect que la personne se doit à elle-même : car quelle misère et quelle humiliation pour qui doit être raisonnable et libre que d'avoir trop à compter avec l'organisme, ses grossiers appétits et ses aveugles résistances ! Platon avait défini fhomme: une âme qui se sert du corps. Cette définition exprime moins ce qui est réellement que ce qui devrait être. La

tempérance fait de cet idéal une réalité. L'homme, grâce à elle, devient véritablement une âme qui se sert du corps; nous ajouterons : en vue de pratiquer toujours et avec le moins d'efforts possibles la loi du devoir.

Les anciens disaient avec raison que la tempérance est un assaisonnement délicat pour les plaisirs même dont elle combat l'excès. Nous savons, en effet, combien, pour ce qui concerne les jouissances corporelles, la satiété arrive promptement; et la satiété, c'est l'insensibilité, c'est le dégoût. Au contraire, l'homme frugal, sobre, dur à son corps, se ménage la possibilité de plaisirs, d'autant plus vivement sentis, qu'il se les accorde plus rarement. Et ainsi, même au point de vue du bien-être égoïste, la tempérance est un bon calcul.

Condition de force, de santé, de plaisirs même, la tempérance l'est également de longue vie. Apprise dès l'enfance, elle prépare ces belles et vertes vieillesses devant lesquelles on s'incline avec une respectueuse admiration. Elle assure, jusqu'aux limites les plus reculées de l'existence humaine, l'intégrité des facultés intellectuelles et morales, conserve à la famille, pour de longs jours, son chef tout entier, à l'Etat un citoyen plein d'expérience, exemple vénérable, pour les générations nouvelles, de ce que peut la volonté. Elle fournit enfin comme une preuve sensible de l'indépendance presque souveraine de l'âme à l'égard du corps, et par là, fait pressentir les destinées immortelles de l'une, en dépit de la destruction de l'autre.

Nous terminerons cette leçon par quelques-unes des paroles que Xénophon prête à Socrate. « Citoyens, disait-il, s'il nous survenait une guerre et que, voulant choisir un homme capable, avant tout, de nous sauver, nous en connussions un qui fût esclave de son ventre, du vin, de la mollesse et du sommeil, irions-nous le choisir? Comment pourrions-nous supposer qu'un pareil homme nous sauvât et triomphât de nos ennemis? Si nous voulions, à la fm de notre vie, confier à quelqu'un l'éducation de nos garçons, la garde de nos filles, le soin de notre bien, croirions-nous l'homme intempérant digne d'une telle confiance? Donnerions-nous à un esclave intempérant la garde de nos troupeaux, de nos greniers, la surveillance de nos travaux? L'accepterions-nous, même gratuitement, comme intendant et comme pourvoyeur? Ainsi puisque nous ne voudrions pas d'un esclave intempérant, comment n'attacherionsnous pas de l'importance à nous défendre de lui ressembler? En effet, on ne peut pas dire que... l'intempérant soit nuisible aux autres, mais utile à lui-même; au contraire, s'il fait du mal aux autres, il s'en fait plus encore, puisque ce qu'il y a de plus pernicieux, c'est de ruiner, en même temps que sa maison, son corps et son esprit. Et dans le commerce de la vie, peut-on se plaire avec un homme qui préfère à ses amis le vin et la bonne chère?... N'est-ce pas un devoir, pour quiconque regarde la tempérance comme la base de la vertu, de l'affermir d'abord dans son âme? Sans elle, comment apprendre le bien et le pratiquer dignement? Quel homme, esclave de ses passions,

ne dégrade pas honteusement son corps et^ son âme?* »

RÉSUMÉ

I. — Se respecter j ce n'est pas admirer ses propres qualités physiques ou intellectuelles, purs dons de la nature ; ce n'est pas non plus affecter une dignité tout extérieure, pédantesque.

L'homme qui a réellement le respect de lui-même se compare à l'idéal conçu par sa conscience, et cette comparaison lui conseille la modestie pour lui-même, l'indulgence à l'égard d'autrui.

Il ne se permet ni un acte ni même une pensée déshonnêtes. S'arrêtant de préférence sur des pensées agréables, que la raison et la morale approuvent, il ■entretient en lui la bonne humeur, qui est la santé de l'âme.

Il surveille son langage pour ne laisser échapper aucune grossièreté, pour ne blesser aucune convenance.

II. — L'homme qui se respecte s'abstient de toute démarche humiliante, de toute flatterie ou complaisance servile. Il ne se pose pas volontiers en victime de l'injustice; mais il sait au besoin défendre ses droits. Il est jaloux de son indépendance ; il ne fait pas de promesses qu'il ne pourrait tenir ; il pratique la franchise à l'égard de tous. Sa bonne humeur ne se tra-

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