Racine, Androm., V, v
« L'ombre de Ri vers a Pjchard. — Que demain je pèse sur ton âme! moi, Rivers, qui mourus par toi à Pomfret ! Désespère et meurs !
« L'ombre de Grey. — Pense à Grey et que ton âme désespère !
« L'ombre de Vaughan. — Pense à Vaughan, et que la crainte qui vient du crime fasse tomber ta lance. Désespère et meurs !...
(( L'ombre d'H astings . — Sanglant et criminel , réveilletoi pour le crime, et dans la bataille sanglante finis tes jours. Pense à lord Hastings, et désespère et meurs !...
« Les ombres des deux jeunes princes (les enfants d'Edouard). — Songe à tes neveux étouffés dans la Tour, Que nous soyons un plomb dans ton sein, Richard, et que notre poids t'entraîne à la ruine, à la honte et à la mort. Les âmes de tes neveux te disent : Désespère et meurs!...
« L*omrre de la reine Anne. — Richard, ta femme, cette pauvre Anne ta femme, qui jamais n'a dormi une heure tranquille avec toi, remplit maintenant ton sommeil de trouble. Demain dans la bataille pense à moi, et que ton épée tombe émoussée; désespère et meurs !
(( L'ombre de Buckingham. — Je suis le premier qui t'ai aidé à atteindre la couronne, le dernier j'ai senti ta tyrannie. Oh ! dans la bataille pense à Buckingham, et meurs dans la terreur de tes crimes ! Rêve, rêve d'actions sanglantes et de mort, de défaillance, de désespoir; désespéré, rends ton âme.
« Richard s'éveille en sursaut.
sA.^cTIO^s de la loi morale. 51>
(L Richard. — Donnez-moi un autre cheval, — bandez mes blessures. — Jésus, ajez pitié ! — Doucement, ce n'était qu'un rêve. — 0 lâche conscience, comme tu me tourmentes ! Les flambeaux brûlent avec une flamme bleue. — Il est maintenant minuit, l'heure de mort. Des gouttes froides, pleines d'épouvante, se glacent sur ma Cshair tremblante. Qu'est-ce que je crains? — moimême ! il n'y a ici que moi; Richard aime Richard... Y a-t-il un meurtrier ici? — Non. — Si, moi-même. Fuyons donc. — Quoi ! fuir loin de moi-même? Belle raison ! Pourquoi ? De peur que je ne me venge. — Quoi? que je ne me venge moi-même sur moi-même? . Je m'aime moi-même ! Et pourquoi? pour quelque bien que moi-même je me suis fait à moi-même? Oh ! non î hélas! Je me hais plutôt moi-même pour les actions exécrables commises par moi-même. Je suis un scélérat; non, je mens, je ne le suis pas. Insensé, dis du bien de toi-même ! Insensé, ne te flatte pas. Ma conscience a mille langues différentes, et chaque langue apporte une histoire différente, et chaque histoire me condamne comme un scélérat. Le parjure, le parjure au plus haut degré; le meurtre, le meurtre cruel, à son \ degré le plus affreux; tous les crimes de toute nature, I se pressent à la barre, criant tous : coupable ! coupable î I Je tomberai dans le désespoir. — Il n'y a pas une créa- } ture qui m'aime, et si je meurs, aucune âme n'aura pitié de moi. Et pourquoi en auraient-elles puisque moi-même je ne trouve en moi-même aucune pitié pour moi-même. Il m'a semblé que les âmes de tous ceux que j'ai tués étaient venues dans ma tente et chacune appe-
lait la vengeance de demain sur la tête de Richard*. » Mais les poètes sont suspects d'exagération, et il n'est pas bien sûr que Richard III ait éprouvé, la veille de la bataille de Rosworth, les remords si admirablement décrits par Shakespeare. Les historiens, plusvéridiques, mentionnent des cas analogues d'hallucinations vengeresses. Théodoric, après avoir fait assassiner son ministre Symmaque, le beau-père du philosophe Boëce, crut voir, un jour qu'on servait sur sa table un gros poisson, la tête menaçante de sa victime, à la place de celle de l'animal. Au témoignage de Tacite, Néron, après avoir accompli le meurtre de sa mère, « comprit enfin toute la grandeur du crime. Le reste de la nuit, tantôt immobile et silencieux, tantôt se levant plein d'épouvante et l'esprit égaré, il attendait le jour, comme s'il devait lui apporter la mort. » En vain la garde prétorienne, Burrhus en tête, en vain les courtisans viennent le féliciter ; en vain les municipalités de Gampanie remplissent les temples de leurs actions de grâces; Néron ne peut plus soutenir la vue de ces rivages menaçants; on croyait entendre sur les collines d'alentour des sons de trompette, et sur le tombeau de la mère de l'empereur des cris lugubres et des gémissements. Le parricide s'enfuit à Naples.
Mais quelque poignant qu'il soit, le remords n'est pas toujours une suffisante expiation. L'expérience
1. Richard III, act. V, se. m. — Ce merveilleux monologue renferme l'analyse la plus exacte et la plus pénétrante du remords. Le professeur pourra en faire remarquer aux élèves tous les détails. — Voir aussi, comme description du remords, les incomparables chefs-d'œuvre de la Légende des siècles : la Conscience et le Parricide.
prouve qu'on s'y fait; l'âme s'endurcit à la longue, et en arrive, selon la forte parole de l'Écriture, à boire l'iniquité comme de l'eau. On aboutirait donc à cette conséquence contradictoire au point de vue moral, que les plus grands criminels seraient les moins punis. Et de même, une conscience délicate jusqu'au scrupule éprouvera de véritables remords pour les fautes les plus légères. Le rapport exigé par la justice est entièrement renversé.