TRENTE-QUATRIÈME LEÇON OBJET DU SENTIMENT RELIGIEUX
Sommaire. — I. Origine et développements de la croyance à la divinité, — II. La philosophie grecque. Le judaïsme et le christianisme. — III. Preuve de l'existence de Dieu, tirée de l'ordre de l'univers et de l'organisation des animaux. — IV. Preuve tirée de l'existence de l'idée du parfait. — V. Preuve tirée de l'existence de la loi morale. — VI. La morale et la religion.
l. — ORIGINE ET DEVELOPPEMENTS DE LA CROYANCE A LA DIVINITÉ
Dès l'origine, l'homme a entrevu et affirmé l'existence d'un ou de plusieurs êtres doués d'une puissance supérieure à la nôtre, se manifestant par des phénomènes souvent redoutables et tenant en leurs mains notre bonheur ou notre malheur. Les peuplades les plus dégradées
croient à des divinités, grossières sans doute, et leur rendent un culte. On craint d'abord les dieux plus qu'on ne les aime ; on leur attribue tout ce qui produit la terreur, menace ou détruit la vie humaine : foudre, météores, tempêtes, tremblements de terre, épidémies, morts subites, etc. Peu à peu, à mesure que la vie devient moins précaire^ que les lois de la nature sont mieux connues, que la réflexion se développe, la notion de la divinité s'épure; un sentiment de reconnaissance et d'amour s'ajoute à l'épouvante prîmitiveet l'adoucit. La fécondité du sol, la succession régulière des saisons, la douce influence du printemps après les tristesses de l'hiver, autant de bienfaits dont l'homme se croit redevable à ces puissances mystérieuses qu'il sent au-dessus de lui. Nous disons ces puissances, parce qu'il semble que le polythéisme ou croyance à plusieurs dieux ait été presque partout antérieur au monothéisme ou croyance à un Dieu unique. Le fait n'est pas cependant très sûr; l'idée monothéiste apparaît de bonne heure dans les anciens hymnes de l'Inde, les Yédas, et, chez les Égyptiens, on a des raisons d'admettre qu'elle a précédé les cultes bizarres des animaux et des plantes.
IL — LA PHILOSOPHIE GRECQUE LE judaïsme et LE CHRISTIANISME
En Grèce, où le polythéisme fut particulièrement florissant, les philosophes protestèrent bientôt au nom de la raison et du sentiment moral, et ils combattirent la religion populaire à laquelle leur influence substitua,
au moins dans les esprits des hommes instruits, la notion d'un Dieu unique, très sage et très bon. Le polythéisme vulgaire, en effet, prêtait volontiers à ses dieux toutes les passions et tous les vices des hommes, et les représentait sous une forme humaine; ils étaient seulement plus beaux, et affranchis de la mort. Mais déjà cinq siècles avant notre ère, le philosophe Xénophane écrivait :
Ce sont les hommes qui semblent avoir produit les dieux Et leur avoir donné leurs sentiments, leur voix et leur air.
Et encore :
Homère et Hésiode ont attribué aux dieux Tout ce qui est déshonorant parmi les hommes : Le vol, l'adultère et la trahison.
Puis, avec une ironie indignée :
Si les bœufs ou les lions avaient des mains,
S'ils savaient peindre avec les mains et faire des ouvrages comme
» [les hommes,
Les chevaux se serviraient des chevaux, et les bœufs des bœufs, Pour représenter leurs idées des dieux, et ils leur donneraient
[des corps , Tels que ceux qu'ils ont eux-mêmes.
Socrate semble incliner vers la croyance à une Divinité unique, qui a tout disposé pour le mieux dans la nature et dans l'homme. Platon admet formellement l'existence d'un Dieu suprême, ordonnateur de l'univers. Aristote proclame aussi l'unité de Dieu, et ce Dieu est pour lui sans corps, il est la Pensée souveraine, il est souverainement aimable, éternel, parfaitement heureux.
Après la religion juive, qui affirme avec tant de force Texistence d'un Dieu unique, créateur et tout-puissant, le christianisme consacre et répand", jusque chez les esprits les plus humbles, le dogme monothéiste, et depuis, quelques-uns des plus grands génies, saint Thomas d'Aquin, Descartes, Bossuet, Fénelon, Leibniz, Kant, ont employé leurs efforts à démontrer l'existence d'un Dieu infiniment parfait, principe de toutes choses et, en un sens, de la loi morale elle-même.
Nous ne pouvons entrer ici dans le détail de ces preuves; nous nous contenterons de les rappeler brièvement, sous la forme la plus simple possible.