De la nature, L V, v, 223 et suiv
2. Citons tout entière cette belle page : « Les ruèhes des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujourd'hui, et chacune d'elles forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière. Il en est de même de tout ce que les animaux produisent par ce mouvement occulte (l'instinct). La nature les instruit, à mesure que la nécessité les presse; mais cette science fragile se perd avec les besoins qu'ils en ont; comme ils la reçoivent sans étude, ils n'ont pas le bonheur de la conserver; et toutes les fois qu'elle leur est donnée, elle leur est nouvelle, puisque la nature n'ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un ordre de perfection bornée, elle leur inspire cette science nécessaire toujours égale, de peur qu'ils ne
De là les merveilles de la science et de l'industrie, qui arrachent à Bossuet lui-même comme un chant de triomphe. « L'homme a presque changé la face du monde ; il a su dompter par l'esprit les animaux qui le surmontaient par la force; il a su discipliner leur humeur brutale et contraindre leur liberté indocile; il a même fléchi par adresse les créatures inanimées. La terre n'a-t-elle pas été forcée par son industrie à lui donner des aliments plus convenables, les plantes à corriger en sa faveur leur aigreur sauvage, les venins mêmes à se tourner en remèdes pour l'amour de lui? Il serait superflu de vous raconter comme il sait ménager les éléments, après tant de sortes de miracles qu'il fait faire tous les jours aux plus intraitables, je veux dire au feu et à l'eau, ces deux grands ennemis, qui
tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu'ils y ajoutent, de peur qu'ils ne passent les limites qu'elle leur a prescrites. H n'en est pas de même de l'homme, qui n'est produit que pour l'infinité. Il est dans rignorance au premier âge de sa vie, mais il s'instruit sans cesse dans son progrès; car il tire avantage non seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs; parce qu'il garde toujours dans sa mémoire les connaissances qu'il s'est une fois acquises, et que celles des anciens lui sont toujours présentes dans les livres qu'ils en ont laissés. Et comme il conserve ces connaissances, il peut aussi les augmenter facilement, etc.. » {Fragment d'un traité sur le vide.) Voir aussi Rossuet, Connaissance de Dieu et de soimême, ch. V. — Les partisans de la théorie darwinienne du transformisme nient que l'animal soit absolument incapable de tout progrès, et ils citent, précisément à propos des abeilles, ce fait qu'une variété de ces insectes, la mélipone du Mexique, fait des alvéoles irrégulières; ils en concluent que les abeilles ont pu perfectionner leur ouvrage dans le cours des générations. Mais le mot de Pascal reste vrai : depuis mille ans, les ruches des abeilles n'ont pas changé, et s'il y a véritablement progrès dans les œuvres de l'instinct animal, il est tellement insensible qu'aucune expérience directe n'a pu encore le constater.
s'accordent néanmoins à nous servir dans des opérations si utiles et si nécessaires. Quoi plus? il est monté jusqu'aux cieux; pour marcher plus sûrement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages; pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil à rendre compte, pour ainsi dire, de tous ses pas... Il fouille partout hardiment comme dans. son bien, et il n'y a aucune partie de l'univers où il n'ait signalé son industriel »
C'est le travail qui produit tous ces miracles; carrintelligence a besoin d'être appliquée avec effort, pour découvrir quoi que ce soit. Le travail, en défrichant le sol, en façonnant un silex en couteau, en creusant un tronc d'arbre pour en faire une pirogue, a donné naissance à la propriété, sans laquelle la société civile n'existerait pas. Le travail crée la richesse, au moins la richesse utilisable. Sans le travail, répétons-le, l'humanité aurait péri dès les premières générations.
m. — PERFECTIONNEMENT DES FACULTÉS PAR LE TRAVAIL
Le travail suppose l'application énergique et méthodique de l'activité; réciproquement l'activité, soit physique, soit intellectuelle, se développe par le travail. Sans lui, toutes nos facultés resteraient à l'état rudimentaire. Quelle maladresse chez l'apprenti qui manie pour la première fois les outils dont il doit apprendre à se servir! Que l'on a de peine à fixer l'attention d'un
' . Sermon sur la mort.
jeune enfant, à lui faire saisir la liaison de deux idées, ou de deux jugements ! Comme sa mémoire est d'abord rebelle! Le travail triomphe lentement de tous ces obstacles. Il assouplit, rend plus sûre et plus prompte la main de l'artisan; il augmente, l'on peut dire indéiiniment, la puissance des facultés intellectuelles. Tel, qui était le dernier de sa classe, s'élève, par le travail, au premier rang. L'ouvrier laborieux conquiert, avec une habileté supérieure, les moyens de devenir patron, et peut-être de faire fortune. On a dit que le génie n'est qu'une longue patience ; ce n'est pas tout à fait exact, car s'il est vrai que le génie veut être fécondé par le travail, il est avant tout un don naturel ; mais le talent, en tout genre, est certainement le fruit d'un labeur assidu. Or, avoir du talent est déjà beaucoup, et peut consoler de n'avoir pas de génie.