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QUATRIÈME LEÇON LA LOI MORALE

Sommaire. — I. La loi. morale. — II. Caractères de la loi morale.

Nous comprenons maintenant ce qu'il faut entendre par la loi morale. Elle est essentiellement un commandement, ou, ainsi que l'a dit un grand philosophe, un impératif. Elle proclame, comme devant être réalisée dans la pratique, la conformité entre la volonté et l'idéal conçu par la conscience morale. Et si cet idéal nous l'appelons le bien, nous dirons : la loi morale est VoMigation de conformer sa volonté, et autant qu'on le peuty sa conduite, à ce que la conscience déclare être le bien.

L'obligation s'impose en outre d'éclairer et d'épurer sa conscience par tous les moyens possibles : en réfléchissant, en s'instruisant, en demandant des conseils. 11 arrive bien souvent, en effet, que l'intérêt, les passions, les préjugés, obscurcissent la conscience et l'empêchent de discerner, autant qu'elle en serait capable, ce qui est bien et ce qui est mal. Par là s'expliquent

nombre de crimes affreux commis par desliommes qui, seml)le-t-il, croyaient bien faire. Les inquisiteurs, qui faisaient brûler les hérétiques et les juifs, s'imaginaient peut-être agir conformément aux intentions de Dieu. Mais si la haine et l'orgueil ne les avaient pas aveuglés, ils auraient compris que l'homme est sacrilège quand il s'attribue le droit d'interpréter et d'exécuter la volonté divine; ils auraient compris encore qu'ils faisaient à Dieu la plus sanglante injure en suppliciant leurs semblables au nom de sa justice et de sa bonté souveraines. Le fanatisme n'est donc jamais une excuse, car une réflexion sincère sur les motifs de leur conduite, un examen de conscience véritablement scrupuleux eussent fait reculer d'horreur ceux qui dressaient les bûchers. On sait les remords d'Innocent III, en apprenant les massacres des Albigeois, qu'il avait d'abord encouragés.

A quiconque s'interroge de bonne foi, la loi morale apparaît, non seulement obligatoire, mais absolue ^ claire, universelle, immuable.

Elle est absolue, c'est-à-dire qu'elle n'est subor* donnée à aucune autre, que tout, au contraire, doit lui être subordonné. Les intérêts les plus pressants, les affections les plus chères, doivent lui être sacrifiés, si elle l'ordonne. Le moi absolu, en ce sens, ne veut guère dire autre chose que le mot obligatoire, \

Elle est claire. S'il est des cas où, au premier abord, le devoir semble être douteux, la réflexion sincère et suftisamment prolongée linit toujours par le découvrir. On a dit qu'il est quelquefois plus difficile de connaître son devoir que de le faire. Il est permis de contester la justesse de cette assertion. Le devoir sera alors précisément de chercher quel est le devoir, et c'est là une obligation très claire. Quand il s'agit de devoirs, l'homme, malheureusement, en sait toujours plus qu'il n'en fait^

La loi morale est universelle. — On entend par là que l'obligation de vouloir et d'accomplir ce que lui dicte sa conscience s'impose non seulement à chacun de nous, mais à toute créature raisonnable et libre. Elle vaut pour tous les globes, disait magnifiquement Voltaire. Dieu même n'est pas soustrait à cette obligation, en ce sens que la volonté divine ne saurait vouloir le contraire de ce que la raison divine connaît comme juste et bon. Et c'est en cela que consiste la sainteté de Dieu. Certains philosophes ont soutenu que la loi morale n'avait d'autre fondement que le décret arbitraire, et pour ainsi parler, le caprice divin. Une telle doctrine est fausse. On croit par là sauvegarder la toute-puissance, qui, semble-t-il, serait détruite si elle était contrainte d'obéir à une loi qu'elle n'aurait pas faite. Mais la toute-puissance ne consiste pas à pouvoir vouloir et

1 . « Ce qu'on appelle chercher le devoir dans une circonstance particulière, dit le moraliste anglais Butler répondant par avance au mot de M. Guizot, n'est souvent qu'une tentative pour l'esquiver. » {Serm. viii, Sur le caractère de Balaam.)

réaliser l'absurde. Or l'injustice, le mal, sont l'absurde en moral- La loi morale, enfm, est immuable. — On ne voit pas tout d'abord comment l'immutabilité s'accorde avec le progrès; et, nous l'avons dit, il y a progrès dans la conception de l'idéal moral, à mesure que se développe la civilisation. Mais la loi morale n'est que cet idéal conçu comme devant être voulu et, autant que possible, réalisé. C'est donc ce rapport entre une volonté libre et un idéal de perfection qui est immuable. Entre deux et deux, quatre et quatre, huit et huit, le rapport est toujours le même, bien que les chiffres soient différents.

