‹ De l'educationChapitre 150 sur 178 · IIL — ABSTINENCE VOLONTAIRE. RÉGULARITÉ DE LA VIE · texte numérisé non relu

IIL — ABSTINENCE VOLONTAIRE. RÉGULARITÉ DE LA VIE

Quelques moralistes anciens, pour entretenir la force de la volonté, recommandaient de s'imposer quelquefois, pendant une période plus ou moins longue, un régime de privations. Sénèque écrit à son ami Lucilius : « Je me plais tellement à éprouver la fermeté de ton âme que, comme de grands hommes l'ont prescrit, à mon tour je te prescrirai d'avoir de temps à autre certains jours où, te bornant à la nourriture la plus modique et la plus commune, à un vêtement rude et grossier, tu puisses te dire : « Voilà donc ce qui me faisait peur ! » Qu'au temps de la sécurité l'âme se prépare aux crises difficiles; qu'elle s'aguerrisse contre les injures du sort au milieu même de ses faveurs. En pleine paix, sans ennemis devant soi, le soldat prend sa course, fiche des palissades et se fatigue de travaux superflus pour suffire un jour aux nécessaires. Celui

que tu ne veux pas voir trembler dans l'action, exerce-le avant l'action. Voilà comme ont fait les hommes qui, vivant en pauvres tous les mois de l'année, se réduisaient presque à la misère pour ne plus craindre ce dont ils auraient fait souvent l'apprentissage... Je veux pour toi un vrai grabat, un sayon, un pain dur et grossier. Soutiens ce régime trois ou quatre jours, quelquefois plus : n'en fais pas un jeu, mais une épreuve. Alors, crois-moi, Lucilius, tu tressailliras de joie quand pour deux as * tu seras rassasié ; tu verras que pour être tranquille sur l'avenir, on n'a nul besoin de la fortune; car elle nous doit le nécessaire, même dans ses rigueurs. Ne te figure pas toutefois que tu auras fait merveille : tu auras fait... ce que tant de milliers de pauvres font. A quel titre donc te glorifier? C'est que tu l'auras fait sans contrainte, et qu'il te sera aussi facile de le souffrir toujours que de l'avoir essayé un moment. Exerçons-nous à cette escrime, et pour que le sort ne nous prenne pas au dépourvu, rendons-nous la pauvreté familière. Nous craindrons moins de perdre la richesse, si nous savons combien peu il est pénible d'être pauvre. Le grand maître en volupté, Epicure, avait ses jours marqués où il fraudait son appétit afin de voir s'il lui manquerait quelque chose... On trouve même à ce régime une jouissance, et une jouissance non point légère, d'un moment, et qu'il faille toujours étayer, mais stable et assurée. Ce n'est pas en soi une douce chose que l'eau claire et la bouillie, ou un mor-

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