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IV. — MÉTHODE DE FRANKLIN

Cette même sincérité est nécessaire pour donner quelque valeur à la méthode de perfectionnement moral que recommande Franklin, et qui n'est qu'une appplication de l'examen de conscience. On sait qu'il est l'inventeur d'une sorte de calendrier moral. « Il avait fait un dénombrement des qualités qu'il voulait acquérir et conserver, et il les avait ramenées à treize principales : Tempérance — Silence — Ordre — Résolution — Frugalité — Industrie — Sincérité — Justice — Modération — Propreté — Tranquillité —

Chasteté — Humilité. Ce catalogue étant dressé, Franklin réfléchissant qu'il lui était difficile de lutter à la fois contre treize défauts, et de surveiller à la fois treize vertus, voulut, comme Horace, combattre ses ennemis séparément, et il appliqua à la morale la maxime de la politique : Diviser pour régner. « Je dressai, dit-il, un petit livre de treize pages, portant chacune en tête le nom d'une des vertus. Je réglai chaque page en encre rouge, de manière à y établir sept colonnes, une pour chaque jour de la semaine, mettant en haut de chacune des colonnes la première lettre du nom de ces jours. Je traçai ensuite treize lignes transversales, au couronnement desquelles j'écrivis les premières lettres du nom des treize vertus. Sur cette ligne, et à la colonne du jour, je faisais ma petite marque d'encre pour noter les fautes que, d'après mon examen de conscience, je reconnaissais avoir commises, contre telle ou telle vertu... Je résolus de donner une semaine d'attention sérieuse à chacune de ces vertus séparément. Ainsi mon grand soin pendant la première semaine fut d'éviter la plus légère caute contre la tempérance, laissant les autres vertus fourir leur chemin ordinaire, mais marquant chaque soir les fautes de la journée... De même qu'un homme, qui veut nettoyer son jardin, ne cherche pas à en arracher toutes les mauvaises herbes en même temps... ainsi j'espérai goûter le plaisir encourageant de voir dans mes pages le progrès que j'aurais fait dans la vertu par la diminution progressive du nombre des marques jusqu'à ce qu'enfin, après avoir recommencé

plusieurs fois, j'eusse le bonheur de trouver mon livret tout blanc pendant treize semaines . »

Nous ne contestons pas ce qu'a d'ingénieux ce procédé. Nous pensons, comme Franklin, qu'il vaut mieux combattre ses vices séparément, que tous à la fois, quoiqu'à vrai dire, toutes les vertus se tiennent, et qu'il soit difficile de faire des progrès dans l'une sans en faire également dans les autres. Mais peut-être cette comptabilité morale est-elle trop minutieuse et compliquée. Nous préférons la méthode plus simple des Pythagoriciens, de Sénèque et des directeurs chrétiens. Quoi qu'il en soit, la sincérité avec soi-même, si l'on veut suivre l'exemple de Franklin, est d'autant plus nécessaire, qu'il s'agit chaque jour, non d'un examen général de sa propre conduite, mais de fautes à noter une par une, et selon leur degré d'importance. Quand, dans un concours entre de nombreux élèves, le professeur le plus exercé hésite si souvent pour le classement des copies, quand son impartialité est à chaque instant saisie de tant de scrupules, qu'il sera difficile de se juger exactement soi-même toutes les vingt-quatre heures, simultanément à douze ou treize points de vue différents! — Du reste, en fait de moyens pratiques pour devenir meilleur, chacun prend ceux qui conviennent le mieux à son caractère, à ses habitudes antérieures, à ses occupations, et il n'en est peut-être pas dont on puisse affirmer qu'il sera partout et toujours efficace. Tout dépend de la bonne volonté de celui qui les met en

1. Paul janet, Histoire de la Science politique, 3" éd., t. II.

lEuvre. Et la bonne volonté, n'est-ce pas encore, ou à peu près, la sincérité vis-à-vis de soi-même?

RESUME

I. — La dernière forme importante du respect de soi-même est le respect de la vérité.

Par le mensonge, l'homme ne manque pas seulement à ses devoirs envers ses semblables : il déshonore dans sa personne la noble faculté d'exprimer ses pensées par la parole.

Le devoir commande le culte de la vérité pour ellemême. Il faut la chercher de bonne foi, et savoir renoncer à toute hypothèse reconnue fausse, dût-il en <îoûter beaucoup à Famour-propre.

IL — Trop souvent, quand la passion et l'intérêt sont en jeu, l'homme essaye de se prouver par des sophismes quel'action qu'il médite n'est point mauvaise. G'estalors qu'il a besoin de cette précieuse vertu morale : la sincérité envers soi-même! Qu'il interroge sa conscience sur les vrais motifs de ses actions, et qu'il sacrifie sans •pitié tout désir qui ne serait pas. mianifestement d'accord <ivec le devoir.

ill. — Une pratique excellente, recommandée par les moralistes anciens et modernes et par lés religions, mais que la sincérité envers soi-même peut seule rendre efficace et salutaire, est Veœamen de conscience.

Il faut se garder, dans cet exercice, de l'excès

p d'indulgence et de l'excès de sévérité. Les scrupules

' exagérés peuvent faire perdre le sens moral, ou tout au moins conduire au découragement.

IV. — Les diverses méthodes conseillées pour l'examen de conscience offrent toutes des avantages, si elles sont

' employées avec persévérance et sincérité. Une des plus ingénieuses, mais qui peut paraître trop minutieuse et

f trop compliquée, est celle de Franklin. En vertu de la fameuse maxime : « Diviser pour régner », appliquée cette fois à la morale, il s'était attaché à combattre successivement les treize défauts ou vices opposés aux treize qualités ou vertus qu'il voulait acquérir. Tous les soirs il faisait sa comptabilité dans ce qu'il a appelé son calendrier moral.

Ouvrages à consulter :

Marc Aurèle, Pensées.

Martha, Les Moralistes sous l'empire romain (La morale pratique dans les lettres de Sénèque).

Id. Éludes morales sur l'antiquité (L'examen de conscience chez les anciens).

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