C'est faute de faire cette distinction qu'on a si souvent nié l'universalité et l'immutabilité de la loi morale. « Le droit a ses époques, dit Pascal; plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà! » Et Ton a étalé avec complaisance nombre d'actions que nous déclarons criminelles el qui ont paru légitimes en certains siècles et dans certains pays : les sauvages mettant à mort leurs vieux parents, les Spartiates encourageant leurs enfants à voler, etc. — On oublie toujours que c'est l'intention seule qui fait la moralité des actes ; — le sauvage, dans l'impuissance où il est souvent d'assurer sa propre nourriture, peut croire de très bonne foi obéir à un motif de piété filiale en épargnant à son père les privations et les misères qui vont assiéger sa vieillesse; le Spartiate veut développer chez ses fils l'adresse nécessaire au guerrier, et croit qu'un bon moyen c'est de lui apprendre à voler sans être découvert, si même il y a pos-

sibilité de voler dans une république d'où lés lois ont à peu près proscrit la propriété individuelle. Autorisé par l'usage et l'opinion publique, le larcin, en telles conditions, n'était plus la violation volontaire d'un droit reconnu et consacré.

D'ailleurs, on a beaucoup exagéré ces prétendues variations des jugements relatifs à la valeur morale des actes. Il y a des actions qui toujours et partout ont été approuvées ou flétries par la conscience du genre humain. Ceux qui ont étudié de près les idées, les mœurs et les sentiments des sauvages ont pu constater que sur bien des points leur idéal moral est conforme à celui des peuples civilisés*. Les moralistes chinois, hindous, grecs et latins, ont formulé de bonne heure d'admirables préceptes. La morale de Platon a mérité, par certains côtés, d'être appelée la préface humaine de l'Evangile. L'Éthique à Nicomaque, d'Aristote, n'a pour ainsi dire pas vieilli, et le portrait qu'elle nous trace du magnanime pourrait encore, par bien des côtés, servir de modèle au citoyen de. nos sociétés démocratiques. Le Traité des Devoirs, de Cicéron, n'a. rien à envier aux plus belles œuvres qui depuis aient <';té écrites en ce genre.

Après avoir rappelé l'admirable légende bouddhique de Kunala, fils du roi Açoka, M. Paul Janet a pu dire qu'elle nous donne en raccourci comme un tableau de toutes les vertus : « la chasteté, la pi(3té, la résigna-

1. Nous avons essayé de le montrer dans notre ouvrage : La Conscience psychologique et morale dans l'individu et dans l'histoire (Perrin), ch. vi.

tien, le mépris de la douleur, le pardon des offenses, et avec tout cela une grâce naïve et candide qui y ajoute un charme souveraine »

Cicéron a donc raison quand, s'inspirant de la plus haute des doctrines stoïciennes, il s'exprime en ces termes pleins de grandeur :

« Il y a une loi véritable, conforme à la nature, qui se trouve chez tous les hommes, toujours la même, éternelle; elle nous appelle au devoir par ses commandements ; elle nous détourne du mal par ses défenses ; ordres et défenses qui ne restent pas vains pour les hommes vertueux, mais dont les méchants n'ont pas souci. Cette loi, ni en totalité ni en partie, il n'est permis de l'abroger ; on ne peut non plus s'en écarter légitimement; ni le sénat ni le peuple ne peuvent nous dispenser de la suivre. Il n'est besoin de personne qui l'interprète et qui l'explique; elle n'est pas autre à Rome, autre à Athènes, autre maintenant, autre plus tard ; une loi unique, éternelle, immuable embrassera toutes les nations et dans tous les temps; le maître commun et le souverain de tous, c'est Dieu mêrhe, qui a établi, éclairci et promulgué cette loi. Qui la violera, se fuira lui-même, et renonçant à sa nature d'homme, subira par cela même les plus durs châtiments, encore qu'il ait pu échapper à ces autres tourments supposés - »

(ceux de l'autre vie). , n*

1. /listoire de la science politique dans ses rapports avec la morale, i. I, p. 25, 26, G-^^dit

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