I. — LA. SATISFACTION INTÉRIEURE
Nous pouvons maintenant parler des sanctions de la jloi morale ; il est bien entendu que, sous peine de ne pas obéira la loi morale, l'homme ne saurait faire de ces sanctions le motif exclusif de ses actions.
On appelle sanctions d'une loi un système de peines OU de récompenses attachées à la pratique ou à la violation de cette loi. Les lois civiles ont des sanctions. Celui qui se soustrait au service militaire est condamné à la prison, celui qui enfreint un règlement de police est frappé d'une amende. Si la loi morale est véritable- ^jment une loi, elle doit, elle aussi, avoir des sanctions. Quand nous avons voulu et accompli ce que notre mscience déclare être moralement bon, nous éprou- ►ns une satisfaction intérieure qui remplit l'âme de
paix et de sérénité. Ce sentiment est d'autant plus vif que le sacrifice exigé par le devoir a été plus douloureux. Et il se passe alors ce fait étrange que nous sommes heureux en proportion de ce que nous souffrons. Un riche négociant s'est réduit à la misère pour faire honneur à ses engagements ; je suppose qu'il ait pu légalement ne pas payer, qu'il n'ait pas obéi à la contrainte des tribunaux, mais à la voix seule de la probité. Il est cruellement affecté de sa ruine et de la ruine des siens, qu'il aime d'une profonde tendresse; mais la joie d'avoir fait tout son devoir lui est une suffisante compensation.
Cette joie morale n'est pas de celles qui éclatent en transports tumultueux et sont aussi passagères que violentes; elle est sans trouble, toujours égale à elle-même, et dure autant que la volonté de persévérer dans le bien. Elle est à l'abri des accidents du dehors ; rien ne nous la peut ravir, car nous sommes maîtres d'en faire jaillir et d'en alimenter perpétuellement la source par l'accomplissement toujours répété de bonnes actions. Elle accompagne l'homme de bien jusqu'à sa dernière heure, lui rend bon témoignage de sa vie, l'assure contre la mort, et lui donne comme l'avant-goût d'une heureuse immortalité.
11 y aurait toutefois une évidente exagération à soutenir que les joies de la conscience font, dans tous les cas, équilibre à la douleur des sacrifices commandés parle devoir. « L'honnête homme est sans doute heureux de faire le bien, mais il n'est pas heureux par cela seul qu'il fait le bien, et son bonheur n'est pas toujours et
nécessairement en proportion de sa perfection morale. L'humanité, qui de tout temps a considéré l'accomplissement du devoir comme' pénible, n'est pas la dupe d'une illusion. Vertu veut dire force : à quoi bon cette force, s'il suffisait de se laisser aller au facile entraînement des plus nobles instincts? Nous sommes profondément convaincus que l'on compromet la cause sacrée du devoir en la représentant comme trop aimable, et nous partageons pleinement sur ce point l'opinion de Kant. Le devoir est le devoir, non le bonheur...
« On dira que la pratique du bien, d'abord pénible, devient facile et même agréable par l'habitude;... mais il est parfois dans la vie des circonstances où l'habitude n'a pu rendre ni facile ni attrayant l'accomplissement du devoir. — Yoici un homme riche, plein d'avenir, nouvellement marié, père d'un enfant de quelques mois. Il est dans toute l'ivresse de son jeune bonheur. La guerre éclate, la patrie est envahie : nulle loi ne l'oblige à quitter son foyer, mais sa conscience lui en l'ait un devoir, et il part, le fusil sur l'épaule, s'arrarhant volontairement à tout ce qui fait bénir la vie. Il tombe au coin d'un bois, le soir, victime obscure et sublime du plus héroïque des sacrifices. Il se traîne sanglant dans la nuit; il sent venir la mort; il pense à sa femme déjà veuve, à son fils orphelin; et nul, sauf ces deux êtres, ne saura son nom, son dévouement, son agonie pleine d'indicibles angoisses. Je demande s'il est heureux. Et encore, à l'instant suprême, Dieu est proche et les souffrances vont finir ; mais était-il heureux au moment des adieux? l'était-il quand il partait,
étouffant peut-être dans son cœur de sombres pressentiments? Non, non le devoir n'est pas toujours le bonheur, et l'humanité serait bien malade le jour où l'homme ne ferait plus le bien que pour être heureux*. »