IV. — TRAVAIL MANUEL. TRAVAIL INTELLECTUEL
On distingue ordinairement le travail manuel et le travail intellectuel. Cette distinction n'est qu'imparfaitement fondée; le travail des mains suppose, en effet, toujours une certaine application de l'intelligence, et en tout cas, un effort de volonté. Le menuisier qui travaille une pièce de bois, a besoin de prendre exactement ses mesures, et cela est œuvre d'intelligence. Un tailleur de pierres, un terrassier, peuvent faire preuve de plus ou moins d'intelligence dans l'exercice de leur métier, et les entrepreneurs le savent bien. D'autre part, le sculpteur, le peintre, font, à un certain point de vue,
œuvre manuelle, et cependant ils sont rangés d'habitude parmi ceux qui s'adonnent aux travaux intellectuels. L'homme de lettres, le littérateur, le romancier, tiennent une plume et s'en servent, comme le menuisier de son rabot. Laissons donc une distinction plus apparente que réelle, et qui n'a plus, comme autrefois, sa raison d'être.
C'est qu'en effet, le travail dit manuel, fut longtemps considéré comme dégradant. Chez les anciens, il était abandonné aux esclaves. L'homme libre, non seulement ne travaillait pas de ses mains, mais estimait indigne de lui toute sorte de commerce. Ce préjugé est partagé par des esprits aussi éclairés qu'Aristote et Cicéron. Socrateeut pourtant le mérite d'élever une protestation. Mais, en général, chez les anciens, il est admis que la guerre, la politique, la philosophie, et, dans une certaine mesure, les beaux-arts, conviennent seuls au citoyen. Il en est ainsi au moyen âge, pendant l'époque féodale ; le chevalier méprise même tout ce qui n'est pas le métier des armes, et, à l'occasion, déclare fièrement ne pas savoir écrire, étant gentilhomme. Presque jusqu'à la fin de l'ancien régime, la noblesse affiche le dédain du travail ; ceux de ses membres qui se piquent de littérature ou de poésie, tombent souvent dans le ridicule par l'affectation d'être étrangers à toute étude.
Pour de l'esprit, j'en ai sans doute ; et du bon goût A juger sans étude et décider de tout,
l dit l'un des marquis du Misanthrope ; et Mascarille^
dans les Précieuses * : « Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris. »
Notre société démocratique a fait justice de ces absurdes prétentions. Elle a le respect du travail, quel qu'il. soit; elle estime que l'homme qui gagne sa vie par l'exercice d'un métier manuel a plus de valeur morale, est plus utile à la société que le riche oisif et débauché; elle ne croit pas que personne déroge en cultivant, pour le profit de tous, les facultés qu'il a reçues.
Il faut même se mettre en garde contre un préjugé inverse à celui qui prévalait avant la révolution française, et ne s'imaginer pas, commelefont quelques-uns, que les seuls travailleurs soient ceux qui travaillent de leurs mains. Ouest trop disposé, dans certains milieux, à traiter de paresseux le penseur, l'homme de lettres, l'artiste, le fonctionnaire. Mais le travail ne se manifeste pas toujours par une œuvre niatérielle et tangible. Une pensée, produit de l'effort intellectuel, peut représenter des années d'intense méditation. Tout homme utile à ses semblables, à son pays, est un travailleur, et adroit, comme tel, au respect. Or la société atout autant besoin des services de l'employé, du magistrat, du savant, du philosophe, des œuvres du poète, du peintre, du musicien, que des produits du laboureur ou du maçon. Elle a des exigences intellectuelles, non moins impérieuses que les exigences physiques. La civilisation ne se nourrit pas moins d'art et de science que de pain.
1. Molière. — Les Précieuses ridicules, scène x. Édition Reynier. (Quantin et Picard et Kaan.)
RÉSUMÉ
ï. — L'activité appliquée à une œuvre déterminée est le travail. Sans le travail, l'homme ne pourrait vivre, et au point de vue de la conservation individuelle, la nature semble avoir moins fait pour lui que pour les autres êtres vivants.
II. — Mais il a sur eux une immense supériorité : tandis que les animaux guidés seulement par leurs instincts restent stationnaires, il peut, grâce à son intelligence et à sa volonté, non seulement vivre, mais améliorer sans cesse sa condition. Les animaux, les plantes, les éléments mêmes, deviennent entre ses mains des instruments de bonheur et de progrès.
III. — Le travail suppose l'application énergique et méthodique de l'activité. Réciproquement le travail développe et augmente la puissance de l'activité. Par le travail, l'homme triomphe de toutes les difficultés; par lui, le plus humble est capable de s'élever au premier rang de la hiérarchie sociale. — Le talent, sinon le génie, est le fruit du travail.
IV. — On distingue ordinairement le travail manuel et le travail intellectuel. Cette distinction n'a guère sa raison d'être, car le travail manuelsuppose l'intelligence ; et, d'autre part, les conceptions de l'intelligence et de l'imagination, celles de l'art, par exemple, ont besoin, pour s'exprimer, du concours de la main.
Autrefois le travail manuel était considéré comme dégradant pour les personnes « de condition libre », et plus tard pour les personnes « de qualité ». Ce préjugé a duré bien des siècles. Aujourd'hui il a disparu : tout travail utile est respectable, chez tous, quel qu'il soit.
Une faudrait pas tomber dans le préjugé inverse, et croire que les seuls travailleurs soient ceux qui travaillent de leurs mains. Le travail de l'intelligence est pénible et demande de grands efforts. Dans la société organisée, les magistrats, les savants et les poètes sont aussi nécessaires que les laboureurs et les artisans.
Jules Simon, Le Travail.
Baudrillart, L'Écowomie politique dans ses rapports avec la morale.
Paul Janet, La Philosophie du bonheur.
Reverdy et Burdeau, Le Droit usuel, le Droit commercial et V Economie politique à Vécole.
Consulter également : les principaux Traités d'Économie politique (MM. Levasseur, Frédéric Passy, Paul Leroy-Beaulieu, Courcelle-Seneuil, Maurice Bloch, etc.)
TRENTE-TROISIÈME LEÇON LE TRAVAIL (suite). — SON INFLUENCE MORALE
Sommaire. — I. L'obligation du travail est universelle. — II. Le travail,, l'épargne et le capital. — III. Le travail, condition d'indépendance et de dignité. — IV. Le travail, condition de bonheur.