IV. — LE TRAVAIL, CONDITION DE BONHEl'R
Ajoutons-y le contentement de soi-même. Quand on travaille, on est heureux, parce qu'on fait son métier d'homme, qu'on a conscience de remplir un devoir. Fût-on malheureux d'autre part, le travail, est un consolateur; il détourne l'âme des pensées qui l'attristent, il adoucit l'amertume du chagrin. Nous ne voulons certes pas dire, avec Montesquieu, qu'une heure de lecture suffise à faire oublier toutes les peines; ce seraient des peines bien légères en tout cas, que celles dont il serait si aisé de trouver le remède, ou bien l'âme qui s'apaiserait à si peu de frais serait armée d'une insensibilité coupable. Mais si l'homme est tenu de ne pas se laisser accabler par les épreuves de la vie, n'est-ce pas que, dans le malheur, le travail devient, en même temps qu'une suprême ressource contre l'abattement, une obligation morale plus impérieuse que jamais? Le travail nous donne dans la satisfaction du résultat obtenu la plus douce récompense de l'effort. Depuis Pythagore, sacrifiant une hécatombe en actions de grâce pour avoir trouvé la démonstration du carré de l'hypoténuse, jusqu'au plus humble artisan qui vient de terminer sa tâche, tous les travailleurs connaissent cette joie profonde et durable que donne le sentiment de l'œuvre faite et bien faite. Et plus elle a coûté, plus intense est le bonheur de l'avoir accomplie.
Content de soi-même, le bon travailleur est content des autres, comme les autres le sont de lui. Toutes les affections sympathiques reçoivent du travail un surcroît de force. Il est un des liens qui maintiennent le plus solidement la bonne harmonie dans les familles et la fraternité sociale.
Dès l'antiquité, Socrate exprimait admirablement ces effets salutaires du travail pour la moralité et le bonheur. Un jour, il rencontre un de ses amis, Aristarque, qui lui paraît accablé de tristesse. Il lui en demande la cause, et celui-ci lui avoue qu'il a chez lui des parentes qu'il faut nourrir, que c'est là une bien lourde charge et qu'il ne peut pourtant pas leur demander de subvevenir à leurs besoins par le travail, parce qu'elles sont de condition libre. — « Quoi donc, répond Socrate, combattant ici le préjugé de toute l'antiquité, parce qu'elle sont libres et tes parentes, penses-tu qu'elles ne doivent rien faire que manger et dormir? Vois-tu que les autres personnes libres, qui vivent dans une telle oisiveté, aient une meilleure existence? trouves-tu qu'elles soient plus heureuses que celles qui s'occupent des choses utiles qu'elles savent? Te semble-t-il que la paresse et l'oisiveté aident les hommes à apprendre ce qu'ils doivent savoir, à se rappeler ce qu'ils ont appris, à donner à leur corps la santé et la vigueur, à acquérir et à conserver tout ce qui est nécessaire à la vie, tandis que le travail et l'exercice ne servent de rien? Quels sont donc les hommes les plus sages; de ceux qui restent dans l'oisiveté, ou qui s'occupent de choses utiles ? les plus justes, de ceux qui travaillent, ou qui, sans rien
faire, délibèrent sur les moyens de subsister? Mais en ce moment, j'en suis sûr, tu ne peux aimer tes parentes et elles ne peuvent t'aimer : toi, parce que tu les regardes comme une gêne pour toi; elles, parce qu'elles voient bien qu'elles te gênent. De tout cela, il est à craindre qu'il ne résulte une haine d'autant plus vive et que la reconnaissance du passé ne soit amoindrie. Mais si tu leur imposes une tâche, tu les aimeras envoyant qu'elles te sont utiles, et elles te chériront à leur tour, en voyant qu'elles te contentent ; le souvenir du passé vous sera plus agréable, votre reconnaissance s'en augmentera, et vous deviendrez ainsi meilleurs amis et meilleurs parents... Tes parentes ont, à ce qu'il paraît, des talents très honorables pour elles, ceux qui conviennent le mieux à une femme; or, ce qu'on sait bien, tout le monde le fait facilement et vite, avec adresse et avec plaisir. N'hésite donc pas à leur proposer un parti qui te sera avantageux autant qu'à elles et qu'elles embrasseront sans doute avec joie. »
« Aristarque est persuadé; on se procure des fonds, on achète delà laine; les femmes dînaient en travaillant, soupaient après le travail, et la gaieté avait succédé à la tristesse : au lieu de se regarder en dessous, on se voyait avec plaisir*. » Un bon conseil de Socrate avait ramené, par le travail, l'aisance, le bonheur, l'affection réciproque dans toute une famille.
1. XÉNOPHON, Mémorables. (L. II, ch. vu, t. I, p. 58-59, trad, de M. Talbot.)
RÉSUME
. I. — Le riche est-il tenu de travailler comme le pauvre? On ne saurait lui en faire une obligation légale. Mais le travail est une obligation morale, à laquelle personne n'a le droit de se soustraire.
En travaillant, le riche donne le bon exemple, fait taire les jalousies et les colères qui germent facilement dans le cœur du travailleur malheureux : enfin il apporte son tribut à Tœuvre sacrée du progrès. Il ne fera pas précisément la besogne de l'ouvrier, il pourra même laisser à d'autres les fonctions publiques salariées. Mais il s'adonnera aux travaux scientifiques, littéraires ou artistiques; et s'il est grand propriétaire foncier, il exploitera ses tetres, propagera les procédés de culture perfectionnée et répandra ainsi autour de lui l'aisance et le progrès.
II. — Le travail est l'une des formes de \3i prudence. Les revers peuvent atteindre le riche qui, devenu pauvre, doit pouvoir au besoin gagner sa vie. Le travail est aussi la condition de Vépargne. Avec l'épargne l'humble travailleur éloigne la misère de son foyer, en cas d'accident; il constitue peu à peu des capitaux, qui lui permettront d'agrandir ses moyens d'action et d'arriver peut-être un jour à la fortune.
III. — A la sécurité, le travail ajoute V indépendance et la dignité. L'ouvrier consciencieux et économe reçoit
sans humiliation un salaire mérité, et échappe aux servitudes qui pèsent sur l'existence de Touvrier dissipateur et paresseux. De plus, le travail préserve la vie des misères et des hontes auxquelles conduit fatalement Toisiveté.
IV. — Le travail est enfin une source de bonheur : ce qui précède le prouve déjà. Il procure aussi le contentement de soi, il récompense souvent les efforts et la persévérance par la joie que donne l'œuvre accomplie, et, dans le malheur, il adoucit l'amertume des plu& violents chagrins.
Ouvrages à consulter
Jules Simon, Le Travail
Baudrillârt, UÉconomie politique dans ses rapports avec la morale.
Paul Janet, La Philosophie du bonheur.
Clrdeau, Notions d'Economie politique.